Words (2016)

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22 livres

par Paul_

“For last year's words belong to last year's language
And next year's words await another voice.” ― T.S. Eliot, Four Quartets

2017 : http://www.senscritique.com/liste/Words_2017/1556557
2015 (26) : http://www.senscritique.com/liste/Words_2015/759578
2014 (27) : http://www.senscritique.com/liste/Words_2014/350535

Je n'inclus pas ici les lectures pour mon mémoire : http://www.senscritique.com/liste/Quand_tu_fais_ton_memoire_sur_Chris_Marker/1477298

En couverture : Brighton Beach, John Constable.

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  • Ainsi parlait Zarathoustra (1885)

    Also sprach Zarathustra. Ein Buch für Alle und Keinen.

    Sortie : 1885. Philosophie et essai.

    Livre de Friedrich Nietzsche

    "La vie est lourde à porter : mais ne faites donc pas vos délicats ! Nous sommes tous, tant que nous sommes des ânes bien jolis et qui aiment à porter des fardeaux.
    Qu’avons-nous en commun avec le bouton de rose qui tremble parce qu’une goutte de rosée lui pèse sur le corps ?
    Il est vrai : nous aimons la vie, non parce que nous sommes habitués à la vie, mais parce que nous sommes habitués à aimer.
    Il y a toujours un peu de folie dans l’amour. Mais il y a toujours aussi un peu de raison dans la folie.
    Et à moi aussi qui aime ce qui vit, il me semble que les papillons ou les bulles de savon – et les êtres humains qui leur ressemblent – sont ceux qui en savent le plus du bonheur."

    .........

    Un texte riche, trop riche, insaisissable, qui fourmille sous les doigts – tentez de mettre la main dessus et hop! il disparaît, pareil à l'ombre de Zarathoustra. Alors, fatalement, la traduction n'aide pas. Les mots sont trop ouverts, trop "grand angle", ils englobent une réalité trop grande pour eux, et ne peuvent satisfaire le lecteur, tout sot qu'il est, qui cherche un sens précis et arrêté. En guise d'illustration, je me suis maintes fois surpris à relire certaines phrases, ce qui m'arrive rarement, après avoir pris un mot pour un autre. Mon attention étant souvent instable, j'ai eu un mal fou à faire le lien entre les images – très belles, au demeurant – et les idées. J'étais pourtant pas loin de le sentir, ce souffle chaud, ce surplus d'humanité qui fait toute la force de l’œuvre de Nietzsche. Mais c'est à peine s'il perçait.

    Après Le Gai Savoir qui m'avait mis sens dessous dessus, je sors donc de cette lecture avec l'impression d'être passé à côté de quelque chose de grand, un peu comme un touriste qui, rentrant d'un pays étranger, se désole d'y avoir manqué un monument pourtant majeur. Je repasserai du côté de chez Zarathoustra, cela ne fait aucun doute.
  • Les Mots (1964)

    Sortie : 1964. Biographie et récit.

    Livre de Jean-Paul Sartre

    "Sur les terrasses du Luxembourg, des enfants jouaient, je m'approchais d'eux, ils me frôlaient sans me voir, je les regardais avec des yeux de pauvre : comme ils étaient forts et rapides ! comme ils étaient beaux ! Devant ces héros de chair et d'os, je perdais mon intelligence prodigieuse, mon savoir universel, ma musculature athlétique, mon adresse spadassine; je m'accotais à un arbre, j'attendais. [...] J'avais rencontré mes vrais juges, mes contemporains, mes pairs, et leur indifférence me condamnait. Je n'en revenais pas de me découvrir par eux: ni merveille ni méduse, un gringalet qui n'intéressait personne."

    .........

    Ma première expérience avec Sartre hors théâtre, et je ne suis qu'à moitié convaincu. Outre quelques passages qui font mouche, j'ai trouvé l'ensemble assez inégal. Cet examen rétrospectif des premières années de la vie de l'auteur m'a paru manquer de naturel, comme si l'homme de 60 ans cherchait à tout prix à rationaliser et à trouver une justification systématique aux actions de l'enfant qu'il était. On le voit d'ailleurs dans le style : la copie est trop propre, les mots compassés, les nombreux points-virgules étriquent le texte. Sartre en a bien conscience pourtant, il le dit lui-même (« je ne suis pas doué pour écrire », « mes livres sentent la sueur et la peine »). N'est pas Flaubert qui veut, quand bien même notre Jean-Paul sculpterait-il son matériau à l'infini. Alors, quoi ? Ni philosophe, ni écrivain ? À jamais dans l'entre-deux ? Sans doute, oui. Et c'est bien dommage.
  • Le Plaisir du texte (1973)

    Sortie : 1973. Essai.

    Livre de Roland Barthes

    "Être avec qui on aime et penser à autre chose : c'est ainsi que j'ai les meilleures pensées, que j'invente le mieux ce qui est nécessaire à mon travail. De même pour le texte : il produit en moi le meilleur plaisir s'il parvient à se faire écouter indirectement ; si, le lisant, je suis entraîné à souvent lever la tête, à entendre autre chose. Je ne suis pas nécessairement captivé par le texte de plaisir ; ce peut être un acte léger, complexe, ténu, presque étourdi : mouvement brusque de la tête, tel celui d'un oiseau qui n'entend rien de ce que nous écoutons, qui écoute ce que nous n'entendons pas."

    .........

    Élucider le plaisir du texte, une tâche perdue d'avance ? Après tout, sur SC, on parvient bien à le graduer ! Dans ce petit livre en forme d'abécédaire caché, Barthes réussit à poser les jalons d'une réflexion précieuse, et finalement nouvelle, sur ce qu'est le plaisir en littérature. Rejetant tout système et toute idéologie (« le texte est (devrait être) cette personne qui montre son derrière au Père Politique »), l'auteur s'applique principalement à révéler en quelques lignes – comme le ferait un musicien en jouant sur quelques riffs – ce que le textuel a de sexuel. Érigeant la jouissance au rang de sagesse, combattant toute forme de répression du plaisir, Barthes va s'attacher à déconstruire les fondements mêmes de nos conceptions, mais sans jamais trop décortiquer son objet, au risque de lui enlever de sa complexité et de son essence changeante. L'entreprise est réussie, pour preuve : le plaisir ressenti par le lecteur... Heureusement, vous me direz, pour un essai qui prétend en faire son étude !
  • La terre vaine et autres poèmes (1922)

    Sortie : 1922. Poésie.

    Livre de T.S. Eliot

    "I have heard the mermaids singing, each to each.

    I do not think that they will sing to me.

    I have seen them riding seaward on the waves
    Combing the white hair of the waves blown back
    When the wind blows the water white and black.
    We have lingered in the chambers of the sea
    By sea-girls wreathed with seaweed red and brown
    Till human voices wake us, and we drown."

    .........

    Je comprends bien l'influence qu'a pu avoir T.S. Eliot, pour autant, j'ai eu grand-peine à m'imprégner de ses poèmes. Le problème est que sa conception de la poésie s'éloigne tout à fait de la mienne, et là où il éclate les structures, multiplie les références, j'aurais préféré des vers plus spontanés, plus simples, plus naturels en somme. C'est-à-dire que l'on voit poindre l'artificialité du texte dans tous ses replis, texte dont on imagine bien qu'il a connu de nombreuses retouches voire corrections de la part d'Ezra Pound. Un tel travail sur la langue n'est pas pour me déplaire à l'accoutumée mais la lecture d'Ulysses m'a confirmé rétrospectivement que je préfère clairement le roman à la poésie comme terrain d'expérimentation littéraire. Seul "The Love Song of J. Alfred Prufrock" m'a relativement emballé par son rythme. Néanmoins, j'attends beaucoup de "The Hollow Men", que je pense être d'une veine différente et dont j'étais bien déçu d'apprendre qu'il n'était pas dans ce recueil.
  • Mort à crédit (1936)

    Sortie : 1936. Roman.

    Livre de Louis-Ferdinand Céline

    "Peut-être que je le reverrais plus jamais... qu’il était parti tout entier... qu’il était entré corps et âme dans les histoires qu’on raconte... Ah ! c’est bien terrible quand même... on a beau être jeune quand on s’aperçoit pour le premier coup... comme on perd des gens sur la route... des potes qu’on reverra plus... plus jamais... qu’ils ont disparu comme des songes... que c’est terminé... évanoui... qu’on s’en ira soi-même se perdre aussi... un jour très loin encore... mais forcément... dans tout l’atroce torrent des choses, des gens... des jours... des formes qui passent... qui s’arrêtent jamais..."

    (Pour éviter de citer l'incipit.)

    .........

    Au bout du compte, on pourrait en effet reprocher à Céline de ne jamais lever la tête comme le ferait un mauvais joueur de foot, de s'abîmer dans un récit débordant de laideur étincelante mais dénué d'une quelconque conscience réflexive... On pourrait en effet terminer ces quelques cinq cent pages d'errance sordide et grotesque avec l'impression d'avoir été un peu joué, de ne pas saisir l'intérêt de ce maelström répugnant et de desserrer mollement ses mains du livre en proférant un "et alors ?" frustré...

    J'ai pensé, pendant le plus clair de mon temps à lire Mort à Crédit, que c'est ce que je finirais par ressentir. Mais je crois que c'est seulement une fois le livre posé que l'on peut toucher du doigt ce qui fait sa force. On se rend compte alors que le fond du récit est indissociable de la forme : le style transcende de fait, et totalement, ce qui est raconté. De la peinture banale de ces gens ou de ces rues, naît la transcendance littéraire. Céline nous rappelle que finalement, la littérature n'est rien d'autre qu'une affaire d'assemblage de mots et qu'il suffit de trouver la juste alchimie avant les autres. Et ça, il les assemble fort joliment les mots. Que ce soit pour décrire un mal de mer ("sur l'horizon des confitures"), un corps de femme ("des réussites de la viande"), un sentiment ("des douceurs qui vous écrabouillent"), on n'est jamais à l'abri du génie. Celui qui point au détour d'une phrase innocente et qui ne vous laisse plus jamais tranquille.

    "Une langue c'est comme le reste, ça meurt tout le temps. Ça doit mourir. Il faut s'y résigner (...) Les miens mourront aussi [ses romans], bientôt sans doute. Mais ils auront eu la petite supériorité sur tant d'autres, ils auront pendant un an, un mois, un jour, vécu."
    – Céline, dans une lettre à un critique.

    En attendant, ils sont bien vivants.
  • Discours sur le colonialisme (1950)

    Sortie : . Essai.

    Livre de Aimé Césaire

    "Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.
    Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.
    Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. "

    .........

    Un pamphlet fort et forcément nécessaire pour l'époque. Césaire en fin observateur de l'Occident est seul à avoir compris que la colonisation, qui n'a rien à envier au nazisme, fait autant de tort au colonisateur qu'au colonisé. On regrettera seulement l'accumulation de citations racistes d'anthropologues/écrivains/politiques et autres "penseurs" occidentaux et que Césaire s'attache à déconstruire, qui brouillent un peu le texte.

    À noter deux-trois très belles pages sur Lautréamont (dont la poésie est "belle comme un décret d'expropriation") qui montrent la lecture profondément sociétale que l'on peut faire des Chants.
  • Salammbô (1862)

    Sortie : 1862. Roman.

    Livre de Gustave Flaubert

    "Les lueurs vacillantes du pétrole qui brûlait dans les vases de porphyre effrayèrent, au haut des cèdres, les singes consacrés à la lune."

    .........

    Voir ma critique.
  • Espèces d'espaces (1974)

    Sortie : 1974. Essai.

    Livre de Georges Perec

    "J'ai mis le tableau sur le mur pour oublier qu'il y avait un mur, mais en oubliant le mur, j'oublie aussi le tableau. Il y a des tableaux parce qu'il y a des murs."

    .........

    Et dire qu'il fut un temps – avant de le rencontrer par ses livres – où j'avais à l'encontre de Perec le plus infondé des préjugés : je voyais en lui un écrivaillon de pacotille, dernier rejeton obscur de l'Oulipo (ou pire, cousin éloigné du Nouveau Roman) qui se perdait dans des accumulations sans queue ni tête, s’extasiait sur la moindre pièce de mobilier poussiéreuse et, globalement, prenait la littérature pour sa cour de recréation. Quel idiot je faisais !

    Perec, et cela crève les yeux en lisant ce "journal d'un usager de l'espace", c'est la poésie des listes comme tentative d'épuisement d'une réalité inépuisable, c'est une sensibilité à nulle autre pareille, qui nous (ré)apprend à vivre et à prendre conscience des choses qui nous entourent. Le livre se lit avec un plaisir rafraîchissant alors qu'on se promène d'espace en espace (lit, chambre, appartement, etc.), Perec disséquant chaque détail avec un œil vif et amusé, aidé parfois d'anecdotes, de références et citations toujours délicieuses. Le tout regorge d'idées brillantes et originales ("la campagne n'existe pas, c'est une illusion" ou "on devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers") qui font de ce journal le livre de chevet de tout architecte qui se respecte.
  • Histoire de l'oeil (1928)

    Sortie : 1928. Roman.

    Livre de Georges Bataille

    "Mais, dès lors, il n’était plus de doute : je n’aimais pas ce qu’on nomme "les plaisirs de la chair", en effet parce qu’ils sont fades. J’aimais ce que l’on tient pour "sale". Je n’étais nullement satisfait, au contraire, par la débauche habituelle, parce qu’elle salit seulement la débauche et, de toute façon, laisse intacte une essence élevée et parfaitement pure. La débauche que je connais souille non seulement mon corps et mes pensées mais tout ce que j’imagine devant elle et surtout l’univers étoilé…"

    .........

    Difficile de dire quoi que ce soit de définitif sur ce livre. On le parcourt comme un halluciné, mais on en ressort avec l'impression que c'est la réalité qui est hallucination.

    Le chapitre final est plus qu'opportun, il vient confirmer le sentiment qui a grandi en nous tout au long de la lecture : l'Histoire de l’œil n'est pas un récit érotique, ou même pornographique. Il est dit que c'est une sorte de psychanalyse des souvenirs de son auteur. Ah. On n'est pas beaucoup plus avancé. J'ai bien cru apercevoir quelques symboles çà et là – un œuf par-ci, une couille de taureau par-là – quelques embryons d'idée, comme sur notre rapport à la pudeur, mais c'est à peu près tout. Il faudrait relire le livre à l'aune de cet épilogue. Restent tout de même des images marquantes, une balade à vélo par une nuit étoilée par exemple, une maison de santé à l'allure menaçante d'un château hanté, ou une corrida, qui pénètrent très vite l'imaginaire du lecteur pour ne plus le quitter.
  • Les Deux Étendards (1951)

    Sortie : 1951. Roman.

    Livre de Lucien Rebatet

    "Sa robe de velours noir découvrait ses bras jusqu'aux épaules, de beaux bras ronds d'une coulée très pure. Michel en repaissait ses yeux, aussi avidement que le permettaient les convenances, mais point comme d'une image de chair. Il était juste, réconfortant, conforme à la poésie, il était émouvant et admirable qu'Anne-Marie eût de beaux bras."

    .........

    Avant d'être lu, avant d'être livre, les Deux Étendards s'offre d'abord comme le plus beau des objets : lisse, compact, plus lourd qu'il n'y paraît, aux pages très fines, agréables au toucher, dont les caractères gras, ramassés, bien ancrés (et encrés) sur le papier semblent donner à chaque phrase les couleurs, la pénétration, l'esprit des sentences d'antan. Tout est là, en somme, pour nourrir le fantasme : voilà qui sied bien au roman, qui fait justement du désir, et de la frustration qui va avec, l'un de ses ressorts principaux.

    Sur le livre, que dire, que dire, sinon qu'on tient peut-être là le dernier représentant de l'illustre lignée des grands romans français. Chef-d’œuvre oublié, maudit, enseveli sous les Décombres, victime de la conspiration du silence qu'entourait son auteur. Écrit les chaînes aux pieds, dans une cellule de deux mètres sur deux. Livre-monde, livre fou, qui durant 1312 pages et autant de pages sublimes ne laisse pas de ravir par ses trois personnages grandioses, éthéréens, "out of this world", Michel, Anne-Marie et Régis, avec qui l'on se plaît à se perdre indéfiniment dans les méandres de l'art, de l'amour et de la foi. Avec, toujours, dans le sous-texte et parfois remontant à la surface, Proust, Wagner, Nietzsche, et combien d'autres phares dans la nuit lyonnaise. Car dans le style, dans les thèmes, Rebatet est encore un nain juché sur les épaules de ses géants. Il n'invente rien de neuf, fondamentalement, mais qu'à cela ne tienne : "quand on se bat, on ne s'occupe pas de savoir si les armes qu'on emploie ont déjà servi". Ses Deux Étendards sont immenses justement parce qu'ils parviennent à prolonger, à exalter encore les œuvres et les esprits qu'ils convoquent. Et le condensé, la solution laissent pantois, béat, admiratif, tout ce que vous voulez.
  • La Promenade (1917)

    Der Spaziergang

    Sortie : 1917. Roman.

    Livre de Robert Walser

    "J’éprouvais une curiosité joyeuse pour tout ce qui allait bien pouvoir se trouver sur ma route ou la croiser. Mes pas étaient mesurés et tranquilles. En allant mon chemin, je manifestais, pour autant que je sache, passablement de dignité. J’aime à dissimuler ce que je ressens aux yeux de mes semblables, sans pour autant m’y appliquer anxieusement, ce que je considèrerais comme un défaut."

    .........

    Ode à la badauderie – pardon pour la dissonance – et à la légèreté, qui se veut un peu plus maligne, je crois, qu'elle ne l'est vraiment. Dans un ton volontairement déférent et obséquieux (à lire pour peaufiner vos formules de politesse et rédiger vos lettres de motivation), Walser chante le bonheur de la marche et des rencontres, prévues ou imprévues. Mais les manies et obsessions de l'écrivain se font trop souvent présentes derrière le caractère faussement enjoué et folâtre du récit : la façon, par exemple, dont les personnages dévoilent les échafauds de leur discours à mesure qu'ils le construisent est passablement lourde et énervante. Trop d'artifices donc, pour une promenade que j'aurais préférée plus simple et plus solitaire. Mais l'auteur nous rétorquerait peut-être que c'est là la faute à l'environnement du passant et les premiers artefacts de la modernité, automobile bruyante, enseignes de mauvais goût, administration kafkaïenne (ce n'est pas un hasard si le Pragois appréciait Walser), qui, sans cesse, viennent chasser les rêveries du promeneur et troubler sa marche paisible.
  • Le Sanatorium au croque-mort (1937)

    Sanatorium pod Klepsydrą

    Sortie : 1937. Recueil de nouvelles.

    Livre de Bruno Schulz

    "Les braves moines – fait étrange – avaient un goût prononcé pour la chose militaire : la plupart de leurs tableaux représentaient des scènes de bataille. Une pénombre d'or brûlé tournait au crépuscule sur ces toiles passées, usées par le temps et où, vétustes armadas oubliées, des flottes entières de caravelles et de galères croupissaient au fond de rades sans ressac et berçaient dans leurs voiles, que le vent gonflait toujours, la majesté des républiques mortes."

    .........

    Voir ma critique.
  • Les Belles Endormies (1961)

    Nemureru Bijo

    Sortie : 1961. Roman.

    Livre de Yasunari Kawabata

    "L'os saillant de la hanche causait une gêne au vieillard."

    .........

    Délicate novella en forme de réflexion sur le désir, la mémoire et la mort, dont l'intérêt est finalement plus à trouver dans le sujet immédiat du récit que dans ce qu'en fait Kawabata. En effet, passées les premières pages à la fois troublantes et intrigantes qui nous plongent dans cette maison mystérieuse, la lassitude s'installe assez vite à mesure que l'histoire progresse sans parvenir à se renouveler réellement. C'est que le format du livre apparaît peu adapté à l'évocation de ces souvenirs qui n'existent que par leur seule évocation, et qui ne trouvent pas la place qu'on leur eût sans doute réservée dans un roman plus long. Malgré tout, un beau petit livre typiquement japonais qui se révèle plus tendre et léger qu'au premier abord.
  • De l'inconvénient d'être né (1973)

    Sortie : 1973. Aphorismes & pensées et philosophie.

    Livre de Emil-Michel Cioran

    "Pour vaincre l'affolement ou une inquiétude tenace, il n'est rien de tel que de se figurer son propre enterrement."

    .........

    À lire ses écrits, Cioran est finalement un personnage beaucoup plus ambigu que ce que ses plus noirs aphorismes lus çà et là pouvaient laisser présager. Pour preuve, l'humour bien présent dans ces pages d'une lucidité qui s'avère parfois effrayante, mais jamais tout à fait catégorique : c'est pas faute, d'ailleurs, de nous apprendre qu'il vaut mieux rejeter les convictions en faveur du doute. La seule faiblesse du livre, en fin de compte, tient peut-être – et paradoxalement, alors même que Cioran semble s'en réclamer de façon plus ou moins explicite – dans ce qui y est reproché à Nietzsche, à savoir sa naïveté. Il m'a semblé justement que c'est cette ferveur toute nietzschéenne, ces emballements primitifs qui manquent un peu ici : bien qu'on se reconnaisse aisément dans la plupart de ses pensées, les moments d'émotion sont peu nombreux et Cioran atteint rarement la puissance des élans lyriques de son aîné. C'est bien écrit, mais d'une langue finalement un peu lisse, trop polie.
  • Rashōmon (1914)

    Sortie : 1914. Recueil de nouvelles.

    Livre de Ryûnosuke Akutagawa

    "Le sort qui l'attendait, comme pouvais-je le deviner ? Oui vraiment, la vie humaine n'est-elle pas comme une rosée ou comme un éclair... Je le plains, et je ne trouve pas les mots qu'il faut."

    .........

    Étrange et inquiétant sont sans doute les mots qui caractérisent le mieux ces quatre nouvelles. Rien ne prépare le lecteur à plonger dans ce monde d'une violence sourde et diffuse. Il semblerait que c'est le propre de ces petits livres à l'écriture simple et dépouillée que de se déployer ainsi en images saisissantes dans l'inconscient du lecteur. Après le film, il ne faut aucun doute que ma mémoire gardera un souvenir vivace et presque obsédant des récits cauchemardesques qui composent ce Rashōmon.
  • La Prisonnière (1923)

    Sortie : 1923. Roman.

    Livre de Marcel Proust

    "L'amour, c'est l'espace et le temps rendus sensibles au cœur."

    .........

    Un essai au milieu du roman, mais un essai qui reste – encore heureux ! – pénétré du style qui nous est si cher. D'ailleurs ce fameux style paraît ici atteindre une forme d'apogée ; les propositions n'ont jamais semblé autant imbriquées, autant enchevêtrées les unes aux autres. Ce n'est sans doute pas le fait du hasard : quels meilleurs thèmes, finalement, que la jalousie et le mensonge pour épouser la phrase proustienne ? Car le plus grand mérite du tome est là, et peut-être par là même le plus grand défi que s'est lancé son auteur depuis le début de la Recherche : délaisser ces scènes mondaines et la description d'un microcosme pour en quelque sorte quitter sa zone de confort et se faire à la fois essayiste, analyste, allez soyons fous, scientifique du sentiment amoureux le temps d'un volume. Le geste est abrupt et jusqu'au-boutiste – tant pis s'il doit éreinter le lecteur fidèle depuis quelques milliers de pages déjà et qui attendait comme à chaque fois sa tranche de romanesque. Proust en même temps que le narrateur vient de prendre toute la mesure de la portée de l'art et il entend bien y laisser sa trace. Quitte à s'enfermer dans sa tour d'ivoire, en l'occurrence son appartement, et à nous y garder prisonniers en même temps qu'Albertine.
  • Scènes de la vie d'un faune (1953)

    Aus dem Leben eines Fauns

    Sortie : août 1953. Roman.

    Livre de Arno Schmidt

    "Jupes caressant de l'ourlet les compagnes de classe (terminale) ; étalage de tapis, ménagères muettes en adoration devant (des âmes de toile cirée, des corps sacs à provisions) ; musique disque-mièvre diffusée pour nous abreuver de sons, des apprenties en blouses noires traînent d'un bout à l'autre des montagnes de cartons, l'escalier mécanique pompeux bordé de statues, et juste après des panneaux racolent pour les nattes de sol en coco râpeux : À un cinquante ! Eh, client ! Et encore sellerie maroquinerie, batteries d'accus, scie-garettes ; sirupeusement le monde court à sa perte."

    .........

    Dans la postface, un détournement de la fameuse phrase de Stendhal résume à merveille le style de ces Scènes : "Schmidt ne promène pas un miroir le long d'un chemin, il sème des tessons sur les sentiers non battus." On peut difficilement mieux décrire la démarche d'un auteur qui, à l'image d'un Joyce ou d'un Céline, n'a pas cherché à rentrer dans les catégories littéraires de son époque lorsqu'il s'est agi d'inventer des formes nouvelles. Inclassable, singulier, Schmidt l'est assurément, de par son travail sans pareil sur la narration, en vignettes, éclatée comme aurait éclaté un obus, son jeu sur la typographie, ses métaphores à foison, ses emprunts et néologismes à tout-va... Sans oublier son personnage quasi autobiographique, l'ambigu Heinrich Düring, fonctionnaire autiste et brillant, à la fois loup solitaire et contempteur de ses semblables et premier témoin des effets de la propagande hitlérienne sur la vie à l'arrière du front.

    Moi qui suis d'habitude réticent à l'idée de lire des traductions d’œuvres autant portées sur le style, il faut dire qu'ici on est comblé avec l'incroyable travail de traduction réalisé par Nicolas Taubes. On se surprend à chaque page à lire avec une étonnante facilité un livre qui aurait pourtant toutes les raisons d'être difficile d'accès, surtout après avoir été dilué dans une autre langue. Mais il n'en est rien, et le plaisir reste intact.
  • La succession (2016)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Jean-Paul Dubois

    [Dans le cadre de ma participation comme juré au Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama]

    "Déstabiliser, suggérer, instiller, sous-entendre, user de son langage masqué, son vice cérébral, sa perversion de généraliste. Faire mal à bas bruit. Mourir dans le fatras des illusions factorielles, le salmigondis des puissances, des translations et des monogènes infinis, la bouche pleine de fractions continues et d'exposants et, cependant, sans un mot pour son enfant."

    .........

    Roman doux-amer, mais plus amer que doux, sur la difficile transmission d'un héritage familial lourd à un fils avant tout adepte de pelote basque, de vieilles voitures et de choses simples. Jean-Paul Dubois y brasse pas mal de thèmes (poursuite du bonheur, deuil, filiation, fin de vie) avec une aisance certaine – notamment dans les multiples sauts spatiaux et temporels qui essaiment le récit – et d'un ton ironique et désabusé, empreint d'une étrange mélancolie. On regrettera seulement une forme un peu quelconque qui, si elle épouse bien l'atmosphère du roman, laisse souvent voir ses ficelles : le goût prononcé de l'auteur pour le fait divers et l'anecdote, et ceci d'autant plus lorsqu'ils sont mis bout à bout, m'a ainsi donné à plusieurs reprises la déplaisante sensation de parcourir un article de Wikipédia. Reste un livre plutôt agréable à lire, qui aurait pu être écrit par Fante ou Updike, avec le charme de la langue en moins.
  • L'autre qu'on adorait (2016)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Catherine Cusset

    [Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama]

    "Mon livre n'atteint aucune cime ; il ne t'atteint même pas en profondeur. Il reste au ras des pâquerettes. J'ai transformé ta vie en un fil chronologique dont j'ai ôté toute substance pour la juger à l'aune du succès en suivant des critères purement sociaux."

    .........

    Pour une fois je cite à dessein un passage que j'ai non pas trouvé beau, mais plutôt révélateur des faiblesses du roman. Et le comble, c'est que le diagnostic est donné par l'auteur elle-même, elle qui s'essaie dans son livre à rendre hommage à un ami récemment disparu. Autofiction assumée donc – Doubrovsky est cité comme influence et autorité – mais qui mise à part son étiquette, ne joue avec aucune des possibilités que permet le genre. On tient ainsi dans les mains un récit à peine esquissé, presque fainéant, toujours horizontal comme le seraient les déflexions d'un électrocardiogramme pour un sujet sans vie. La lecture est frénétique à souhait car le texte est inconsistant, ultra-référencé mais sans rien à l'intérieur, c'est comme lire un script, il y a bien le plaisir de la péripétie mais derrière aucun souvenir, rien à garder pour soi. Et que dire du portrait qui y est fait de l'ami perdu, un universitaire fatigué par le milieu et la maladie qui l'ont poussé à mettre fin à ses jours : pour détestable qu'il puisse être présenté, on a mal pour lui lorsque l'auteur se permet de le juger sans ambages et surtout d'essayer de se mettre à sa place, comme si les mots – ou en tout cas les mots qu'elle choisit – pouvaient réparer quoi que ce soit. Malsain et malaisant, comme disent les Québécois.
  • L'Aleph (1949)

    Sortie : 1949. Recueil de nouvelles.

    Livre de Jorge Luis Borges

    "Ne multiplie pas les mystères. Ils doivent être simples."

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    Où l'on se sabote : moins de vertiges, moins de mindfuck et au bout du compte moins de plaisir pour des récits bien loin de la force narrative que pouvaient renfermer les nouvelles de Fictions. On sent bien que Borges a voulu faire des histoires dans un style différent, proche du conte et des Mille et Une Nuits, reposant moins sur le twist final et plus sur la description, sur les images et les sensations laissées au lecteur. Mais s'il y a toujours cet hommage de chaque instant aux pouvoirs de l'imagination, les nouvelles peinent à convaincre, comme si elles étaient dans un entre-deux, tiraillées entre le parti pris louable de l'auteur de "poser" son texte et sa tentation du vertige qui resurgit toujours tôt ou tard. Et le problème avec Borges, outre que cette sorte d’impressionnisme littéraire ne lui sied pas vraiment, c'est que ses procédés (mises en abyme, références réelles ou fictives, emprunts, digressions) crèvent les yeux et deviennent vite agaçants lorsque l'effet recherché n'est pas atteint. Ceci étant dit, je reste clément car j'ai bien conscience que j'aurais été beaucoup plus enthousiaste et moins sourcilleux si L'Aleph avait été ma première lecture de l'Argentin.
  • 14 juillet (2016)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Eric Vuillard

    [Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama]

    "Les nobles bouffent les rogatons de première main. Les domestiques rongent les carcasses. Et puis on jette les écailles d'huîtres, les os par les fenêtres. Les pauvres et les chiens récupèrent les reliefs. On appelle ça la chaîne alimentaire."

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    Un exercice de style habile retraçant la prise de la Bastille et qui par sa langue rappelle les fameux passages dans l'Éducation Sentimentale sur l'invasion des Tuileries par la foule parisienne au cours de la Révolution de 1848. L'entreprise de Vuillard est sensiblement la même que celle de Flaubert, même si le premier cherche encore plus avant à rendre hommage et à (re)donner un nom à tous ces femmes et hommes anonymes qui ont fait l'Histoire le temps d'une journée. L'écriture est virevoltante, brasse tout sur son passage et comme en caméra embarquée, le lecteur se retrouve très vite au milieu de la foule qui fourmille et qui grouille, comme s'il y était. Par la présence occasionnelle du "je", l'auteur n'hésite pas à s'impliquer dans son récit ; ses interventions d'une distance amusée sont bien senties et permettent de faire un pont avec le temps présent. Un livre à voir davantage comme un tableau, d'une époque et d'un instant perdus, que comme un véritable roman.
  • Continuer (2016)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Laurent Mauvignier

    [Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama]

    "On ne fait pas de projet d’avenir – les projets, c’est pour ceux qui n’ont pas de présent. Quand le présent vous comble, pourquoi aller chercher demain ce qui s’accomplit pleinement chaque jour ?"

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    Beau travail d'introspection autour d'une relation mère-fils compliquée, avec de longues phrases en flux de conscience qui donnent à voir la volatilité des sentiments et la complexité de l'âme humaine. Roman voulu aussi contre la "lepénisation des esprits", et c'est là que le bât blesse : pourquoi nous déverser des banalités sur la tolérance et l'altérité dignes des plus belles citations Facebook ? On se portait très bien dans l'implicite. Si on y ajoute une fin qui donne sérieusement le sentiment d'être bâclée, l'amertume et l'agacement sont grands pour un récit qui avait pourtant plutôt bien commencé.