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Lectures '14

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100 livres

par bilouaustria

2014 : ma liste de lectures commentées ! (+ extraits)

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  • Aden Arabie (1931)

    Sortie : 1931. Récit.

    Livre de Paul Nizan

    Vingt ans avant Lévi-Strauss, Nizan écrit la fin des voyages. Le style est brillant, le stylo chargé de haine. Dans un texte bâtard entre journal, aphorismes et philosophie, Il se joue des étiquettes avec une certaine effronterie. Nizan pense à haute voix mais surtout excelle à décrire ce Yemen coloré et poussiéreux. Ses pages les plus philosophiques, sur l'homme occidental, sont aujourd'hui moins convaincantes.

    Extrait : "Quand on essayait de parler des Beaux-Arts ou de la question sociale, cela sonnait si faux et si vain que toutes les voix se taisaient. On sentait qu'il était inutile de prendre ces déguisements au sérieux, ils paraissaient déplacés comme des obscénités à un repas d'évêques. La vie des hommes étant réduite à son état de pureté extrême, qui est l'état économique, on ne courait jamais le risque d'être trompé par les miroirs déformants qui la réfléchissent en Europe : l'art, la philosophie, la politique étant absents faute d'emploi, il n'y avait aucune correction à faire".
  • Le Coeur de Pierre (1956)

    Das steinerne Herz: Ein historischer Roman aus dem Jahre 1954 nach Christi

    Sortie : 1956. Roman.

    Livre de Arno Schmidt

    De la violence. Schmidt lance ses flèches habituelles ("lâcher les mots sur les gens, comme on lâche les chiens") avec peut-être plus encore de colère rentrée. Sexualité débridée. Roman-ouragan. Jeu de massacre politique. La rage se transforme en énergie créatrice. Schmidt exige de son lecteur autant que de lui-même. Éprouvant et jouissif.

    Extrait : "Ne marchait-on pas dans la cour ? : vite à la fenêtre ! - - : très juste : une tête avec une femme au bout : donc descendre !
    "Bonjour !" : son visage teinté de curiosité, sa bouche en ruban rouge lâchement noué. Nuages pâteux par endroits, imbibés de jaune ; et comme nous étions visiblement d'humeur pâtissière et aquarelle, nous bredouillâmes : la grosse paire de serpents de ses bras ! (Se lova lentement en un noeud ; balança lentement vers le fil à linge, et mes yeux se logèrent longtemps : dans la caverne des aisselles.)"
  • Maîtres anciens (1985)

    Alte Meister - Komödie

    Sortie : 1985. Roman.

    Livre de Thomas Bernhard

    Et elle fait des vagues, et elle tangue cette écriture de Bernhard, jusqu'à nous donner doucement la nausée. Au menu, l'art d'Etat, la censure, la corruption des esprits, la médiocrité de l'enseignement, l'église etc. Bernhard n'est jamais loin de sa propre caricature mais il pousse toujours son écriture et ses idées plus loin que la critique. Son jusqu'auboutisme et sa radicalité intellectuelle se traduisent dans une radicalité formelle dont la mélodie, avec le temps, devient presque hypnotisante. Et comme toujours : férocement intelligent.

    Extrait : "Les peintres n'ont pas peint ce qu'ils auraient dû peindre, mais uniquement ce qu'on leur a commandé, ou bien ce qui leur procurait ou leur rapportait l'argent ou la gloire, a-t-il dit. Les peintres, tous ces maîtres anciens qui, la plupart du temps, me dégoûtent plus que tout et qui m'ont depuis toujours donné le frisson, a-t-il dit, n'ont jamais servi qu'un maître, jamais eux-mêmes et ainsi l'humanité elle-même. Ils ont tout de même toujours peint un monde factice qu'ils tiraient d'eux-mêmes, dont ils espéraient obtenir l'argent et la gloire ; tous n'ont peint que dans cette optique, par envie d'argent et par envie de gloire, pas parce qu'ils avaient voulu être peintres mais uniquement parce qu'ils voulaient avoir la gloire ou l'argent ou la gloire en même temps que l'argent."
  • Némésis (2012)

    Nemesis

    Sortie : . Roman.

    Livre de Philip Roth

    Si Roth décrit depuis quelques années son impuissance, avec humour et savoir-faire, il semble cette fois que cette dernière contamine son écriture : impuissance à faire exister ses personnages, impuissance à émouvoir ou faire rire etc. "Némesis" est un roman paresseux, écrit par un écrivain immense qui fait ici tout juste le minimum, remplissant des lignes sans conviction. C'est d'autant plus frappant face à la pauvreté des dialogues.

    Extrait : "Le choc avait rendu son visage inexpressif. Dans la pénombre, les cernes sous ses yeux paraissaient noirs, comme si l'on avait imprimé à l'encre sur sa peau des symboles de deuil jumeaux. Les anciens rituels funéraires juifs commandent qu'en apprenant la mort d'un être aimé on déchire ses vêtements ; Mr Michaels, lui, avait plaqué deux taches brunes sur son visage blafard."
  • Le rêve de l'oncle (1859)

    Sortie : 1859. Roman.

    Livre de Fiodor Dostoïevski

    Rien de très nouveau dans ce court roman en forme de farce provinciale (qui a clairement été une pièce de théâtre remaniée) où Dostoïevski s'essaie à la comédie. L'auteur se jugeait sévèrement : "il est triste que je sois obligé de réapparaître devant le public aussi mal...". Pourtant, ses personnages "bigger than life" et ses dialogues piquants fonctionnent. La figure grotesque du prince est la grande trouvaille du livre. Pour le reste les intrigues restent convenues.

    Extrait : "Marie Alexandrovna Moskaliova est, cela va de soi, la dame la plus en vue de Mordassov ; là-dessus, il ne peut y avoir l'ombre d'un doute. On croirait à la voir qu'elle n'a besoin de personne et, qu'au contraire, tout le monde a besoin d'elle. A vrai dire, on ne l'aime guère, et bien des gens même la haïssent franchement ; mais elle inspire la crainte, et rien ne peut lui être plus agréable, puisque c'est là une preuve de haute politique."
  • Venises (1971)

    Sortie : 1971. Récit.

    Livre de Paul Morand

    Autobiographie littéraire - Grand style. Morand se lit tout doucement : le temps de goûter ses phrases sucrées. Sens de la formule, dandysme mondain, très début de siècle (aussi pardonnera-t-on parfois l'affectation et le name-dropping), Morand navigue élegamment sur les canaux de sa mémoire. Selon les humeurs, le texte prend des airs de journal d'avant-garde littéraire ou de chronique politico-historique.

    Extrait : "Toute existence est une lettre postée anonymement ; la mienne porte trois cachets : Paris, Londres, Venise ; le sort m'y fixa, souvent à mon insu, mais certes pas à la légère.
    Venise résume dans son espace contraint ma durée sur terre, située elle aussi au milieu du vide, entre les eaux foetales et celles du Styx."
  • London Orbital (2010)

    Sortie : novembre 2010. Roman.

    Livre de Iain Sinclair

    Un monstre de livre sans étiquette : doit-on parler de roman urbaniste ? De psychogéographie ? D'histoire alternative de Londres ? Iain Sinclair marche en périphérie de la capitale et observe : parcs abandonnés, parkings immenses, golfs, aéroport, sites en construction mais aussi tout ce que la ville a rejeté : sans-abris, cadavres, déviances sexuelles, hôpitaux psychiatriques etc. Pas étonnant que l'on y croise Ballard. L'écriture de Sinclair est incroyablement vivante et dynamique (et la traduction excellente) et fait de "London Orbital" une histoire à la marge, un travail à la Sebald sur les oubliés.

    Extrait : "Sous le pont, des squelettes de vélos dragués dans les eaux infectes sont déposés au milieu de la brouissaille glissante. J'ai vu des vagabonds, torse nu, qui gardaient pudiquement leurs vieux pantalons, plonger pour récupérer ces rebuts. Cordes, crochets. Monceaux d'antique ferraille. Vélos, landaus. Immunisés contre la maladie de Weil, ils s'immergent, jour après jour, dans cette poisse, dans cette écume vert électrique."
  • Histoire de l'oubli (2009)

    Sortie : janvier 2009. Roman.

    Livre de Stefan Merrill-Block

    Premier roman d'un énième prodige-le-plus-doué-de-sa-génération. Si le sujet, la maladie d'Alzheimer, est à priori intéressant, le traitement n'est pas toujours à la hauteur. On sent le projet écriture = mémoire = résistance mais dans les faits, le texte ne tient pas tout à fait l'exigence fixée. En particulier cette structure, deux personnages, chapitres alternés, qu'il faudrait interdire dans les cours de creative-writting. Pourtant SMB est clairement talentueux, il arrive presque à nous faire rire avec un thème pourtant lourd, et il ne manque pas d'idées. Accordons lui le bénéfice du doute : il a un savoir-faire étonnant pour son âge et il semble que cette "enquête" ne soit pas toujours aidée par la trad (pourtant dans la collection "les grandes traductions" d'Albin, tu parles).

    Extrait : "Jamais je n'ai su comment combler tout ce silence. Dans les mois qui suivirent la grande tragédie de ma vie, tous les matins, je me levais d'un bond pour chausser mes godasses à semelles de liège et naviguer de pièces en pièces en me cognant à tout ce que je pouvais. Le silence évoquait l'absence et l'absence se souvenir, d'où ce raffut."
  • La Petite Bijou (2001)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Patrick Modiano

    Du pur Modiano sepia. Nostalgie. Fragments épars. Mystère et évanescence. Écrit-on toujours le même livre ? Chez Modiano, cela semble frappant. Mais pourquoi cela devrait poser problème ? (Se remettre à l'ouvrage, et puis "échouer, échouer encore, échouer mieux" dixit Beckett) Une certaine préciosité dans cette éternelle recherche des années passées et du temps perdu dans le Paris des années 1960. Au mieux comme un parfum de Wong Kar Wai, au pire un roman difficilement palpable qui disparaît aussi vite que ses personnages.

    Extrait : "Une douzaine d'années avait passé depuis que l'on ne m'appelait plus "la Petite Bijou" et je me trouvais à la station de métro Châtelet à l'heure de pointe. J'étais dans la foule qui suivait le couloir sans fin, sur le tapis roulant. Une femme portait un manteau jaune. La couleur du manteau avait attiré mon attention et je la voyais de dos, sur le tapis roulant. Puis elle marchait le long du couloir où il était indiqué "Direction Château-de-Vincennes". Nous étions maintenant immobiles, serrés les uns contre les autres au milieu de l'escalier, en attendant que le portillon s'ouvre. Alors j'ai vu son visage."
  • Le Verdict (1913)

    Das Urteil

    Sortie : 1913. Nouvelle.

    Livre de Franz Kafka

    L'influence du père bien sûr (et l'on est ici six ans encore avant la fameuse "Lettre au père"). Mais on apprend aussi en lisant cette courte nouvelle écrite d'un jet lors d'une nuit blanche de septembre 1912 que Kafka se libère avec ce texte de l'influence littéraire de Goethe. Le tout teinté d'éléments autobiographiques laisse Kafka exsangue, notant dans son journal "la terrible fatigue et la joie" d'avoir mené le texte à terme. Il y distille un malaise subtil, grandissant, un malaise Russe (Gogol ?), jusqu'à ce que la figure du père écrase tout, que les mots du père conduisent irrémédiablement au drame. Étrange et obsédant.

    Extrait : "C'était un dimanche matin, une splendide journée de printemps. Georg Bendemann, un jeune commerçant, se trouvait dans sa chambre, au premier étage d'un de ces maisons basses dd construction légère qui s'alignaient le long du fleuve, et que seules leur teinte et leur hauteur permettaient de distinguer. Il venait de terminer une lettre à un ami d'enfance qui résidait à l'étranger, il la ferma avec une lenteur feinte et, le coude appuyé sur la table, il regarda par la fenêtre, sur le fleuve, le pont et les hauteurs de l'autre rive, tapissées d'une pâle verdure."
  • Une vie (1883)

    Sortie : 1883. Roman.

    Livre de Guy de Maupassant

    Maupassant excelle dans la forme courte mais dans ce premier roman, il ne donne que trop rarement la pleine mesure de son talent de croqueur. Ce n'est que sur quelques scènes qu'il touche juste, le texte ayant par ailleurs trop souvent des allures de roman à thèse. "Une vie" souffre également de la comparaison avec "Madame Bovary". On y retrouve la Normandie, la médiocrité et les rêves petit-bourgeois, la naïveté de Jeanne est parfois proche de celle d'Emma mais le rapprochement s'arrête là : bien moins ambitieux, "Une vie", aussi juste soit-il par moments, reste un texte mineur et un peu linéaire.

    Extrait : "Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la jeune fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se mit à trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve qui la hantait depuis quelques temps venait de prendre tout à coup, dans une espèce d'hallucination, l'apparence d'une réalité. On avait parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des hommes en surplis psalmodiaient des prières ; n'était-ce pas elle qu'on mariait ?"
  • Au cœur des ténèbres (1899)

    Heart of Darkness

    Sortie : 1899. Nouvelle.

    Livre de Joseph Conrad

    Un cauchemar de brumes et d'eaux noires. Le phrasé de Conrad nous enfonce doucement dans cette rivière de coton sur les traces du mystérieux Kurtz. Onirisme et fièvres tropicales. "Heart of Darkness" est surtout un roman de langueur où le temps s'étire gracieusement. À la manière d'un Cendrars qui aurait fait le voyage de trop, Conrad nous invite sur cette terre dont on ne revient pas indemne. L'intrigue est en ce sens un prétexte à explorer la part sombre de chacun d'entre nous et de convier le lecteur à une expérience quasi mystique.

    Extrait : "Ce n'était pas du sommeil : c'était surnaturel et comme un état de transe. Pas le moindre bruit ne se faisait entendre. On regardait avec étonnement, avec le sentiment d'être devenu sourd et aveugle par surcroît. Vers trois heures du matin, un gros poisson sauta hors de l'eau et le bruit me fit sursauter comme si l'on venait de tirer un coup de fusil. Quand le soleil de leva, il régnait un épais brouillard blanc, très chaud, consistant et plus impénetrable que la nuit elle-même. Il ne dérivait ni ne bougeait : il demeurait simplement autour de nous comme quelque chose de solide. Vers huit ou neuf heures, pourtant, il se leva comme se lève un volet."
  • Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818)

    Frankenstein or The Modern Prometheus

    Sortie : 1818. Roman.

    Livre de Mary Shelley

    Un roman qui fourmille de bonnes idées : mélange des genres, thématiques passionnantes (l'homme en démiurge, le criminel malgré lui etc) et une auteure en avance sur son temps. De plus, la structure en poupées russes avec les récits s'enchâssant et les nombreux changements de narrateurs fonctionnent réellement. Mais les défauts sont au moins aussi flagrants que les réussites de la jeune Mary Shelley : l'écriture est à peine convaincante, les dialogues relativement médiocres. (Dans quelle mesure la traduction dénature l'oeuvre originale ?). Un bon page-turner, guère plus.

    Extrait : "Une momie à qui l'on rendrait l'âme ne pourrait pas être aussi hideuse que ce misérable. Je l'avais observé avant qu'il ne fut achevé : il était laid à ce moment-là, mais quand ses muscles et ses articulations furent à même de se mouvoir, il devint si repoussant que Dante lui-même n'aurait pas pu l'imaginer."
  • Les Diaboliques (1874)

    Sortie : novembre 1874. Recueil de nouvelles.

    Livre de Jules Barbey d'Aurevilly

    Jules Barbey D'Aurevilly semble l'égal de ses personnages masculins : dandy, charmeur, ayant tous les talents et ce qu'il faut de dilettantisme. Un sens de la formule qui n'a rien à envier à Maupassant et un travail ciselé sur la structure de ces longues nouvelles démontrent qu'il prend ses plaisirs de conteur au sérieux. Presque comme d'infimes variations sur la même histoire, "Les diaboliques" est un exercice de style jubilatoire plein de bons mots et de portraits au vitriol. Redoutable prédateur mondain, Barbey D'Aurevilly capte six fois son lecteur, victime ô combien consentante, et le tient serré dans ses pattes de velours, un sourire aux lèvres et un cocktail à la main. Diabolique indeed.

    Extrait : "- Je ne passe pas ici souvent, - continua donc, très tranquillement, le vicomte de Brassard, - et même j'évite d'y passer. Mais il est des choses qu'on n'oublie point. Il n'y en a pas beaucoup, mais il y en a. J'en connais trois : le premier uniforme qu'on a mis, la première bataille où l'on a donné, et la première femme qu'on a eue. Eh bien ! pour moi, cette fenêtre est la quatrième chose que je ne puisse pas oublier."
  • Le Désespéré (1887)

    Sortie : janvier 1887. Roman.

    Livre de Léon Bloy

    Furieuses colères. Le venin de Bloy se réclame de Lautréamont. Excessif, il est comme l'anti-thèse littéraire d'un Michon (l'un avance en ajoutant, l'autre en soustrayant). Le style procède par éclairs et touche parfois au grandiose mais les enjeux sont souvent minuscules, à savoir : l'égo de Léon Bloy, parti en croisade contre toutes les médiocrités, réglant souvent des comptes de deux sous, gaspillant sa fabuleuse énergie dans un excès d'adjectifs adjectivants. Un talent monstre en somme, bouffé par ce qui ressemble à de l'envie et de la frustration. Il y a ces pages les plus dingues qui foudroient comme un Céline avant l'heure. Il y a aussi du génie autoproclamé épuisant son lecteur à force de suffisance.

    Extrait : "Alexis Dulaurier, ami par choix, de tout le monde et, par conséquent, sans principes comme sans passions, comblé des dons de la médiocrité, -cette force à déraciner des Himalayas!- pouvait raisonnablement prétendre à tous les succès.
    Quand l'heure fut venue, il n'eut qu'à toucher du doigt les murailles de bêtise de la grande Publicité pour qu'elles tombassent aussitôt devant lui et pour qu'il entrât, comme un Antiochus, dans cette forteresse imprenable aux gens de génie, avec les cent vingt éléphants futiles chargés de son bagage littéraire."
  • Le roi au masque d'or (1892)

    Sortie : novembre 1892. Conte et recueil de nouvelles.

    Livre de Marcel Schwob

    Noms exotiques, contrées lointaines, nouvelles ayant valeur de contes, pas de doute, Schwob est un grand frère de Borges. Ses textes, visuels et colorés, stimulent l'imagination. On y voyage le coeur lourd d'inquiétudes. La nouvelle titre (une des meilleures) annonce le ton : visages, apparences et identités sont des thèmes récurrents. On y comprend aussi, par transparence, la probable méthode de travail de Schwob (première et dernière phrase toujours impeccable, il a des visions et ces deux phrases comme point de départ, et écrit ensuite avec précision la trajectoire qui mène de ce point ci à ce point là). C'est un recueil et bien sûr, c'est parfois inégal. Mais chaque texte frappe par cette grande simplicité qu'on appelle le travail. "Vies imaginaires" reste à mon goût encore plus abouti.

    Extrait : "Et c'est alors que le capitaine, ignorant ce que l'avenir nous réservait, fit siffler le rassemblement. Là, dans la nuit, quelques hommes tenant des lanternes, notre troupe se réunit sur la dunette, et le capitaine d'armes nous divisa en groupes, et on entendit des chuchotements ténébreux. Le trésorier tira des numéros d'un sac à poudre, et nous annonça nos parts. Ainsi chacun reçut ce qui lui revenait du butin de notre croisière, tant sur les vêtements, tant sur les provisions, tant sur l'or et l'argent, et les bijoux trouvés aux mains, aux cous et dans les poches des hommes et femmes des vaisseaux pillés."
  • Le Terrier (1923)

    Der Bau

    Sortie : 1923. Nouvelle.

    Livre de Franz Kafka

    Kafka comme Buñuel traite souvent la réalité de manière fantastique et les rêves avec le plus grand sérieux, au plus près du réel. Encore une fois ici, le lecteur est à mi-chemin, dans un univers étrange mais qui apparaît comme rationnel. Le narrateur (une taupe ?) explore les galeries de son terrier, repense la structure de son projet, se retrouve obsédé par les détails, contraint par des bêtes qui ralentissent son travail : Kafka parle presque ouvertement de son travail, de ses doutes, de ses peurs d'écrivain, de son isolation dans la création... Mais le grand trouble ici c'est que Kafka dose suffisamment son texte pour qu'il ne soit pas qu'une parabole mais aussi effectivement l'histoire d'un animal traqué. La taupe n'est jamais réduite à un prétexte et les deux textes en quelque sorte co-existent et se nourrissent l'un l'autre. S'il a sciemment laissé le texte inachevé (ce que pourrait justifier l'extrait ci-dessous), c'est d'autant plus fort.

    Extrait : "J'ai aménagé mon terrier, et le résultat semble être une réussite. De l'extérieur, on voit seulement un grand trou, mais en réalité il ne mène nulle part, il suffit de faire quelques pas et on se heurte à de la bonne roche bien dure. Je ne veux pas me vanter d'avoir élaboré sciemment ce stratagème, c'est simplement le vestige d'un de mes nombreux essais de construction avortés, mais il m'a paru finalement avantageux de ne pas combler ce trou."
  • Mantra (2001)

    Sortie : 2001. Roman.

    Livre de Rodrigo Fresán

    Il y a dans les pages de ce livre, le même brouillard épais que dans les hauteurs de Mexico, la ville-tumeur. Sans doute parce que le moteur tourne à plein régime : Fresán propose 4000 idées par page, sans jamais baisser de rythme, étouffant son lecteur dans une fumée euphorisante de drôlerie et de culture. Kerouac, Buñuel, Eisenstein, Trotski, Artaud, Lowry ou Diego Rivera sont ses complices dans cet ABCdère loufoque où il trouve enfin une forme idéale à ses sauts de puces. Son esprit est trop vif pour s'enfermer dans une linéarité conventionnelle. Son projet trop ambitieux pour tenir dans un livre. Pourtant. Fresán écrit Mexico et le fait tenir dans 500 pages folles où un catcheur réalise un film existentialiste. Où les morts font des rêves en noir et blanc. Où les gamins jouent à la roulette russe. Suivez le guide, suivez Martín Mantra. (et comme toujours, une culture horizontale, un tout, une masse en mouvement).

    Extrait : "Voilà pourquoi dans notre enfance, nous sommes particulièrement attirés par le rugissement des moteurs de science-fiction : ce qui précède est infime ; le présent n'est qu'une succession de photogrammes ; l'après signifiant tout, il n'est pas étonnant qu'en grandissant, notre intérêt pour le futur décroisse et que nous nous posions de moins en moins de questions à son sujet car, à l'évidence, nous commençons à comprendre que nous ne ferons jamais partie de lui."
  • Les Copains (1913)

    Sortie : 1913. Roman.

    Livre de Jules Romains

    Ah ça, Romains n'est pas le dernier des rigolos, on est bien d'accord. Son humour absurde plante le décor après dix lignes, grâce à des dialogues gentiment loufoques. La suite est du même tonneau (et effectivement, la bande de Copains sait boire !). Mais si l'on juge les livres à leur capacité à tenir dans le temps, à être remémorés, alors ce roman est relativement faible malgré le plaisir évident de lecture : l'aventure grand-guignolesque de cette bande de joyeux lurons s'évanouit, presque aussitôt la dernière page tournée. Sans odeur nauséabonde, Romains arrive toutefois dans ses meilleures pages à parler d'une France d'autrefois avec pudeur et sincérité.

    Extrait : "Une petite route se tortillait de plaisir entre des boqueteaux et des prairies. Le sol était ferme. Une rosée abondante avait collé la poussière. Des cailloux menus crissaient sous les pneus.
    Les copains arrivèrent devant une courte montée. Bénin, qui se vantait d'être la terreur de côtes, eut tôt fait de piler celle-là. Broudier restait en arrière.
    Parvenu au palier, Bénin flâna voluptueusement, ayant dans le dos le vent et le soleil. Broudier le rattrapa. Ils repartirent à vive allure.
    Un hameau parut. Ils y entrèrent comme dans du beurre. Ils sentaient contre leurs flancs glisser cette chose fondante qui avait de la saveur et du parfum.
    Puis on tomba dans une route plus large, plus droite, plus dégagée. On l'aimait moins.
    La distance y prenait une tenue officielle."
  • Les Fous du roi (1946)

    All the King's Men

    Sortie : 1946. Roman.

    Livre de Robert Penn Warren

    On a parfois rapproché le travail de Robert Penn Warren de celui de Faulkner. "All The King's Men" est un grand roman sudiste, écrit dans les années 1940 mais la comparaison s'arrête à peu près là. Par son humanisme, son refus de tout manichéisme, la grande richesse de ses personnages, le côté non-spectaculaire de son écriture aussi, RPW serait davantage de la veine du grand Steinbeck (période "East of Eden"). On croit un temps que le texte, parce qu'il se concentre sur le personnage fascinant de Willie Stark, ne sera qu'un portrait politique au vitriol ou les ups and downs d'un paysan en quête de gloire, et on se serait presque contenté de ce roman-là tant RPW le mène avec brio, tambour battant. Puis le livre bascule vers autre chose de plus difficile à définir : à travers d'habiles sauts dans le temps, quelques rebondissements étourdissants, RPW tire de ces vies leur essence même, et raconte trois générations en mettant le doigt sur ces choses qui n'ont pas de nom. Le passé ? Le temps ? Les regrets d'une vie ? Les potentialités ? L'hérédité ? La responsabilité de chacun ? Un roman qui englobe tout ça et plus avec une ambition et une confiance bluffante (il y avait facilement la place pour trois livres) et qui s'avère particulièrement émouvant dans son dernier tiers.

    Extrait : "Ouais, interrompis-je, j'ai entendu le discours. Il s'en foutent. Crénom, faites-les rire ou pleurer, faites-leur croire que vous êtes leur copain faible et désemparé, ou que vous êtes Dieu le Père Tout Puissant. Ou mettez-les en colère. Même contre vous. Mais remuez-les, peu importe comment et pourquoi. Alors ils vous aimeront et en redemanderont. Chatouillez-les, là où ça les démange. Pour la plupart, ce sont des momies empaillées depuis vingt ans. Nom de Dieu ! leurs femmes ont perdu leurs dents et leurs formes, ils ne peuvent plus supporter l'alcool, ils ne croient plus en Dieu, alors c'est à vous de les réveiller, de leur donner la sensation d'être en vie. Même pour une heure. C'est pour ça qu'ils viennent. Dîtes leur n'importe quoi. Mais, pour l'amour de Dieu, n'essayez donc pas de parler à leur intelligence."
  • Rosie Carpe (2001)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Marie Ndiaye

    Et nous revoilà une fois de plus dans cette gadoue, dans cette atmosphère oppressante et pleine de non-dits qui colle aux semelles. Et la petite musique de Ndiaye qui est plus ou moins une mélodie Bernhardienne. Tout l'art de créer une ambiance, de tourner autour de ce Lazare par exemple pendant des pages et des pages alors qu'il n'apparaît que tard dans le roman (et bien sûr déjà nimbé d'une aura). Et puis le climat, la Guadeloupe, les boeufs, les souvenirs jaunes. De la précision dans cette ambiguïté propre à l'auteur, où pas mal de questions restent sans réponses : Rosie est-elle victime ? Est-elle folle ? Ndiaye pose ses briques méticuleusement, les unes après les autres, referme le piège. Dans sa troisième partie, le roman change un temps de point de vue mais les sables mouvants continuent de tout avaler. Du malaise. Beaucoup d'éléments qui annoncent "Mon coeur à l'étroit" parce qu'il y a bien sûr une grande cohérence dans ce travail de destruction. Et comme une musicalité de l'horreur, piano, crescendo, pianissimo, mais pas de cris : juste un cauchemar tiède.

    Extrait : "- J'étais tout bonnement Rose-Marie, à Brive, disait Rosie, lorsqu'il fut évident qu'il était trop tard pour qu'on l'appelât plus jamais Rose-Marie et trop tard pour qu'elle s'en retournât vivre à Brive-la-Gaillarde, non parce que c'était impossible (et, à Brive, c'est Rose-Marie qu'on l'appellerait), mais parce qu'il était trop tard pour qu'elle pût le désirer, et la vie à Brive définitivement terminée et enterrée."
  • Le collaborateur et autres nouvelles

    Recueil de nouvelles.

    Livre de Louis Aragon

    Trois nouvelles écrites pendant la guerre qui "donnent la parole à l'adversaire". On se frotte les mains d'avance, ce sera explosif, subtil, ambigu. Rien de tout cela en vérité, tant Aragon remplit des lignes dont quelques figures imposées effectuées sans conviction. Trois fois 40 pages qui se lisent d'un trait et s'oublient aussi vite parce que jamais notre attention ne tique, jamais une phrase ne nous retient ou une idée ne nous surprend. Peut-être le geste est-il osé en 1943 mais il semble que tout au contraire on se rassure en enfonçant quelques portes ouvertes de plus. L'ennemi n'est pas toujours borné et stupide mais il a foncièrement tort. On lui donne la parole, hum, juste pour le prouver. Si on croise, au détour d'une page, quelques horreurs ordinaires, elles sont décrites (volontairement) sans relief. Difficile d'imaginer qu'un sujet aussi vital, aussi bouillant puisse donner ces nouvelles tiédasses, sans tripes. Un texte de commande ?

    Extrait : "C'est en tandem que je les ai revus, au printemps suivant, du côté de Champagne-sur-Seine, par un soleil de plomb. "Ah ! Monsieur Julep !". Emile m'a expliqué les caractéristiques de son nouveau cheval-deux-places, et les changements de vitesse et ci et ça... Je lui ai poliment demandé des nouvelles du beau-frère ; on était dans une période agitée, après février 1934. Mais Emile évita de parler politique, il était bien trop occupé de son tandem."
  • La Nouvelle rêvée (1926)

    Traumnovelle

    Sortie : 1926. Nouvelle et roman.

    Livre de Arthur Schnitzler

    Le plaisir de retrouver Schnitzler et son écriture racée, directe. Ses thématiques sont bien là : Vienne, la musique, les femmes... Mais l'inconscient s'en mêle là où les personnages de Schnitzler aiment tout contrôler. Les rêves se mêlent aux évenements les plus étranges, la nuit, l'érotisme, la jalousie, et Schnitzler brouille délicieusement les pistes. Où se situe la frontière entre ce qui est rêvé et vécu ? (Et par là même la question de la culpabilité : celle du noctambule comme celle du rêveur...). Fridolin croit connaître sa femme comme il croit se connaître lui-même mais les désirs enfouis, les rêves, les fantasmes font de nos proches des étrangers. "Un glaive entre nous" : comme un métal froid et coupant qui sépare deux esprits. Le texte est de bout en bout parfaitement maîtrisé, dosé, balance entre psychologie et fantastique et souffle ce parfum qui nous avait tant intrigué dans "Eyes Wide Shut".

    Extrait : "Elle lui prit les mains, les caressa et leva vers lui des yeux endeuillés, au fond desquels il pouvait lire ses pensées. Elle se remémorait maintenant les autres aventures, plus réelles, qu'il avait vécues jeune homme ; elle était initiée à quelques-unes d'entre elles, car cédant - non sans complaisance - à sa curiosité jalouse, il lui avait dévoilé plusieurs choses dans les premières années de leur mariage, et même, comme il lui semblait souvent, il lui avait livré ce qu'il aurait mieux fait de garder pour lui. En cette heure, il le savait, quelque souvenir s'imposait à elle avec nécessité, et c'est à peine s'il s'étonna lorsque, comme sortie d'un rêve, elle prononça le nom, à demi oublié, d'un de ses amours de jeunesse. Mais il le ressentit comme un reproche, et même comme une légère menace."
  • Testament à l'anglaise (1994)

    What a Carve Up!

    Sortie : . Roman.

    Livre de Jonathan Coe

    Le mélange des genres est ici une réussite, comédie, chronique politique, polar (voire Cluedo dans la dernière partie), portrait de famille, Coe part dans toutes sortes de directions mais il le fait en pleine maîtrise de ses moyens. Extrêmement divertissant, "What a carve up !" est surtout remarquable par sa structure alambiquée mais toujours claire (sauts dans le temps, multiplication des personnages, twists en pagaille). Il traite des années Thatcher avec mordant, si bien qu'on rit parfois jaune. Le final est plus que rocambolesque mais nous voilà mordu, peu importe les faiblesses du style, et puis tout ça ressemble quand même à du 12ème degré... (Quant aux passages les plus loufoques, la palme revient à la fausse scène de sexe que l'auteur raté essaie en vain de réécrire !). Un vrai bon moment, en partie aussi grâce à l'écriture très visuelle de Coe - qui rêve visiblement d'être adapté à l'écran voire de s'occuper lui-même de l'adaptation !).

    Extrait : "Alors ?
    - Alors... je n'ai guère besoin de vous dire que nous avons un problème avec ce livre, Michael. Il est franchement diffamatoire.
    - Ce n'est pas un problème, répliquais-je. Je peux tout changer : les noms, les faits, les lieux, les époques. C'est seulement une esquisse, voyez-vous, c'est seulement une base. Je peux effacer mes pistes, rendre l'ensemble pratiquement méconnaissable. Ce n'est qu'un début.
    - Hum, fis pensivement Patrick en se tapotant la bouche avec les doigts. Et alors, qu'est-ce qu'il en restera, exactement ? Il en restera un livre à scandale, au ton fielleux et vindicatif, manifestement écrit dans un esprit de malveillance, et même parfois... vous me permettrez de le dire... empreint de futilité."
    Je poussais un soupir de soulagement. "Donc, vous allez le publier ?
    - Je pense. À condition que vous y apportiez les changements nécessaires et, bien sûr, quelque chose qui ait l'air d'un dénouement."
  • Naissance des fantômes (1998)

    Sortie : 1998. Roman.

    Livre de Marie Darrieussecq

    Darrieussecq écrit l'abscence. Pas le vide mais le manque, le trouble. Bien vite, ça tourne à l'exercice de style, choisir les mots, trouver les sonorités de ce rien. Puis ce ne sont plus que des mots et des lignes parce que tout est désincarné et vide d'émotion. Peter Handke nous aurait terrassé avec une histoire pareille mais Darrieussecq est peut-être victime de sa propre littérature, on sent que c'est un texte, pas un vécu ou une force qui dépasserait la couverture et le mot "roman". Toutefois, dans les dernières pages, pleines de troubles hallucinations, on sent doucement naître ces fameux fantômes, on sent que la mémoire, le besoin de revoir les siens, la confusion des sentiments (comme dirait Zweig) sont l'origine même de ces esprits. Pas si anecdotique.

    Extrait : "Mon mari a disparu. Il est rentré du travail, il a posé sa serviette contre le mur, il m'a demandé si j'avais acheté du pain. Il devait être aux alentours de sept heures et demie.
    Mon mari a-t-il disparu parce que, ce soir-là, après des années de négligence de ma part, excédé, fatigué par sa journée de travail, il en a eu subitement assez de devoir, jour après jour, redescendre nos cinq étages en quête de pain ? J'ai essayé d'aider les enquêteurs : était-ce vraiment un jour comme les autres ? Nous avons épluché un à un les fichiers informatiques ouverts par mon mari depuis le matin. Il n'avait rien vendu ni reçu de spécial, il avait fait visiter trois appartements, il avait déjeuné comme tous les jours d'un sandwich acheté au coin de la rue."
  • Trois jours chez ma mère (2005)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Francois Weyergans

    Weyergans est une magnifique tête à claques, Dandy chic qui n'adore rien autant que lui-même et qui écrit le roman qu'il n'arrive pas à écrire (comme c'est original) en parsemant chaque page de trois citations classes et de deux histoires de fesses avec des filles qui ont trente ans de moins que lui. Bon. Alors oui, on va au bout parce que ce n'est pas désagréable, que l'ami François a des lettres, on le sait, mais cette complaisance, tout de même. Weyergans ou Weyergraf se rêve en Paul Morand des années 2000, mais lorgne en vérité plutôt du côté de Christine Angot (version mâle alpha). Il écrit un roman dans un roman dans un roman mais reproduit en vérité 4 fois la même chose parce qu'il ne sait pas faire autrement ! Charmant et agaçant. Érudit et boursouflé. Goncourt et autofiction minable.

    Extrait : "Nous sommes le lendemain du jour où Delphine m'a signalé que je fais peur à tout le monde, et hier soir (fête de sainte Ingrid, un prénom que j'ai souvent prononcé jadis), quand je lui ai dit que cette phrase pourrait me fournir un bon début de roman, elle ne fut pas d'accord : "Arrête de te précipiter sur la moindre de mes phrases. Ce n'est pas que tu fais peur à tout le monde. C'est que tout le monde a peur pour toi." Elle ajouta : "Tu inquiètes les gens qui t'aiment", un autre bon début de roman, pensai-je."
  • Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la culture (2009)

    Getting Even

    Sortie : 2009. Recueil de nouvelles.

    Livre de Woody Allen

    Des nouvelles ou à peine, disons plutôt de petits sketchs, qui caricaturent un peu facilement la guerre, la mort, le judaïsme ou la psychanalyse. Oh il y a bien deux trois choses qui font sourire mais on sent que Woody ne s'est pas trop foulé, c'est tout juste si ça mérite d'être publié en réalité (si tout le monde publiait à chaque fois qu'un jeu de mot ou une idée farfelue lui passait par la tête...). Compilations de blagues qui en deux lignes passent encore mais sur 8 pages... Et puis un livre avec écrit HUMOUR en majuscule sur la couverture quoi. Ça vous classe un champion ça.

    Extrait : "Picasso entamait alors ce qui devait être connu plus tard comme sa "période bleue", mais Gertrud Stein et moi prîmes le café avec lui, ce qui fait qu'il ne la commença que dix minutes plus tard. Comme elle devait durer quatre ans, ces dix minutes n'eurent pas beaucoup d'importance."
  • Mason & Dixon (1997)

    Sortie : 1997. Roman.

    Livre de Thomas Pynchon

    Il semble que pour l'effort consenti les récompenses soient maigres. M&D, possiblement le texte le plus exigeant de Pynchon, a bien cette folie douce, cet humour détonnant, cette incroyable science (Pynchon connaît tout sur tout) mais voilà un roman tourné d'une manière qui complique peut-être involontairement les choses. Une trop grande richesse ? Ça ne devrait pas pouvoir être une critique recevable. Alors disons trop d'ornements. Parfois on gagnerait à aller directement au nerf, à ne pas jouer avec les nôtres, justement. C'est parce qu'il y a de vrais passages savoureux qu'on ne comprend pas ensuite pourquoi suivent des tunnels de 50 pages. D'une ambition tout bonnement renversante, M&D offre 800 pages de pure folie, où on lâche prise, où l'on décroche quelques pépites aussi. Impossible de comparer ce livre à quoi que ce soit de connu.

    Extrait : "- Et pourquoi ici Messieurs ?
    - Parce que votre ferme se trouve exactement aussi loin au Sud du Pôle que l'extrémité méridionale de Philadelphie, les informe Mason.
    - C'est la même Latitude, vous voulez dire. Mais il y a tout un alignement de fermes dans ce cas, à l'Est comme à l'Ouest, - pourquoi choisir la mienne ? Pourquoi pas celle de mon voisin Tumbling, qui possède tellement de terres qu'il sait plus quoi en faire ?
    - À exactement quinze miles au Sud d'ici (Dixon très aimable), nous voulons installer un autre Poteau. Il signalera le Point Zéro, ou Commencement de la Ligne vers l'Ouest. Le Point situé ici, dans votre Champ, nous dira quelle est sa Longitude, tout comme la Latitude de l'extrémité Sud de Philadelphie. Il lie ces deux Faits ensemble, voyez-vous.
    - C'était pas ma question.
    - M. Tumbling nous a reçus à coups de Carabine, avoue Dixon.
    - Qu'est-ce qui vous a fait croire que ce serait pas pareil ici ?
    - Nous avons tenté notre chance, entonnent Mason et Dixon.
    - Attendez, je vais chercher la Carabine, fait Mme Harland."
  • Rue de la Sardine (1945)

    Cannery Row

    Sortie : 1945. Roman.

    Livre de John Steinbeck

    Steinbeck ce grand story-teller. Une galerie de paumés, un projet de pénitence, voilà le point de départ d'un roman simple comme bonjour : raconter la rue de la sardine et ses habitants ordinaires. Oui mais il faut un certain art pour raconter cette vie bien banale. Pour y distiller cette atmosphère de bien-être, y dresser des portraits attachants, et ne jamais nous annoncer tout à fait où il nous emmène. Cette rue n'est pas aussi gaie qu'elle en a l'air. Les malheurs nous sont montrés, mais il y a comme une magie, on se sent bien avec Lee, Mack, Doc, Dora, Hazel et la bande. De petites choses en rachètent d'autres et la vie suit son cours, bon an mal an, sous le soleil de Californie.

    Extrait : "Doc a ce don de pouvoir écouter toutes vos sottises, et d'en confectionner une sagesse à votre usage. Son esprit ne connaît pas de limites, sympathie est infaillible. Il sait raconter aux enfants des choses si profondes, qu'ils les comprennent. Il vit dans un monde de merveilles et de frémissements. Il est concupiscent comme un lapin et ravissant comme l'enfer. Tous ceux qui le connaissent lui doivent quelque chose. Et chacun, en pensant à lui, se dit incontinent : "il fait absolument que je fasse quelque chose de gentil pour Doc"."
  • Tendre Jeudi (1954)

    Sweet Thursday

    Sortie : 1954. Roman.

    Livre de John Steinbeck

    On prend les mêmes et on recommence... Et pourquoi pas après tout - le lecteur est ravi ! Steinbeck en philosophe du quotidien, le Doc c'est lui, un sage, un juste. On sent l'expérience et les années, il y a un sacré savoir-faire (le bon John tutoie les sommets et vient de finir "East of Eden"), les premières pages sont à cet égard presque inquiétantes. On se demande si ça ne devient pas trop facile, si Steinbeck a encore envie de travailler la matière avec la patience nécessaire. Mais bien vite les dialogues reprennent, de petites choses insignifiantes viennent enrayer la belle machine de Monterey et la dynamo s'affole. Feel-good-novel, ce "Sweet Thursday" est le digne successeur de "Cannery Row", dix ans après, une guerre est passée par là mais malgré quelques séquelles, les valeurs ont tenues. Le style de Steinbeck, lui, qu'on se rassure, est intact.

    Extrait : "En vérité, dans toute la rue de la Sardine, l'impression que Doc n'était pas infaillible commençait à prendre forme. Mais Hazel ne s'en était pas encore pénétré, il savait que Doc avait des ennuis, mais le sentiment de mépris amical que les autres lui portaient ne l'habitait pas encore. Si Hazel avait voulu connaître le jour et l'heure de la fin du monde, il serait allé trouver Doc et la réponse de celui-ci aurait été sans réplique. Hazel couvrait de sombres pensées, pensant moins à la faiblesse de Doc qu'à la trahison de ses amis qui osaient douter de lui."