Words (2018)

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39 livres

par Paul_

“I am sentimental,’ she said. ‘I could dissect a koala but not its baby. I like the words damozel, eglantine, elegant. I love when you kiss my elongated white hand.”
— Vladimir Nabokov, Ada or Ardor: A Family Chronicle

2017 : https://www.senscritique.com/liste/Words_2017/1556557
2016 : http://www.senscritique.com/liste/Words_2016/1146909
2015 : http://www.senscritique.com/liste/Words_2015/759578
2014 : http://www.senscritique.com/liste/Words_2014/350535

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  • Des arbres à abattre (1985)

    Holzfällen

    Sortie : 1985. Roman.

    Livre de Thomas Bernhard

    C'est encore l'histoire d'une course à l'écriture, d'une course au ressentiment et à la haine, cracher sa bile au visage de ceux que l'on a autrefois fréquentés, aimés parfois, avant que les souvenirs ne disparaissent et que la mort nous prenne. Bernhard sans vergogne aucune ne prend même plus la peine de déguiser décemment ses personnages, c'est le règlement de comptes le plus sordide de la littérature, et l'on a du mal à croire que cette petite mécanique du mépris maintenant si prévisible ne soit pas encore devenue tout à fait grinçante, qu'elle puisse produire un son de nouveau si réjouissant à nos oreilles pourtant désormais affûtées. De la musique avant toute chose, de la musique encore et toujours, c'est bien de cela dont il s'agit, et on n'a pas idée à quel point Bernhard exploite à merveille la spécificité de lecture, la subvocalisation, cette voix mentale, cette petite mélodie intérieure qu'elle ne partage avec nul autre art et qui rend si belle et si juste la lecture de ces pages terribles, et encore plus belle et plus juste la lecture de ces pages finales non moins terribles, où Bernhard nous prend de court pour révéler au grand jour toute sa sentimentalité, toute sa profonde humanité le temps d'un instant.

    .........

    « Mais quand il s'agit de se tirer d'une situation critique, nous nous montrons tout aussi menteur que ceux à qui nous reprochons constamment de n'être que des menteurs, tous ces gens que nous traînons dans la boue et que nous méprisons pour cette raison voilà la vérité ; nous ne valons absolument pas mieux que ces gens que nous trouvons constamment insupportables et ignobles, absolument pas mieux que toutes ces personnes abjectes auxquelles nous ne voulons avoir affaire que le moins possible, alors que nous devons admettre, pour être franc, que nous avons constamment affaire à elles et que nous sommes exactement pareil. Nous reprochons à tous ces gens d'être insupportables et abjects sous tous rapports, or nous ne sommes nous-même pas moins insupportable et abject, et peut-être même sommes-nous encore beaucoup plus insupportable et abject qu'eux, comme je le pense. »
  • Une rose pour Emily / Soleil couchant / Septembre ardent

    A Rose for Emily

    Recueil de nouvelles.

    Livre de William Faulkner

    Difficile de prendre la vraie mesure de ces trois nouvelles, écrites pour les journaux en 1930-1931, alors que l'œuvre de Faulkner m'est si peu familière. On se retrouve pourtant en terrain connu, dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, à nouveau face à la déchéance de ce Sud plein de racisme et totalement dénué d'amour. La première nouvelle, la plus célèbre de son auteur, raconte ainsi la solitude et l'isolement d'une vieille femme incarnant une époque révolue et à qui le destin n'a pas réussi. "Soleil couchant" reprend quant à elle la plupart des personnages du Bruit et la Fureur, qui ne devait être à l'origine qu'une nouvelle. Enfin, "Septembre ardent" évoque un lynchage. Mais c'est à peu près tout ce que je peux encore retirer de la lecture de ces trois récits. Car si son écriture est toujours d'une précision et d'une économie admirables, Faulkner donne la sensation de tourner un peu à vide en voulant continuer à expérimenter les techniques qui ont fait le succès de ses romans, à savoir cette narration elliptique, voire à certains moments fermement mutique. Sur une forme aussi courte que la nouvelle, cela donne des schémas surprenants, qui peuvent parfois couper court à une intrigue naissante, comme si ces nouvelles, anti-spectaculaires au possible, étaient de simples extraits de romans passés ou à venir. À réserver aux plus monomaniaques des admirateurs du maître.
  • Proust et les signes (1964)

    Sortie : 1964. Essai et philosophie.

    Livre de Gilles Deleuze

    La Bible, osons même le Petit Livre rouge, pour tout lecteur de Proust. Deleuze, qui a pour lui le mérite d'être philosophe mais de prendre la littérature au sérieux, me paraît dire des vérités essentielles sur La Recherche. Sa grille de lecture suppose évidemment un parti pris, des rigidités conceptuelles ça et là pour la parfaire et la rendre intellectuellement séduisante, mais on ne peut s'empêcher de reconnaître que celle-ci touche juste. Pour faire bref : La Recherche n'est pas tant une œuvre sur la mémoire, tournée vers le passé, qu'une recherche de la vérité par un lent apprivoisement des signes. Car le roman entier de Proust est à placer sous l'empire des signes : signes mondains (telle mimique de Mme Verdurin), signes amoureux (tel regard d'Albertine qui trahit un mensonge), signes sensibles (madeleine, pavés) et enfin signes de l'art, ceux qui ont le plus de valeur aux yeux du philosophe parce qu'ils renvoient à la véritable essence des choses. Même quand Deleuze aborde ce dernier point, où l'on a peur qu'il plaque la théorie platonicienne toute faite pour expliquer une réalité proustienne plus retorse, la deuxième partie du livre, ajoutée quelques années plus tard dans une nouvelle édition, viendra affiner le propos. Ainsi, au logos froid et rationnel de Platon, Proust oppose un monde plus incertain, fait de fragments, de hiéroglyphes à déchiffrer : « Nous avons tort de croire aux faits, il n'y a que des signes. Nous avons tort de croire à la vérité, il n'y a que des interprétations. » C'est là l'apport majeur de ce livre : lire un écrivain avec les lunettes du philosophe, mais d'un philosophe qui a digéré ses classiques et qui crée pour l'occasion et presque devant nos yeux de nouveaux concepts pour mieux coller avec la spécificité et l'originalité de son sujet. On l'aura compris, c'est une lecture qui finit par dépasser Proust et qui me semble être aussi un bon moyen d'aborder la pensée complexe de Deleuze.

    .........

    « Si les signes de l'amour et de la jalousie portent leur propre altération, c'est pour une raison simple : l'amour ne cesse pas de préparer sa propre disparition, de mimer sa rupture. Il en est de l'amour comme de la mort, quand nous imaginons que nous serons encore assez vivants pour voir la tête que feront ceux qui nous auront perdu. De même nous imaginons que nous serons encore assez amoureux pour jouir des regrets de celui que nous aurons cessé d'aimer. »
  • Contre Sainte-Beuve (1954)

    Sortie : 1954. Essai.

    Livre de Marcel Proust

    Il y a des livres que l'on croit connaître avant de les avoir lus – orgueil et préjugés de lecteur que ces livres s'empressent de démonter dès leurs premières pages. Aussi pouvais-je m'attendre à beaucoup de choses en commençant Contre Sainte-Beuve, sauf à y lire en exergue une description détaillée des premiers émois onanistes du petit Marcel. Il faut avouer néanmoins que le titre de cet « essai » et la réputation qu'on veut bien en faire sont trompeurs quand, en réalité, la critique éponyme de la fameuse méthode Sainte-Beuve n'occupe en tout et pour tout qu'une petite trentaine de pages. Autrement, la majeure partie de l'ouvrage consiste en une anthologie de textes qui sont comme des ébauches de La Recherche et que son auteur a décidé de ne pas inclure dans cette dernière. On retrouve pourtant des prototypes de passages célèbres, l'article dans Le Figaro, les Guermantes et leur nom, les pages sur la « race maudite » des invertis, mais souvent avec cette sensation étrange de lire un pastiche ou une version allégée, comme si, sachant qu'il s'agissait de brouillons, Proust n'avait pas pris la peine de faire mûrir sa phrase jusqu'au bout, de la déplier tout à fait jusqu'à son dernier pli. Si la question de publier ainsi un ensemble aux pièces aussi disparates peut se poser, cette édition posthume a le mérite de constituer un document précieux pour le lecteur curieux de la genèse de La Recherche ainsi que des influences (ici, Balzac, Baudelaire, Nerval) et conceptions esthétiques de son auteur.

    .........

    « À peine, comme un musicien qui entend dans sa tête la symphonie qu’il compose sur le papier a besoin de jouer une note pour s’assurer qu’il est bien d’accord avec la sonorité réelle des instruments, je me levais un instant et j’écartais le rideau de la fenêtre pour bien me mettre au diapason de la lumière. Je m’y mettais aussi au diapason de ces autres réalités dont l’appétit est surexcité dans la solitude et dont la possibilité, la réalité donne une valeur à la vie : les femmes qu’on ne connaît pas. Voici qu’il en passe une, qui regarde de droite et de gauche, ne se presse pas, change de direction, comme un poisson dans une eau transparente. La beauté n’est pas comme un superlatif de ce que nous imaginons, comme un type abstrait que nous avons devant les yeux, mais au contraire un type nouveau, impossible à imaginer que la réalité nous présente. »
  • La Salle de bain (1985)

    Sortie : 1985. Roman.

    Livre de Jean-Philippe Toussaint

    On ne peut pas faire plus Minuit, mais si Toussaint est bien juché sur les épaules de ses géants – qui sont Beckett mais aussi Kafka, Camus, Perec –, il est difficile d'en faire un nain pour autant. C'était pourtant pas gagné d'avance, avec ce récit qui augurait une écriture aussi blanche que sa couverture, un personnage autiste à la Bartleby, un refus des effusions romantico-lyriques et tout le tralala qui définit habituellement ces littératures minimalistes, jouées en mode mineur. Il y a de tout cela en effet, mais par une sorte de petit miracle Toussaint parvient à rendre son texte plus attachant qu'agaçant, avec une langue simple sans qu'elle soit plate, et finalement assez émouvante quand on comprend qu'elle veut dire toute la douleur sourde enfouie chez son narrateur. Un premier roman qui semble-t-il a fait beaucoup de bruit lors de sa parution, sans doute trop, mais qui demeure une lecture agréable, dont le ton sonne juste aux oreilles.

    .........

    « 1) Lorsque j’ai commencé à passer mes après-midi dans la salle de bain, je ne comptais pas m’y installer ; non, je coulais là des heures agréables, méditant dans la baignoire, parfois habillé, tantôt nu. Edmondsson, qui se plaisait à mon chevet, me trouvait plus serein ; il m’arrivait de plaisanter, nous riions. Je parlais avec de grands gestes, estimant que les baignoires les plus pratiques étaient celles à bords parallèles, avec dossier incliné, et un fond droit qui dispense l’usager de l’emploi du butoir cale-pieds. »
  • Bicyclettres (2018)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Jean-Acier Danès

    Premier livre d’un ami – c’est son vrai prénom, si, si – qui a fait un tour de France en vélo sur les traces d’écrivains célèbres et en a tiré un récit.

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    « La route enrubanne un pays fait de vieilles fermes, de clochers trapus et de nuages de poussière. Ensuite, nous transperçons la pluie : la campagne change et devient un égarement. Puis la grêle vient. De temps à autre nous passons devant un chien assis près d'un quatre-quatre bon marché et d'outils agricoles. Les gens ont de grosses boîtes aux lettres et s'étonnent de bruits sur le chemin attenant à leur maison. Ils sont chez eux comme moi je le serai demain, où je retrouverai la texture de bois de ma rampe d'escalier. Contre ma paume, je sentirai alors au loin un bout de ces forêts qui leur appartiennent, gisant sous les cartes. »
  • Versant sud (1916)

    Am Südhang

    Sortie : 1916. Roman.

    Livre de Eduard von Keyserling

    C'est d'une simplicité exquise, Keyserling parvient avec trois petits mots comme autant de coups de pinceau à évoquer les impressions les plus vivaces. La langueur de l'été, les vacances de retour au domaine familial où l'on est « constamment en train d'attendre le repas suivant », les promenades en barque sous les saules, la chasse au canard, tout est rendu avec une science de l'image incroyable qui donne au lecteur la sensation d'avoir pour lui la vue, l'odorat ou le toucher du protagoniste dans un effet de réel saisissant. Il faudrait s'imaginer, mais ce serait encore insuffisant, naviguant d'une toile de Renoir à une autre ou, mieux encore, au sein d'un immense plan-séquence filmé en caméra subjective par son fils. Dans ce décor de Courlande, la Lettonie actuelle où était encore établie la vieille aristocratie balto-germanique, Keyserling prend un malin plaisir à tourner en dérision les élans romantiques de ses personnages, à souligner la vanité de leurs marivaudages quand la nature, elle, est si vaste et si belle. Alors que la guerre fait rage dans le reste de l'Europe, il s'agit de saisir sur le vif et comme dans un dernier instantané cette petite société utopique mais cependant consciente de sa fin prochaine, comme la poire trop mûre que l'on va bientôt entendre tomber de l'arbre dans le noir.

    .........

    « Il descendit dans la cour rendre visite aux chiens, tapota le cou lustré des chevaux à l'écurie, respira les parfums de foin, de goudron, de bois et l'odeur des pierres chauffées par le soleil. Puis il retourna à la maison pour saluer sa mère. »
  • Bourlinguer (1948)

    Sortie : 1948. Récit.

    Livre de Blaise Cendrars

    Cendrars annonce la couleur dès le premier récit – le livre en comptera onze, portant chacun le nom d'un port – qui retrace avec moult détails la vie du voyageur vénitien Niccolò Manucci : pas le temps de niaiser, on s'embarque sans biscuit pour une vertigineuse entreprise d'épuisement du réel aux côtés d'un compagnon à la langue bien pendue et à la prose riche, luxuriante, crachant les mots par bouquets dans une perpétuelle floraison. Pas étonnant dès lors que le lecteur, revêtant subitement l'habit d'aventurier par un de ces tours de magie que la lecture opère, cherche à se frayer tant bien que mal un chemin à travers cette terra incognita, usant volontiers de sa machette pour débroussailler sans cesse la végétation du langage qui se dresse devant lui. Gouailleur, notre guide s'en amuse, il a le génie espiègle et c'est bien le seul reproche qu'on pourra lui adresser, en faire un peu trop pour nous perdre, que ce soit dans une page énumérative de vocabulaire marin m'as-tu-vu ou dans une phrase exagérément chaloupée – exemple :

    « L'odeur cancéreuse du canal faisait flaques dans une nuée verdâtre nourrie des eaux mortes et les quintes de toux convulsives des pianolas automatiques ou les crises sonores de coqueluche des orgues pneumatiques s'échappant par la porte vivement rabattue des estaminets et les lamentations enrouées des orgues de Barbarie s'élevant des arrières-cours tournoyaient misérablement dans les goulées du vent. »

    Mais il faut le comprendre, c'est que Blaise s'emporte dans son élan, il court après ses souvenirs comme il a couru après la vie, pas question d'en perdre une miette, quitte à combler les trous de mémoire voire à enjoliver, il veut dire ses voyages tels qu'il se les rappelle, lui, le citoyen du monde, toujours curieux et à la rencontre de l'autre, toujours à l'affût du progrès et de la modernité.

    .........

    « Écrire n'est pas mon ambition, mais vivre. J'ai vécu. Maintenant j'écris. Mais je ne suis pas un pharisien qui se bat la poitrine parce qu'il se met dans un livre. Je m'y mets avec les autres et au même titre que les autres. Un livre aussi c'est la vie. Je ne suis qu'un con. Et la vie continue. Et la vie recommence. Et la vie entraîne tout. Je voudrais savoir qui je suis ?... »
  • L'Amant (1984)

    Sortie : 1984. Roman.

    Livre de Marguerite Duras

    J'arrive après la bataille, mais cet incipit est ce qu'il y a de plus beau sur cette Terre, à égalité avec Botticelli et la tarte au citron meringuée. La prose de Duras y atteint une perfection hallucinée, comme à la lisière de la langue orale mais sans toutefois s'y abandonner, ce qui donne à son texte une littérarité inédite et vraiment singulière. Il faudrait étudier ces deux premières pages dans le détail, cette façon de retrancher les virgules superflues (« très vite dans ma vie il a été trop tard »), d'user de redondances (« pour moi je vous trouve plus belle »), de formes inusitées (« émerveillante »), de constructions étrangement poétiques (« je ne sais pas si c'est tout le monde »). Forcément la suite n'est pas aussi forte, elle offre une lecture agréable mais sans heurt, pas moins tranquille qu'un passage en bac sur le Mékong. C'est que, comme souvent lorsqu'on opte pour une phrase si courte, le livre a un peu le défaut de ses qualités : tout est feutré et lisse, et pas un pli ne vient accrocher franchement la main qui passe sur le tissu.

    .........

    « Un jour, j'étais âgée déjà, dans le hall d'un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s'est fait connaître et il m'a dit : "Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j'aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté."

    Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n'ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C'est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m'enchante.

    Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j'ai vieilli. Je ne sais pas si c'est tout le monde, je n'ai jamais demandé. »
  • Vladimir Nabokov ou l'écriture du multilinguisme (2016)

    Sortie : . Essai.

    Livre de Julie Loison-Charles

  • Albertine disparue (1925)

    Sortie : 1925. Roman.

    Livre de Marcel Proust

    Relu.

    Je ne sais plus quoi dire, à part peut-être que l'art proustien m'évoque la métaphore d'un dépliage vertigineux : dans l'espace intérieur de la phrase déjà, avec ces propositions en escalier qui déballent, qui développent à chaque fois une nouvelle vérité ; dans le montage plus général de la démonstration psychologique ensuite, où chaque énoncé s'ouvre sur le suivant dans un déroulé d'une (chrono)logique implacable. Ainsi les premières phrases inoubliables de ce tome, qui reprennent le fil du précédent à la perfection :

    « "Mademoiselle Albertine est partie !" Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie ! Il y a un instant, en train de m'analyser... »

    C'est cette fluidité, cette évidence dans le raccord entre chaque affirmation qui fait tout le génie de ce tome (de cet homme) en nous faisant passer du chagrin à l'oubli (le titre du premier chapitre) dans la plus grande véridicité, comme si le lecteur avait vécu lui aussi, en temps réel, le deuil d'Albertine.

    .........

    « Je n'aimais plus Albertine. Tout au plus certains jours, quand il faisait un de ces temps qui en modifiant, en réveillant notre sensibilité, nous remettent en rapport avec le réel, je me sentais cruellement triste en pensant à elle. Je souffrais d'un amour qui n'existait plus. Ainsi les amputés, par certains changements de temps, ont mal dans la jambe qu'ils ont perdue. »
  • Cinq leçons sur la psychanalyse (1909)

    Über Psychoanalyse

    Sortie : 1909. Essai et psychologie.

    Livre de Sigmund Freud

    Introduction idéale à la psychanalyse freudienne, c'est surtout l'occasion de réviser ses rudiments : hystérie, refoulement, complexe, sexualité infantile, transfert, etc. On n'y apprend rien qui ait résisté à la vulgarisation, mais c'est intéressant de lire Freud s'expliquer sur ses propres concepts. Et effectivement, quitte à faire le jeu des critiques et même si ce sont cinq leçons brèves qui visent d'abord à présenter la discipline, sa démonstration n'est pas impressionnante de rigueur scientifique. Il manque un peu de ce frisson de l'aventure dans la pensée, peut-être est-il perceptible dans ses essais plus longs.
  • Monsieur Vénus (1884)

    Sortie : 1884. Roman.

    Livre de Rachilde

    Petit ouvrage décapant écrit par une jeune fille de 20 ans qui recevra plus tard le titre glorieux de « Reine des Décadents », Monsieur Vénus raconte les amours inverties d'une jeune aristocrate virile qui s'éprend d'un modeste fleuriste au charme efféminé. Très en avance sur les mœurs sociales et sexuelles de son temps, le roman intéresse aujourd'hui les gender studies pour son écriture complexe et subtile du fameux « trouble dans le genre » : il ne s'agit pas tant de décrire une inversion classique où l'homme prend le rôle de la femme et vice-versa, que de peindre une histoire d'identité et de domination où les deux personnages, en défiant la nature, imaginent la destruction de leur sexe pour se rêver en amoureux androgynes. La langue de Rachilde ne s’embarrasse pas de boursouflure, elle est à la fois limpide et nerveuse pour ne pas perdre de vue la matière brûlante qu'elle pétrit. Quand on lit À Rebours en même temps, paru la même année, c'est comme une bouffée d'air frais.
  • La mélancolie de Zidane (2006)

    Sortie : novembre 2006. Roman.

    Livre de Jean-Philippe Toussaint

    L'idée de donner une ampleur poétique au geste de Zidane est intéressante, mais alors autant faire ça bien. 10 pages en caractères Minuit reliées dans un livret étique, c'est se moquer du lecteur et ça laisse perplexe sur le bien-fondé d'une telle publication. À moins que ce ne soit juste une entreprise d'autopromotion, quand on voit les citations de son propre roman, La Salle de bain, que Toussaint insère l'air de rien dans son texte sans qu'on comprenne vraiment pourquoi.

    .........

    « Le coup de tête de Zidane a eu la soudaineté et le délié d'un geste de calligraphie. S'il n'a fallu que quelques secondes pour l'accomplir, il n'a pu survenir qu'au terme d'un lent processus de maturation, d'une longue genèse invisible et secrète. Le geste de Zidane ignore les catégories esthétiques du beau ou du sublime, il se situe au-delà des catégories morales du bien et du mal, sa valeur, sa force et sa substance ne tiennent qu'à leur adéquation irréductible à l'instant précis du temps où il est survenu. »
  • À rebours (1884)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Joris-Karl Huysmans

    J'entends bien l'idée de faire coller la forme au fond, d'observer la décadence de la langue française dont Huysmans prend un plaisir triste à peindre les derniers languissants sursauts en mode « après moi le déluge », mais je peine à jouir de ce style à dessein compassé dans ses points-virgules, où la formule ne fait que très rarement mouche parce qu'elle est noyée dans un trop-plein lexical. Je préfère le non-roman de Flaubert, qui me paraît déjà mieux écrit, plus rythmé, et qui laisse moins deviner l'encyclopédie, le manuel de déco ou de botanique derrière la fiction. C'est fait exprès, d'accord, mais même dans les considérations sur l'esprit fin-de-siècle où le ton se fait moins érudit, il y a quelque chose de très rigide dans la démonstration, presque « scolaire », l'acte d'écrire, la douleur d'écrire se fait trop sentir. Malgré tout il faut bien avouer que la profusion du roman est assez époustouflante, et le marasme de des Esseintes nous parle parce que c'est un mal universel, intemporel. J'imagine très bien un roman similaire, écrit de nos jours, dans lequel un homme s'abîmerait dans la torpeur de ses écrans.

    .........

    « Il referma ses cartons et, une fois de plus, il tomba, désorienté, dans le spleen. Afin de changer le cours de ses idées, il essaya des lectures émollientes, tenta, en vue de se réfrigérer le cerveau, des solanées de l'art, lut ces livres si charmants pour les convalescents et les mal-à-l'aise que des œuvres plus tétaniques ou plus riches en phosphates fatigueraient, les romans de Dickens.
    Mais ces volumes produisirent un effet contraire à celui qu'il attendait : ces chastes amoureux, ces héroïnes protestantes, vêtues jusqu'au cou, s'aimaient parmi les étoiles, se bornaient à baisser les yeux, à rougir, à pleurer de bonheur, en se serrant les mains. Aussitôt cette exagération de pureté le lança dans un excès opposé ; en vertu de la loi des contrastes, il sauta d'un extrême à l'autre, se rappela des scènes vibrantes et corsées, songea aux pratiques humaines des couples, aux baisés mélangés, aux baisers colombins, ainsi que les désigne la pudeur ecclésiastique, quand ils pénètrent entre les lèvres. »
  • Exercices de style (1947)

    Sortie : 1947. Récit.

    Livre de Raymond Queneau

    C'est rigolo. On apprend des noms de figures de style, et on y reconnaîtrait presque certains auteurs. Queneau a une virtuosité indéniable et son livre est une formidable déclaration d'amour à la langue, mais la légèreté de la démarche fait que j'ai eu du mal à aborder ces exercices autrement que comme une curiosité.

    .........

    « Hellénismes

    Dans un hyperautobus plein de pétrolonautes, je fus martyr de ce microrama en une chronie de métaffluence : un hypotype plus qu'icosapige avec un pétase péricyclé par caloplegme et un macrotrachèle eucylindrique anathématise emphatiquement un éphémère et anonyme outisse, lequel, à ce qu'il pseudolégeait, lui épivédait sur les bipodes mais, dès qu'il euryscopa une coenotopie, il se péristropha pour s'y catapelter.
    En une chronie hystère, je l'esthèsis devant le sidérodromeux stathme hagiolazarique, péripatant avec un compsanthrope qui lui symboulait la métacinèse d'un omphale sphincter. »
  • Bartleby et compagnie (2000)

    Sortie : 2000. Essai.

    Livre de Enrique Vila-Matas

    Un livre hybride entre l'essai critique et le journal intime recensant tous ces écrivains « négatifs » et scripteurs « agraphiques » qui, à l'image de Bartleby, ont un beau jour préféré ne pas ou ne plus écrire. « Toute littérature est la négation d'elle-même » nous assène Vila-Matas, prenant lui-même le soin de ne pas faire œuvre, préférant se ranger, à travers une série de notes de bas de pages à un texte imaginaire, dans l'ombre des figures qu'il convoque. Le problème est que cette posture « moi aussi je suis un Bartleby qui illustre la crise moderne de la littérature » est trop facile, trop paresseuse, et que ce soit en matière de style comme de problématisation du sujet qu'il s'est donné, l'apport personnel de l'auteur s'avère très pauvre. Ce catalogage de micro-biographies, citations et anecdotes autour du mutisme littéraire, s'il permet d'en apprendre un peu plus sur Melville, Hawthorne, Kafka, Musil et d'autres, aurait presque la profondeur réflexive d'un article Wikipédia sur le même thème. Une bonne lecture de métro.
  • Aurélien (1944)

    Sortie : 1944. Roman.

    Livre de Louis Aragon

    Il y aurait beaucoup de choses à dire, mais avec le recul je retiendrai surtout l'évidence du style qui fait que la question de l'écriture ne se pose quasiment jamais, un peu comme chez Céline la langue est couchée « comme elle vient », spontanée, irréfléchie. Ce qui donne cette impression de virtuosité dans le montage narratif : la scène de réception chez Mary de Perseval au début du roman est exemplaire, tous les personnages sont présentés d'un coup mais d'une manière assez étonnamment lisible parce que la focalisation est toujours diffuse et la parole sans cesse en relais grâce à de petites phrases simples qui font des liens logiques. C'est cette polyphonie juxtaposant les voix d'Aurélien, de Bérénice, Paul, Edmond et Blanchette qui permet aussi à Aragon de monter en généralité, de transcender son histoire d'amour d'apparence plutôt classique en un roman profondément social et préoccupé par le sort collectif des hommes de l'époque dans laquelle il s'inscrit.

    .........

    « Il lui parla d'elle. Il mentait. Les mots qu'il pensait auraient été intolérables. Il lui parlait d'elle comme il aurait parlé d'elle à une femme quelconque. Avec des mots trop grands, vides. Dire que s'il lui avait dit les choses cruelles, les vraies, qu'il pensait de ses cheveux, de ses bras, de ses mains, de l'angle de son menton, de certaines expressions égarées qu'elle avait, de manières qui étaient un peu des tics à elle, elle aurait probablement pleuré. Tandis qu'il mentait, qu'il disait des choses banales, des choses passe-partout, il s'irritait contre lui-même, contre elle, contre cette impossibilité de dire ce qui est, de communiquer à autrui ce goût qu'on peut avoir une imperfection, d'un trait manqué, d'une lourdeur. Il mentait et il ne mentait pas : il traduisait. Il traduisait dans le langage bon marché du compliment la violence qui l'habitait, la crudité du plaisir qu'il prenait à la regarder, cette force critique impitoyable qui était déjà un peu de la possession amoureuse. »
  • Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau (2010)

    Sortie : septembre 2010. Roman.

    Livre de Laszlo Krasznahorkai

    Livre bref aux longues phrases, sorte de méditation poétique inspirée de la culture japonaise, le tout dans une atmosphère propice aux anachronismes. On y suit le parcours d'un grain de pollen, disserte sur l'infiniment grand, assiste aux derniers instants d'un chien venu s'éteindre au pied d'un arbre pendant qu'un personnage dont on ne sait rien, hormis qu'il est le petit-fils du prince Genji, part à la recherche d'un jardin secret. Il faut aimer s'y perdre, je l'ai peut-être un peu trop survolé.
  • Les Particules élémentaires (1998)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Michel Houellebecq

    Le roman cynique qu'on portait tous un peu en nous à 17 ans. La réussite indéniable de Houellebecq est de l'avoir rendu lisible, crédible, l'étayant d'arguments scientifiques et sociologiques qui flattent l'intellect. Pour cette raison je ne crois pas, comme on a bien voulu l'entendre, que le livre soit particulièrement provocateur : l'auteur a davantage recours à une forme d'exagération – toute artistique – qui consiste à étudier un cas extrême, minoritaire, pour ensuite en généraliser les conclusions à l'ensemble de la société. On croit à l'histoire de ces deux frères, il leur est imaginé un certain nombre de circonstances, familiales surtout, qui malgré tout les rend proches, humains. Là où je tiédis – c'est-à-dire assez tôt – c'est lorsque, pour le bien de sa démonstration, Houellebecq leur refuse la possibilité d'aimer, comme à l'espèce humaine dans son entièreté. On verse alors dans de la science-fiction, c'est beaucoup moins intéressant et ça a tendance à anéantir les efforts naturalistes du début.

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    « Tel est l'un des principaux inconvénients de l'extrême beauté chez les jeunes filles : seuls les dragueurs expérimentés, cyniques et sans scrupule se sentent à la hauteur ; ce sont donc en général les êtres les plus vils qui obtiennent le trésor de leur virginité, et ceci constituent pour elles le premier stade d'une irrémédiable déchéance. »
  • Hors du charnier natal (2017)

    Sortie : . Biographie et roman.

    Livre de Claro

    Il me manque peut-être certaines clés pour saisir tout à fait le projet de Claro – en gros, la biographie d'un anthropologue russe vite avortée pour mieux digresser sur l'acte d'écrire –, reste que j'ai peu goûté la facétie de cette entreprise de déconstruction, de désamorçage permanent. La phrase bancale, excessivement métaphorique m'a dérangé, alors même que j'en attendais des merveilles. Claro me paraît plus efficace quand il ne cherche pas à faire du Rimbaud et qu'il écrit plus simplement, comme lorsqu'il imagine vers la fin du récit les lettres de la femme de Nikolaï restée au pays, Pénélope attendant son Ulysse. Ces passages m'ont rappelé qu'il y a peu de choses en littérature qui me touchent autant que les lettres de l'être aimé (Aragon, Rebatet). N'est-ce pas là d'ailleurs le fantasme suprême pour un écrivain que d'en écrire ?

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    « Quatre mois, disais-je. Le temps s'invente alors d'autres axes et devient matière. Il cesse d'être un collier de jours et de nuits pour devenir une mie informe imbibée de hontes. Le matin n'est plus qu'un champ détrempé où l'esprit rumine et défèque ― c'est à peine une image. Vos pieds traînent au sol telles des limaces tout juste bonnes à suivre la ligne jaune qui mène à l'auge aux antidépresseurs. J'avais la bouche pleine de viande mentale. Mes mains tâtaient des stupeurs. Je ne donnais pas cher de la littérature et de ses fleuves compassés. Mon refrain était devenu : tsoin-tsoin. Mon dieu férié avait pour nom Xanax. »
  • The Feed (2018)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Nick Clark Windo

    Infâme que d'appeler ça un roman quand c'est un script déguisé de manière éhontée destiné à la TV, une énième dystopie post-Black Mirror greffée sur une énième horreur post-apocalyptique à la Walking Dead. Tout y est convenu et confus, à commencer par les personnages tellement peu écrits qu'ils n'auraient presque pour seul trait de distinction que leur nom ou leur sexe.
  • Si c'est un homme (1947)

    Se questo è un uomo

    Sortie : 1947. Autobiographie & mémoires.

    Livre de Primo Levi

    Au-delà du seul aspect documentaire, l'œuvre de Primo Levi est, comme il le reconnaît lui-même, un formidable prétexte à l'étude de l'âme humaine. Les camps font figure de microcosme où les hommes, plus que jamais à l'épreuve de la morale, voient leurs choix d'habitude les plus anodins revêtir des conséquences potentiellement funestes pour leur codétenu devant l'imminence de la sélection. J'ignore pour quelle étrange raison je ne l'avais pas lu dans le secondaire, mais c'est un livre qu'il faut lire pour se souvenir évidemment, mais aussi pour relativiser sur les molles vicissitudes de nos vies. Levi en a me semble-t-il débuté la rédaction dans un laboratoire du camp avant de perdre ses notes, ce qui explique peut-être l'aisance avec laquelle il communique ses sensations au lecteur, comme si on y était avec lui, le froid, la faim, la peur, l'incompréhension (« ne pas chercher à comprendre ») et cette nostalgie horrible qu'il y a dans le souvenir parfois difficile de la vie « d'avant », à l'image de ce passage poignant où il essaye de reconstituer laborieusement des vers oubliés de La Divine Comédie.
  • Le Registre de l'inquiétude (2018)

    De urolige

    Sortie : octobre 2018. Récit.

    Livre de Linn Ullmann

    La fille Bergman est nettement moins drôle que son père. Je ne vois pas trop l'intérêt de son récit, à la fois aigri et endolori par l'évocation de son enfance difficile à cause du manque d'attention de ses parents, et en même temps empreint d'une fascination enfantine pour la célébrité de son père, d'une curiosité un peu bourgeoise pour les manies et autres petites rigidités du moi social du réalisateur. À vrai dire je me fiche un peu d'apprendre qu'Ingmar était hypocondriaque ou qu'il était plus qu'à cheval sur la ponctualité : déjà on s'en doutait un peu, mais surtout je regrette que Linn Ullmann se serve à ce point de l'image de son père pour conforter malgré elle la partie de l'opinion qui fait de lui un intellectuel austère, et en finir par desservir son œuvre, pourtant si romantique, si aimante.

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    « Je me souviens qu'il disait que c'était un travail que de devenir vieux, et que tous les matins il dressait une liste de toutes ses infirmités (hanche raide, mauvaise nuit, mal de ventre, regret inconsolable d'Ingrid, corps lourd, inquiétude à la perspective du jour qui l'attend, mal de dents, etc.) et s'il arrivait à huit ou moins, il se levait. À plus de huit, il gardait le lit. Mais ça n'arrivait presque jamais.
    – Pourquoi huit ?
    – Eh bien, parce que j'ai quatre-vingt ans passés. Je m'accorde une infirmité par décennie. »
  • Faussaires illustres (2018)

    Sortie : octobre 2018. Essai.

    Livre de Harry Bellet

    Où l'on apprend qu'à peu près 40% des œuvres des musées dans le monde sont des faux. Le sujet est forcément passionnant mais la forme suit, c'est très bien écrit, les histoires de géniaux copistes et autres tutoriels pour contrefaire son Corot sont rendus croustillants par un style fin et sarcastique, d'un auteur qui ne sacrifie pas à l'anecdote une réflexion nécessaire sur l'imitation dans l'art et sur ce qui fait un artiste.
  • La Chartreuse de Parme (1839)

    Sortie : 1839. Roman.

    Livre de Stendhal

    Le plus romanesque des romans, qui ne jure que par le plaisir de la péripétie, avec un chassé-croisé amoureux, mille intrigues politiques et surtout deux grands morceaux de bravoure que sont Waterloo et la prison. Et en même temps, dans les marges de ce monolithe d'une cohésion étourdissante, il y a des singularités, des bizarreries baroques qui font le sel de tout grand roman : ce titre étrange, oraculaire qui nous promet une chartreuse absente du récit ; l'Italie rêvée, déformée par le fantasme, entièrement contenue dans ce nom « compact, lisse, mauve et doux » de Parme, si proustien ; l'ironie stendhalienne caractéristique qui permet de faire une pause dans l'action et nous rend les personnages plus humains (le fameux « nous avouerons que notre héros était fort peu héros », souvenir de lycée) ou encore cette ellipse finale réalisée au paroxysme de l'émotion dans la désinvolture la plus totale (moins « écrite » que celle de l'Éducation sentimentale mais pas moins belle, et peut-être encore plus inattendue). Tous ces éléments contribuent à l'ambiguïté profonde du roman, l'oscillation entre le versant épique et le versant mystique, la place qu'il accorde au hasard, au libre-arbitre, des réflexions qui persistent bien après la lecture.
  • Les Carnets du sous-sol (1864)

    Записки из подполья (Zapiski iz podpol'ia)

    Sortie : 1864. Roman.

    Livre de Fiodor Dostoïevski

    Me voilà à nouveau bien embêté au moment de dire tout le mal que j'ai avec celui qui est de loin l'écrivain préféré du site. Je vois l'idée derrière le livre, je reconnais que c'est assez fort, je m'y reconnais – la conscience qui empêche de vivre, l'amour-propre, les ruminations qui ne se traduisent jamais en actes – mais cela ne me touche pas. À l'image de cette première partie théorique, la réflexion est construite sur des abstractions, des généralités dont je ne perçois pas la valeur si elles ne s'incarnent dans des situations et des personnages tangibles (comme dans l'épisode central avec les anciens camarades, à mes yeux le plus intéressant). Mais de toute façon la langue fiévreuse, délibérément brute et confuse ne me happe pas plus dans ses mystères : le miroir qu'on me présente est trop sale, l'image qu'il me renvoie trop trouble. Je dois préférer quand les choses sont dites clairement et posément : là c'est comme traverser un rêve agité qu'on oublie aussitôt qu'il est terminé.

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    « Je commençais même parfois à rêver, et c'était assez doux. »
  • Été brulant (1904)

    Schwüle Tage

    Sortie : 1904. Roman.

    Livre de Eduard von Keyserling

    C'est toujours aussi bien la deuxième fois. Je n'en reviens pas de cette impression que me fait la prose de Keyserling, comme un miracle sans cesse renouvelé, un idéal d'équilibre et de subtilité qui balance perpétuellement entre le grave et le léger, l'insignifiant et le déterminant, quand tant d'autres auraient déjà versé dans le kitsch ou le plombant. Je suis amoureux de mille petites phrases du livre qui, lues ailleurs, m'auraient paru d'une banalité affligeante. Comme si les mots étaient juste là, sous nos yeux, et que Keyserling était le seul à pouvoir les voir et à les cueillir d'une manière si naturelle et si preste. Celui-ci est peut-être un tout petit peu moins beau que Versant Sud à cause de sa fin plus dramatique qui rentre dans le rang, mais soyons raisonnables : le génie ne se marchande pas.

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    « Gerda s'en alla. Je restai un moment assis sur le banc. On m'avait gâché l'unique joie que me réservait cet été. Je n'avais même plus le droit d'être tranquillement amoureux. »
  • De nos frères blessés (2016)

    Sortie : . Histoire et roman.

    Livre de Joseph Andras

    Un premier roman plus qu'honorable, surtout intéressant pour son éclairage sur les Français d'Algérie qui ont « trahi » la mère patrie pour combattre aux côtés du FLN. Andras se retrouve par moments un peu trop embarqué dans son Histoire, négligeant parfois de communiquer les émotions de son personnage (notamment à partir du moment où ce dernier apprend qu'il est condamné à mort), mais en même temps c'est le lot du roman historique, qui suppose la délicatesse de ne pas trop en imaginer, par peur de manquer de respect aux morts. L'écriture est brute de décoffrage, d'une poésie simple et inspirée quand elle n'est pas alourdie par des élans métaphoriques importuns.

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    « Fernand la regarde comme d'autres contemplent une statue ou une toile : il lui manque la précision du langage pour le formaliser mais il regarde les volumes et les ombres sur la peau, les pores plus ou moins sûrs d'eux, les mains (tout semble se concentrer en ce seul point, ces mains qui se donnent ou giflent, que l'on prend ou qui s'en vont : les mains d'une femme aimée, ou désirée, portent la même charge déchirante, la même fièvre sacrée que la bouche qui, un jour, sans toujours s'annoncer, s'approche ou se refuse à jamais), ce sourire étranger et ces yeux qu'un mauvais poète comparerait sitôt à la mer sans craindre de l'offenser (Hélène n'a pas droit aux lieux communs, aux chromos de rimailleurs). »
  • La Nébuleuse du crabe (1993)

    Sortie : 1993. Roman.

    Livre de Éric Chevillard

    Encore un récit divinement écrit, drôlatique au possible, entrecoupé de saynètes, aphorismes et autres micro-événements qui rappellent les brèves de l'Autofictif et sont la quintessence du style Chevillard. Ce sont comme des fragments d'étoiles, mille et un possibles entrevus et aussi vite avortés. L'enthousiasme s'émousse malheureusement sur la fin mais c'est très fort.

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    « Crab écrit le petit texte qui suit à la bibliothèque, sans autre intention que de donner le spectacle d'un poète en action à sa belle voisine de table – aussi bien il laisse de temps en temps son crayon suspendu entre ciel et terre, les nues et les abîmes, et s'offre une longue minute de méditation sans objet, mais soudain et comme illuminé, obéissant plutôt à un ordre suprême qui ne ne discute pas, il se courbe sur sa feuille et trace cette phrase même que voici, avec fébrilité et un très mince sourire aux lèvres, de satisfaction contenue, qui bientôt se change en une moue dubitative, puis vilaine grimace de dépit, et Crab rature férocement ces derniers mots pour les recopier tels quels intégralement, avec fébrilité et un très mince sourire aux lèvres, de satisfaction contenue, jouant néanmoins l'ardeur d'une nouvelle inspiration qui lui fait celle-ci plisser le front, puis il retient encore son crayon, il passe une main nerveuse dans ses cheveux, il accorde un regard vague au monde environnant, constatant au passage que son numéro spectaculaire impressionne effectivement sa voisine puisqu'elle ne lève pas le nez d'un gros ouvrage consacré à la peinture italienne de la Renaissance, afin de lui en imposer elle aussi, c'est évident, il suffit de la regarder tourner les pages, s'attarder avec une émotion feinte sur chaque reproduction, prendre des notes à la volée, consulter rapidement sa montre, enfouir dans son sac stylo et carnet, enfiler son manteau, abandonner le volume ouvert sur la table, et partir en courant vers la sortie. Mais Crab s'en moque, il a noirci sa page facilement grâce à elle, sa journée de travail est finie. »
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