Lectures '15

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100 livres

par bilouaustria

Lectures et commentaires... Version 2015.

Année 2014 : http://www.senscritique.com/liste/Lectures_14/361594

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  • L'incendie de Los Angeles (1939)

    The Day of the Locust

    Sortie : 1939. Roman.

    Livre de Nathanaël West

    Les habitants du Los Angeles de Nathanaël West sont pires que de simples mauvais acteurs : ils peinent même à jouer leurs propres rôles dans la vie. Les sentiments sont boursouflés, grotesques, toute tentative de sincérité est d'avance condamnée, noyée dans le faux de l'ensemble. De la Lolita qui minaude au Clown retraité qui trébuche pour de faux, tous s'agitent pour cacher l'absurdité de leur vie. Cette galerie de ratés qu'aurait pu imaginer Carver est pleine de "ces gens qui viennent en Californie pour y mourir". Dans ce paradis cauchemardesque se croisent toutes sortes de croyants naïfs : végétariens hystériques, adeptes de l'Eglise du Christ ou fanatiques du Dieu Hollywood. De loin, et avant son final grandiose, cette toile ne ressemble pas tant à un incendie qu'à une noyade collective et silencieuse. Texte bien senti sur la violence qu'engendrent nos rêves frustrés.

    203 pages.
  • La Fourmi assassine (2015)

    Sortie : .

    Livre de Patrice Pluyette

    On retrouve Pluyette avec grand plaisir, qui fait du loufoque à sa sauce, pastiche et pince-sans-rire. Du Echenoz sous acide. C'est sûrement là où il est le plus fort, dans cette première moitié du roman où il déniche de petites phrases qui créent une complicité immédiate avec son lecteur ("Au ciel pas très clément venait s'ajouter une époque non moins orageuse - les temps sont durs"). Dans la deuxième partie s'installe un climat plus incertain, c'est qu'on a une enquête à résoudre et qu'il faudrait peut-être reprendre un peu nos esprits. On est, comme toujours, dans la réécriture (ici le roman policier) mais malgré l'arrivée de l'inspecteur ça mollit un peu. Il y aura bien une dernière chute mais cette petite fable moderne qui zieute du côté glauque de Régis Jauffret n'a pas d'arguments assez solides pour durer.

    142 pages.
  • Mémoires d'un bon à rien (2015)

    Sortie : .

    Livre de Gary Shteyngart

    À 7 ans, le petit Igor Shteyngart quitte Léningrad pour le Queens. Il ne sait pas encore qu'il deviendra Gary, écrivain. Le texte, autobiographique, joue à fond le contraste, le choc culturel, mais avec beaucoup de tendresse et de drôlerie. Évidemment, ça tourne pas mal autour des cours d'hébreu, de sa circoncision, de private-jokes. Shteyngart exagère volontiers son rôle de victime naïve pour se rendre sympathique. Pourtant, et malgré les efforts déployés, on se demande régulièrement si ce type n'est pas légèrement cinglé, imbu de lui-même voire insupportable pour son entourage (mais cela n'affaiblit en rien le livre, au contraire). Le portrait de ses parents est particulièrement réussi et pas si complaisant que ça. La question de l'immigration centrale (on sent qu'au fond il n'écrit que là-dessus depuis le début) mais c'est son devenir écrivain qui fascine le plus : sa domestication de la langue d'abord puis cette envie de transformer tous ses jeux en récits, le plaisir de lire devant la classe etc. À cela s'ajoute un bel hommage à cet âge ingrat qu'on appelle adolescence. Sous le vernis de la grosse farce, joli récit intimiste.

    349 pages [anglais]
  • Mailman (2003)

    Sortie : 2003. Roman.

    Livre de J. Robert Lennon

    Mailman analyse, suranalyse, et se perd dans des raisonnements (puis des situations) beaucoup trop complexes pour lui - et de plus en plus tragi-comiques - comme le faisait avant lui Zeno le héros d'Italo Svevo. Mais la frénésie du roman laisse progressivement place à un doute : et si cette folle activité, cette électricité qui pousse le récit d'un côté pour mieux l'attirer de l'autre était un signe d'autre chose ? Celui de la folie de Mailman (Albert Lippincott de son petit nom) ? Ou un signe accusant la folie du monde l'entourant ? Toujours est-il qu'on nage en plein rocambolesque, sur un fil, et le plus extravagant n'a jamais paru plus ordinaire. C'est la force de Lennon : brouiller les lignes, nous faire croire l'impossible, sans ciller, et même avec un grand sourire ironique. Faut-il rire du grotesque de ce héros ? Certains événements semblent être le fruit du hasard mais ils ne peuvent arriver en réalité qu'à cet étrange et fascinant facteur. On comprend en démêlant les fils que la maladresse maladive d'Albert a peut-être une origine plus complexe. Portrait d'un doux-dingue avec ses faiblesses, ses failles, étonnamment émouvant (parce qu'il nous rappelle qu'on est à ça près d'être de dangereux marginaux ?).

    669 pages
  • Mademoiselle Else (1924)

    Fräulein Else

    Sortie : 1924. Recueil de nouvelles.

    Livre de Arthur Schnitzler

    Ça chauffe, ça bouillonne dans la tête de cette pauvre petite Else, victime des dettes de ses parents. Elle doit convaincre un riche ami de la famille d'avancer l'argent, mais ce dernier ne l'entend pas de cette oreille et voudrait en échange pourvoir profiter de la beauté de la jeune femme... Le désordre intérieur, qu'on reconnait comme une exercice de style très Schnitzlerien ("Vienne au crépuscule", "Le lieutenant Gustel"...) est ici encore traduit par des phrases courtes et interrompues, des sauts de la pensée, un grand-écart entre le paraître et le penser - parce que nous sommes dans la haute-société où l'hypocrisie règne. Ce trouble des idées se transformerait presque en ivresse ("comme du champagne dans l'air"). "Fräulein Else" est un texte tardif, 1924, et on sent la maîtrise, le plaisir à jouer avec le lecteur, à tourner autour de son personnage comme d'une proie. Schnitzler obtient avec des moyens simples des résultats inespérés. On retient son souffle, le dénouement approchant, sachant que le bon Arthur est capable de tout, de sauver cette mademoiselle attachante qui apparaît malgré elle comme orgueilleuse. Ou de la perdre. Quand vient enfin le final grandiose, on se dit que, pour une fois, le mot "cauchemar" n'est pas galvaudé.

    68 pages [allemand]
  • L'Amour et les forêts (2014)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Eric Reinhardt

    Comme dans "Cendrillon", Reinhardt a tendance à avancer par morceaux de bravoure, à subir aussi un peu ses propres montagnes russes. Ici encore, quelques éclairs, notamment ce chapitre insensé de tchat sur Meetic. Mais Reinhardt, entre son côté Carrère-qui-aurait-des-belles-lettres, tout en fausse modestie, et le basculement du livre vers la compassion, "l'émancipation d'une femme", ne trouve pas tout à fait son point d'équilibre. On sent que cette histoire devrait nous dévaster mais que ce portrait de Femme petit soldat ou Mère courage est plombé justement par toutes ces bonnes intentions et l'envie de donner des leçons. Ce n'est jamais tant un problème d'écriture, la prose de Reinhardt donne de solides garanties, montre une énergie contagieuse, déniche même de belles images (le jeu autour du titre du livre est très habile). Mais le parti-pris d'être avec Bénédicte, de montrer encore et encore la bravoure d'une femme prise dans la tempête, son abnégation, son intelligence surtout sa grande dignité, là où autour tout est mesquinerie, méchanceté, petitesse... Le procédé même tourne à la démonstration. Non, les bons sentiments font rarement de grands livres.

    366 pages
  • Vétérinaires (1993)

    Sortie : avril 1993.

    Livre de B. Lamarche-Vadel

    Ça suinte la littérature par tous les pores. Il n'en reste pas moins que ce "Vétérinaires", Goncourt du premier roman 1994 est un texte mystérieux voire opaque qui laisse son lecteur souvent désemparé, avec plus de questions que de réponses. Un drame semble comme planer au-dessus des protagonistes, du moins la sourde menace qu'annoncent les piqûres à répétition de strychnine. Ce qui reste, c'est en partie la sensualité de l'écriture, la transpiration, le sang, le boue, et l'apprentissage d'un métier, les gestes, le savoir qui s'apparente à un rite de passage, une entrée dans les ordres.

    179 pages
  • L'Agent secret (1907)

    The Secret Agent

    Sortie : 1907. Roman.

    Livre de Joseph Conrad

    Celui qui cherche ici un traditionnel roman d'espionnage voire une simple intrigue policière en sera pour ses frais. Conrad, comme souvent, se réinvente. Tantôt politique, virulent, pamphlétaire puis dans sa deuxième moitié plus psychologique, "The Secret Agent" avance, malgré une explosion et un meurtre, dans un faux rythme, tout sauf spectaculaire. Il faut prendre son mal en patience car une force insoupçonnée se dégage lentement des pions mis en place dans un premier temps. Les événements arrivent toujours comme à rebours, en deux bandes, une idée / sa conséquence pratique, la théorie / la mise en action, l'explosion / la déflagration. De la même manière, les personnages qui ont l'air faussement simple, enfoncés dans leur petit quotidien, n'attendent qu'un déclic pour changer et se révéler (au lecteur, à eux-même). Le vocabulaire suranné a ses charmes. Un texte court qui se mérite.

    Kindle, 182 pages [anglais]
  • Les Âmes mortes (1842)

    Мёртвые души (Myortvyje dushi)

    Sortie : 1842. Roman.

    Livre de Nicolas Gogol

    "Les âmes mortes", c'est Tchitchikov, le personnage le plus vil, fourbe, menteur qu'il nous ait été donné de voir et bien entendu un héros mémorable. La vraie bonne surprise, c'est aussi cette découverte que l'on fait et refait en ouvrant les grands classiques : à quel point ils sont... modernes ! Gogol est virevoltant, drôle, il transforme parfois son roman en exposé sur l'âme russe (c'est le vrai thème du livre), se permet aussi des commentaires sur le roman à mesure qu'il évolue, fait des apartés sur ses techniques d'écriture, prend à parti son lecteur plutôt deux fois qu'une. En plus le pitch est royal : cet homme qui achète les morts, comment ne pas mordre à un si bel hameçon !? C'est haut en couleurs, une galerie de personnages tous plus gratinés les uns que les autres et tous plus vrais que nature ! La vie de province, ses ambitieux, ses médiocres aussi, le cérémonial, le paraître, cette vie est un feuilleton. Gogol est un croqueur hors-pair. Il excelle ici dans le roman épique comme il il brille dans le très court de ses nouvelles peterbourgeoises. Avec "Oblomov" le texte le plus fondamentalement russe.

    Kindle, 512 pages
  • Pourquoi êtes-vous pauvres ? (2007)

    Poor People

    Sortie : 2007. Essai.

    Livre de William T. Vollmann

    William T. Vollmann a le vrai profil d'un Nobel : travailleur infatigable, polyvalent, curieux, engagé. Il n'attire jamais la lumière. Cet essai est à son image. "Poor People" passionne par les formes que lui donne Vollmann : tantôt interview sociologique, tantôt portrait journalistique (et quel journaliste, qui traverse le monde, met son nez là où personne n'oserait s'aventurer etc), tableau statistique, étude philosophique, autoportrait... C'est via le storytelling que les idées les plus fortes, les exemples les plus convaincants se développent le mieux. L'essai pur, qui tente de contextualiser, conceptualiser, semble lui manquer d'une vraie idée nouvelle, d'une étincelle. Mais quelle richesse ! Vollmann, comme dans ses fictions, sait tout faire, et le fait avec une passion et une foi bluffante.

    Kindle, 128 pages [anglais]
  • Catch 22 (1961)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Joseph Heller

    Parmi les absurdités dont l'homme est capable, la guerre figure en pole position ou pas loin. Quand elle est décrite par Joseph Heller, cette absurdité a un parfum qui rappelle Ionesco, où des fous qui ont toute leur tête parlent entre eux. L'ambiance de douce folie sur cette base militaire évoque parfois aussi le "M.A.S.H." de Robert Altman. Le roman, prenant de l'ampleur use de ces paradoxes avec un systématisme qui le rend à la fois franchement drôle mais aussi prévisible (c'est dans cette mécanique que se trouvent la force et les limites de "Catch 22"). La charge anti-militariste égratigne aussi copieusement les Mac-Carthystes. Toute logique, toute morale ont vite fait de disparaître dans ce paysage trouble, mais l'ironie de Heller, aussi habile soit-elle, laisse un sentiment moins fort que d'autres romans qui osent regarder l'horreur de la guerre les yeux dans les yeux : on sait, on sent que tout cela va très mal finir (c'est la guerre après tout) mais à tout tourner à la rigolade Heller finit par anesthésier son lecteur qui ne prend plus rien au sérieux.

    570 pages
  • Bravo (2015)

    Sortie : .

    Livre de Régis Jauffret

    Fidèle à sa réputation de misanthrope amoureux des faits divers, Jauffret poursuit dans sa veine glauque avec ces 16 fictions, qui sont autant de portraits de la vieillesse sous toutes ses formes (rarement les plus avantageuses). Une réjouissante galerie monstrueuse dont les meilleurs morceaux sont peut-être les nouvelles "Les étés moites" ou "Le pollen du bonheur". Difficile de retirer à Jauffret son remarquable sens de la formule. Et ce travail très subtil sur la transition, par associations d'idées, qu'il réussit dans plusieurs textes est assez brillant. Cela dit, pour reprendre un dialogue du livre : " - on dirait que ça t'amuse de dire des horreurs. Je reconnais que c'est divertissant. À mon âge, c'est un des derniers plaisirs qui me restent." Oui, ça viole, ça mutile, ça insulte beaucoup, pas follement réjouissante cette humanité haineuse qui semble offrir à Jauffret un plaisir pervers et catharsisthique.

    277 pages
  • Extreme Metaphors (2012)

    Sortie : 2012. Récit.

    Livre de J.G. Ballard

    41 ans d'entretiens chocs avec James Graham Ballard compilés dans un recueil culte, qui justifie amplement la réputation de visionnaire de l'écrivain anglais. Ballard a écrit de merveilleux recueils de nouvelles, est l'auteur de romans qui ont fait parler ("Crash", "Atrocity Exhibition", "Empire of the Sun"...) mais il ne semble jamais aussi bon qu'en interview, parce qu'il prend la chose très au sérieux, que ses romans prennent déjà forme dans ces conversations à bâtons rompus. Parler avec Ballard c'est lire le futur et écouter ses renversantes théories qui donneraient des rides à Baudrillard : comment Hiroshima a tué l'Amérique, la mort du futur, la destruction par le vide, et son concept d'Inner Space hérité des surréalistes (influences majeures, Dali, Ernst, Warhol et Burroughs aussi, dans un autre genre)... D'autres thèmes sont plus courants mais toujours analysés avec brio : l'infantilisation de nos sociétés, la guerre du Vietnam et ses conséquences, nos banlieues pavillonnaires, le conservatisme à la française, la littérature de science fiction etc. Réflexions éparses sur l'écriture, la morale, "Extreme Metaphors" est un livre de philosophie-pop qui inverse souvent les rapports de cause à effet pour nous réapprendre l'esprit critique. Aussi fascinant que sereinement provocateur. Livre de chevet.

    487 pages [anglais]
  • La femme qui tremble (2013)

    Sortie : . Essai.

    Livre de Siri Hustvedt

    Un essai sur le cerveau déguisé en autobiographie. "The Shaking Woman" est justement sous-titré "A history of My Nerves". Siri Hustvedt donc, raconte comment elle a senti son corps perdre le contrôle un jour en public et enquête pour tâcher de comprendre : pourquoi ? Comment ? Cette belle machine humaine, aussi bien huilée soit-elle, connaît des ratés. On en revient donc à l'ami Freud, à l'inconscient, la somatisation, les particularités de l'hémisphère droit et gauche et la mémoire, thème en or pour tout écrivain. Les intuitions de madame Auster, sa grande sensibilité et ses qualités de pédagogue offrent une belle valeur ajoutée à ce "Que sais-je ?" à la première personne.

    199 pages [anglais]
  • Mademoiselle Irnois, suivi de Adélaïde (1877)

    Sortie : 1877. Recueil de nouvelles.

    Livre de Arthur de Gobineau

    Six nouvelles assez entêtantes sur des amours contrariés, souvent déçus. Il y a comme un cynisme chez Gobineau et ses anti-héros difformes, lâches, stupides, mais un cynisme dix-neuvièmiste que l'élégance de son style relève. Si "Mademoiselle Irnois" est le morceau de choix du recueil (l'auteur se serait inspiré de sa propre soeur !), "Akrivie Phrangopoulo" est aussi un magnifique texte avec des faux airs de Stromboli avant l'heure. Les passions ici sont loin des envolées romantiques du siècle précédent : ce sont les plus forts, les plus vils, ou simplement les plus riches qui emportent la décision. L'amour, quand il existe, n'a pas son mot dire. Gobineau ne cite pas La Fontaine pour rien : ses nouvelles sont des fables, s'en dégagent comme un parfum d'ironie, d'immoralité, mais aussi une cinglante leçon de vie.

    331 pages
  • Un meurtre que tout le monde commet (1938)

    Ein Mord den jeder begeht

    Sortie : 1938. Roman.

    Livre de Heimito von Doderer

    Un premier roman lumineux qui explore les pénombres de la conscience. La première partie, en particulier, sur l'enfance de Conrad, est un monument. Des étés ordinaires, que l'imagination de cet âge déforme, grandit, intensifie. La force d'évocation est saisissante. Le roman tourne ensuite autour d'une intrigue, on peut parler de roman policier, et l'enquête vaut plus pour elle-même que pour un quelconque dénouement que l'on voit très tôt venir : peu importe, le ver est dans le fruit, après cette entrée en matière grandiose, on ne se lasse pas de voir évoluer Kokosch, aujourd'hui ambitieux et maladroit. La peinture mentale évoque le Törless de Musil. Difficile de parler de Bildungsroman dans le sens classique, même si ici on apprend à se trouver. On est dans autre chose, de plus moderne et de profondément influencé par la psychanalyse.

    381 pages
  • Le 42e Parallèle (1930)

    The 42nd Parallel

    Sortie : 1930. Roman.

    Livre de John Dos Passos

    L'ancêtre de William Gaddis s'appelle Dos Passos, en témoignent les procédés de coupes de ce "42ème parallèle". Actualités, caméra oeil inspirée de Griffith et Einsenstein, récits enchâssés, voilà un roman qui charrie un bruit monstre, presque toutes les voix de l'Amérique. Roman chorale sur le capitalisme naissant : voilà, des hommes, des femmes qui vivent et travaillent, dans différentes classes, avec différentes ambitions et différentes idées. Heureusement, Dos Passos dessine progressivement des vies derrière ces idées et évite l'écueil du didactisme. Le roman est parfois militant, parfois parti-pris, il ne s'en cache pas, mais pose aussi de vraies questions. Et le canevas, de loin, est riche et complexe. La faculté de Dos Passos à multiplier les récits et nous happer aussitôt est confondante.

    485 pages
  • La Foire aux Atrocités (1969)

    Atrocity Exhibition

    Sortie : 1969. Roman.

    Livre de J.G. Ballard

    Poème étrange et inquiétant composé de "romans condensés", cette Foire aux Atrocités est un objet littéraire d'avant-garde assez unique. Si vous pouviez, dans un tableau surréaliste, contenir l'essence même des années 1960, leur symbolisme, leur géométrie (tours de bétons, autoroutes infinies, ère de l'image), vous obtiendriez une peinture qui ressemblerait à "The Atrocity Exhibition". Roman post-Wahrolien, il est surtout un mash-up d'écriture automatique, de Name-Dropping - geste PoMo par excellence, d'obsessions ballardiennes (les accidents de voitures, le film de Zapruder), et de violence outrageuse et stylisée. Le sexe, le Vietnam, la géographie des corps. Les derniers chapitres zieutent vers l'art contemporain (Ballard publie depuis quelques années des publicités conceptuelles et prépare sa première exposition). Illisible et parfaitement génial.
    (la seconde édition, annotée par Ballard, donne quelques clés et éclaire sur la richesse du texte et ses multiples références).

    184 pages [anglais]
  • Hotel Savoy (1924)

    Hotel Savoy - Ein Roman

    Sortie : 1924. Roman.

    Livre de Joseph Roth

    Dans cet hôtel Mitteleuropa qui rappelle fortement "The Grand Hotel Budapest", d'étranges personnages se croisent, au retour de la guerre. C'est une parenthèse, assez brumeuse, entre deux périodes de la vie, un temps qui marquera un avant et un après (c'est aussi déjà, sans doute, une histoire de l'exil du peuple juif). De la même manière que ce territoire qu'ils essaient chacun de s'approprier n'est ni tout à fait chez eux, ni tout à fait un lieu étranger. Cet état, cette errance est au centre du roman que Roth, par petites touches, esquisse habilement mais sans le savoir faire de ses plus belles années. Le risque, à trop vouloir faire des ombres de ces personnages évanescents qui traversent les couloirs d'une époque bientôt révolue, c'est de ne pas capturer entièrement l'esprit de cet "Hotel Savoy".

    124 pages [allemand]
  • Le Bleu du ciel (1957)

    Sortie : 1957. Roman.

    Livre de Georges Bataille

    Dans l'avant-propos de ce roman, écrit en 1935, Bataille évoque les limites du roman et l'élan vital qu'il compte lui redonner grâce à "des moments de rage, des épreuves suffocantes". L'auteur profiterait donc de fièvres pour se surpasser, écrire avec ses tripes etc. Et de citer Dostoievski, Proust, Stendhal et consorts. "Le bleu du ciel" est loin, très loin de ces illustres aînés : voilà un texte poseur, provocateur, adulescent, qui ressemble souvent à un Beigbeder début de siècle. Pas une page où nos personnages ne sont fiévreux, prêts à vomir, suants à grosses gouttes, dans une agitation cache-misère puisqu'en réalité rien ne se passe hormis deux trois parties de jambes-en-l'air-la-chair-est-triste. Ce roman aurait-il été sulfureux s'il était sorti dans les années 1930 ? C'est possible. La toile de fond politique n'y change rien : pour la postérité, il faut se donner un peu plus de mal que ce bout à bout de scènes égotistes et faussement subversives.

    185 pages
  • L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1935)

    Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit

    Sortie : 1935. Essai et philosophie.

    Livre de Walter Benjamin

    Court mais majeur. Le titre porte à faux, pas question d'anticipation Warholienne mais une étude brillante et transversale des arts (et en particulier du petit jeune, le cinéma), à l'heure de la reproductibilité technique. Où il est question de l'aura de l'oeuvre originale et de la perte de cette aura dans ces nouvelles conditions de production/multiplication. Fascisme et communisme sont également convoqués - en quoi l'art comme produit de masse devient politique ? Walter Benjamin séduit souvent par la clarté de ses raisonnements. Et pour ne rien gâcher, l'édition d'Allia est un splendide petit livre-objet.

    94 pages
  • Soumission (2015)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Michel Houellebecq

    Houellebecq revient, son humour sous le bras, et quelques idées à revendre. Il semblerait que ses textes évoluent vers toujours plus de malice, de clins d'oeil, ses personnages arrivent même à peu près à bander, quelle vitalité ! Rien ne m'a paru délirant, invraisemblable, agressif encore moins. On se demande vraiment ce qui attire autant de haine chez cet auteur qui, italiques à la main, continue de moquer gentiment les phrases toutes faîtes de son temps. Il y a un soin du détail et, comme souvent, son expertise littéraire et économique lui donne une belle crédibilité. Pas son meilleur roman mais un texte difficile à lâcher et une pierre de plus à son édifice : Houellebecq produit patiemment une œuvre, ses romans forment un tout. Le temps lui donnera raison.

    300 pages
  • Le cinema Infiltré (2015)

    Sortie : février 2015. Culture & société.

    Livre de Grover Lewis

    Grover écume les plateaux. Son style inimitable semble fait pour l'anglais (et les private jokes, références, titres de chansons...) mais même dans cette traduction, il fait des étincelles. La gouaille de tous ces seconds couteaux (techniciens, figurants...) est bien sûr réécrite à la sauce Lewis. Pour ceux qui avait découvert Lewis grâce à Philippe Garnier ("Freelance", 2009), le plaisir de lecture est intacte, les descriptions Wallaciennes toujours aussi précises et délirantes. Que ce soit auprès de Bodganovich, Peckinpah ou Robert Mitchum, il brille dans le gonzo tout terrain, invente ce genre de l'article en train de se faire sans le savoir. On rigole pas mal. Il y a aussi une belle dose de tendresse dans ces portraits dressés par un amoureux de la pellicule. (films sur lesquels travaille Grover dans ces textes : "La dernière séance", "Le guet-apens", "Les copains d'Eddie Coyle", "Vol au-dessus d'un nid de coucou").

    248 pages
  • Niels Lyhne (1880)

    Sortie : 1880. Roman.

    Livre de Jens Peter Jacobsen

    Il y a comme une amertume chez Niels Lyhne. Sans doute parce qu'il est un jeune homme plus doué pour les rêves que pour la vie. La poésie, l'art sont des chimères qui détruisent tout, voilà ce que son premier amour lui oppose. Cette jeune femme belle et censée en a marre qu'on projette sur elle toutes sortes de fantasmes sortis de poèmes : aimez moi pour ce que je suis ! Créer, tutoyer les Dieux, Niels Lyhne ne trouve que bien peu de réconforts. Les amours terrestres sont-elles trop ordinaires pour qu'il s'en contente ? Jens Peter Jacobsen, en écrivant sur nos idéaux et notre manière de déformer la réalité touche un point presque insaisissable, comme Robert Walser en est capable, parle de beauté éphémère avec une délicatesse et un doigté remarquable. Elle est comme un parfum qu'il va sentir à quelques rares occasions de sa vie mais sans jamais pouvoir pleinement s'en saisir. Tout est fragile dans "Niels Lyhne". Tout y est faussement simple. Jacobsen y réconcilierait presque Werther et Bovary, dans une troisième voie étrange et poétique qui n'est ni tout à fait romantique, ni cynique. Son personnage, progressiste et passionné se brûle les ailes qu'il a dessinées trop grosses pour lui. Le bon moment, la bonne personne, la perfection esthétique sont les grands démons de ce magnifique roman.

    312 pages
  • Le pressentiment (1935)

    Sortie : 1935. Essai et roman.

    Livre de Emmanuel Bove

    Comme l'explique Marie Darrieussecq dans sa préface, pas de métaphores, pas de poésie, mais un langage souterrain. Emmanuel Bove y est même comparé à Modiano. Pas si mal trouvé. Ce "pressentiment" laisse un peu sur sa faim tout de même, ça a des allures de fable un peu longue, une nouvelle aurait peut-être davantage fonctionné. Quitter le monde bourgeois pour se refaire entièrement, voilà qui a de quoi intriguer. Mais Bove nous installe vite sur des rails : tout le monde profite de la bonté de notre pauvre héros qui est un idéaliste et l'apprendra à ses dépends. Le titre qui prend toute sa saveur dans le dernier chapitre est la plus belle idée de ce texte qui ne fait pas de vagues mais qui donne assez de garanties narratives pour nous mener d'un trait jusqu'à bon port.

    150 pages
  • Dans la dèche à Paris et à Londres (1933)

    Down and Out in Paris and London

    Sortie : . Autobiographie & mémoires.

    Livre de George Orwell

    Orwell décortique habilement les mécanismes de la pauvreté dans cette épopée ordinaire. La première grosse moitié du livre est constituée de souvenirs parisiens, dans ces années 1930 pré-front populaire. Pour l'essentiel, Orwell s'arqueboute en cuisines où il fait la plonge quinze heures par jour entre des serveurs dépassés et des cuistots qui se lancent des jurons. Notre ami George en aura bientôt plein la casserole et finira par rejoindre sa belle patrie où l'herbe n'est guère plus verte que par chez nous. Les descriptions sont croustillantes, les fins de mois haletantes. La pauvreté ici n'est pas misérabiliste, elle est épique ! On en vient à l'admirer, lui envier son courage, trembler pour lui. Il y a beaucoup de détails qui ne s'inventent tout simplement pas. Surtout, sa pensée politique se met en place, on le voit essayer au possible de prendre une saine distance face aux injustices sociales.

    230 pages [anglais]
  • Et rien d'autre (2013)

    All That Is

    Sortie : 2013. Roman.

    Livre de James Salter

    Porté par un prologue splendide et apocalyptique, "All That Is" s'installe pourtant aussitôt dans un faux rythme. On y suit les pérégrinations ordinaires de Philip Bowman, jeune éditeur. Salter distille doucement son style, comme un venin, par petites touches élégantes, avec l'histoire américaine en toile de fond. Mais tout cela reste par trop anecdotique, il y a comme un écart entre la fresque grandiose qu'on pourrait avoir et la modestie affichée (un homme, tous les hommes, quelque chose comme ce roman de Philip Roth). Cet éditeur est un prétexte pour que Salter nous parle de son amour de la littérature mais malgré quelques efforts, cela passe à peine dans le roman - quelques noms, deux pages sur Lorca, trois sur Hemingway... Son amour des femmes, lui, est indiscutable et occupe une place majeure, mais rien de très nouveau sous le soleil. Comme dans tous ses textes, la part autobiographique semble importante sans que l'on sache tout à fait où se trouve la frontière. Le dernier quart est doux amer et mélancolique. Au final on reste bons amis : les moins bons romans des grands auteurs sont meilleurs que la moyenne.

    365 pages
  • Bourlinguer (1948)

    Sortie : 1948. Récit.

    Livre de Blaise Cendrars

    Combien d'écrivains rêveraient d'avoir écrit ce livre ? Cendrars l'a fait ! Mieux : il l'a vécu ! En 11 chapitres, 11 noms de ports, Cendrars le voyageur se raconte, d'une prose riche et trouble de la couleur de ses souvenirs. Pas un registre mais bien toutes les langues, on énumère, on enjolive, on gouaille, on crache, on admire, on regrette, et toujours avec une poésie insensée, avec un coeur qui vous pulse jusque dans les doigts de pieds. Il y a du sang, de la vie plein les textes de ce recueil, des nouvelles ou un roman ou une autobiographie, bref ça bourlingue, c'est de la littérature merde ! Et les anecdotes de Blaise sont de l'or en barre : cette fois où il a sauvé Modigliani de la noyade (bourré, avec un bras, en le tirant par les cheveux), cette fois où sans le sous il a vu un chèque miraculeux arriver de Nouvelle-Zélande (une admiratrice). Et j'en passe, on en remplirait des volumes. Une bagarre inoubliable à Rotterdam, le bombardement d'Hambourg, Cendrars est tout là-haut, au panthéon de la langue française.

    501 pages
  • 26 secondes l'Amérique éclaboussée (2003)

    Sortie : septembre 2003. Culture & société.

    Livre de Jean-Baptiste Thoret

    Comment l'assassinat de JFK a transformé le cinéma américain ? Thoret signe un livre remarquable, passionnant de bout en bout, trouvant le juste équilibre entre argumentation, documents, illustrations etc... Le film de Zapruder est la matrice d'un cinéma parano des années 1970, qui contamine aussi bien le ciné XP que le western. Le 22 novembre 1963 est une date dans la mythologie US. Et dire que nous pensions que l'image faisait office de vérité, qu'il suffisait de voir pour savoir... (Et d'en revenir inlassablement à "Blow up"). 26 secondes analysées, décortiquées pendant près de 50 ans jusqu'à trouver leur pendant dans celles du 11 septembre, un autre mythe en action. Thoret, élève de Daney et Baudrillard, fait aujourd'hui figure de référence.

    192 pages
  • Libra (1988)

    Sortie : 1988. Roman.

    Livre de Don DeLillo

    "I believed in the United States of America. The country that could do no wrong. It was bigger than anything, bigger than God" dit un personnage dans "Libra", avant l'assassinat de Kennedy. Pour autant, Don DeLillo n'écrit pas la mort de l'Amérique. "Libra" est davantage un immense portrait polymorphe façon "Nashville" d'Altman. Au milieu de la mosaïque, un homme, fascinant, dépassant du lot, l'insaisissable Lee Harvey Oswald, naïf, parano, marxiste-léniniste, gaffeur, assassin, victime. Le personnage ultime, qu'on ne se lasse jamais de suivre, qui rebondit accidentellement d'un camp à l'autre, un coup d'avance ou peut-être trois de retard, croyant manipuler qui manipule. Le 22 novembre est un 11 septembre avant l'heure, un événement tellement énorme qu'il ne tient pas dans un livre. Don DeLillo et son écriture froide comme l'intellect le plie, contorsionne les faits avec brio, jusqu'à ce que le sens apparaisse dans cette brume texane, quitte à laisser les émotions au second plan - on sait que c'est la limite de son style. Pourtant cette fois Oswald emporte tout et donne de la chair à cette tragédie. Aux derniers chapitres se superposent dans la tête du lecteur, bien malgré lui, les images de Zapruder, comme si le film, vu et revu, devait marquer de son empreinte la "fiction", infuser le récit. Don DeLillo le sait et en joue. Libra accomplit le miracle de clore un chapitre sur un thème infiniment redébattu.

    456 pages [anglais]