
Carnet de glanures : « Fragments »
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Submergée (2021)
Submergence
Sortie : 6 février 2026 (France). Science-fiction
livre de Arula Ratnakar
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
« Ces deux années d’expérience de Noor m’ont aussi apporté toute une vie de souvenirs, ce que je n’avais pas anticipé du tout. Mais j’aurais dû le savoir. Après tout, que sont nos pensées, nos expériences, notre réalité, sans nos souvenirs ? Bien sûr, je me rappelle à présent des choses qui ne participaient pas nécessairement des expériences de Noor. Toutes les réminiscences qu’elle avait de quelque événement passé étaient encodées dans son activité cérébrale, souvenirs enchâssés dans d’autres souvenirs. Et bien entendu, ces souvenirs coloraient ses pensées au niveau subconscient, et ces réminiscences pas si évidentes que cela m’ont été transférées, pour s’intégrer au soubassement de mes pensées. Il est impossible de vivre l’instantané de l’expérience d’un tiers sans hériter de tout ce qui a précédé cet instantané, que ce soit évident au premier coup d’œil ou enfoui sous la surface des choses. Franchement, au point où j’en suis, il serait futile de nous séparer, elle et moi. Je n’arrive même pas à me souvenir de la façon dont je pensais avant de revivre ses tranches de vie.
Peut-être devrais-je cesser de les séparer. »
« Un spectacle de lumière aussi rigoureux que complexe se déploie dans toute la salle, obéissant à un splendide motif récursif se développant à partir d’une éponge, bien plus élaboré qu’une gravure dans un temple, qu’une quelconque rosace, que n’importe quel design génératif de sa connaissance. L’éponge expulse ses larves, puis vient un autre déchaînement lumineux, encore plus beau, centré sur une autre éponge, qui à son tour expulse ses larves. Grâce au scanner, Noor découvre d’autres crevettes microscopiques fondues dans les éponges, contrôlées par elle ne sait quoi. Elle ordonne à son estomac de se dénouer et refoule la révulsion que lui inspire ce qu’elle va faire.
Lorsque l’éponge au centre de la danse tourbillonnante de lumière expulse ses larves, Noor oriente son casque pour scanner sous la surface de la couche supplémentaire. Elle ne comprend pas tout de suite ce qu’elle voit. Mais cela vient peu à peu. Ces gaines isolantes. Ces délicats filaments. Ces signaux électriques.
Des neurones. »
Les Refusées (2026)
Les artistes femmes n'existent pas
Sortie : 16 janvier 2026. Essai, Histoire
livre de Anne Bourrassé
Nushku a mis 7/10.
Annotation :
« Ainsi les processus d’acquisition pour les collections, plus ou moins transparents, sont politiques. En choisissant les œuvres, un petit groupe d’individus décide de ce qui mérite d’être 'sauvegardé' pour transiter, avec le temps, de création contemporaine à patrimoine, vers les générations futures. »
« "Le silence sur les femmes dans l’histoire, sur leurs avancées et, surtout, sur leurs points de vue tels qu’exprimés dans leur art, n’est pas un accident. Chaque œuvre de femme, vue uniquement juxtaposée à celle des hommes, a été rendue impuissante en étant séparée de l’œuvre des autres femmes". Les historiens traitent exclusivement des liaisons entre les hommes, niant ainsi l’existence de réseaux artistiques de femmes et de minorités de genre. Ce phénomène sexiste d’apparition et de disparition force donc la silenciation d’une grande majorité d’artistes, encore aujourd’hui. À plusieurs reprises, en jury, en foire d’art, en galerie j’ai entendu des hommes me dire que les artistes femmes n’existent pas. La mise en œuvre de cette soustraction à l’oral tient aussi dans les écrits, dans "des dispositifs qui vont de la mauvaise traduction à l’enlèvement de pages jugées non essentielles des ouvrages". »
« Comme l’a souligné, en 1971, l’historienne de l’art américaine Linda Nochlin, née en 1931 à Brooklyn : "La créativité est le résultat du soutien institutionnel et éducatif plutôt que d’un mystérieux germe du génie ou du talent." Ainsi le système scolaire généralisé des ateliers techniques dirigé par les hommes participe à la créativité d’une portion d’étudiants, principalement les hommes. Pour nous autres, cela a eu une influence souvent nuisible qui nous a conduites à modifier nos comportements. »
« Le milieu de l’art n’a rien de différent, comme le rappelle aussi le collectif W.A.G.E11, c’est "une industrie comme une autre. Le rôle de l’art et des artistes dans cette industrie multimilliardaire est de servir le capital – comme tout le monde". Le tableau est dystopique. D’un côté, une mythologie romantique et bourgeoise de l’artiste perçu comme déconnecté de la société par l’opinion publique, de l’autre, un statut et un métier précarisés par des politiques culturelles asséchées, des coupes budgétaires drastiques dans toutes les collectivités, des barèmes de rémunération au plancher, et la montée de l’extrême droite pour exterminer toutes créations contemporaines au profit du patrimoine. »
Il n'y avait plus qu'à marcher (1989)
Sortie : 1989 (France). Poésie, Récit
livre de Jean Giono
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
(sans la mise en page poétique)
« Quand la terre s’éteignit, les dieux qui volaient autour vinrent se poser sur elle. Ils voyaient, en bas flottant dans l’abîme comme une orange verte qui fumait encore un peu, par-ci, par là.
Ils attendaient ce moment avec impatience. Ils se mirent à tourner en rond, les ailes étendues raides comme du fer, le corps à la fois soutenu et abandonné, comme celui du nageur qui fait la planche. À chaque tour ils se rapprochaient un peu, car les dieux sont prudents ; ce sont eux qui habitent ce qu’on appelle le vide, où l’on a de ressources qu’en soi (c’est pourquoi ils sont dieux).
Quand, à force de tours et de tours, il n’y eut plus d’abîme sous eux, mais une large plaque de matière, c’est-à-dire, quand les horizons furent construits, les dieux prirent la forme d’un y grec, les ailes relevées, pour permettre et freiner la descente en fil à plomb, le corps pendant, les pieds tendus vers cette matière sur laquelle enfin on pouvait s’appuyer, et ils se posèrent. »
*
« Il n’est pas question (enfin pour moi, pour nous, pour ceux qui gardent au cœur la nostalgie des vols interstellaires, qui ne doivent rien à Monsieur X.), il n’est pas question de réfléchir à combien vaut l’aune, combien de balles de foin à l’hectare. Ce sont des prés, très gras (mais on n’est touché par ce gras que parce qu’il est la graisse des dieux), entourés de hauts peupliers même pas verts, généralement gris, transparents, dont on voit la trame. Il y a un tel accord entre l’herbe et l’arbre, leurs formes et leurs couleurs, qu’on est saisi d’une paix des premiers âges, que le corps et l’esprit ne sont pas divisés. »
[Postface]
« Jean Garcia, en bon typographe, avait pris le parti de considérer ce texte comme un long poème — alors que, malgré sa dimension manifestement poétique, Giono l’avait considéré, lui, comme une prose, voire un simple article journalistique. »
La Guerre éternelle (2026)
Souvenirs de Troie
Sortie : 20 août 2026. Essai, Histoire
livre de Olivier Rolin
Nushku a mis 7/10.
Annotation :
Passer au peigne fin, ratisser large et faire un sort à l'Iliade, foin d'épopée mais sa violence de bord de mer entre quelques pélos venus piller des ressources, bagarre montée en épingle, matrice de toutes nos guerres à venir. Matrice de tous nos récits. Fuis-moi je t'aime, etc.
Érudit, des airs de Senges, nope pas assez ludique, de Jouannais et son encyclopédisme guerrier plutôt ou de Macé dans sa distance toute sébaldienne. Rolin écrit son J'écris l'Iliade sans l'érotisme millérien — soit dit au passage, l'évocation du livre récent de ce compère, pourtant cité pour un autre truc, son goût du Booz endormi de Hugo, manque à l'appel ; Rolin se place pourtant dans l'actualité entre MAGA, Ukraine et le vol des joyaux du Louvre... oubli ? Manque d'élégance, mauvais joueur ?
La structure est quelque peu bancale à rester dans un entre-deux de plus en plus fréquent : ni totalement essai érudit qui n'aurait eu guère sa place dans la Blanche (il s'échine à mon plus grand malheur à ne pas rentrer dans les minuties et les vétilles stratigraphiques) ni réellement autofiction, récit personnel, carnet de voyage ; deux-trois détails persos, notamment Birkin.
« Tout se tient dans l’incertain, et en acquiert comme un troublant miroitement. Les innombrables commentaires, études, exégèses qui depuis des siècles ont à la fois découvert et recouvert Troie et l’Iliade, oscillent entre les positions extrêmes du 'tout est vrai' et du 'rien n’est vrai, tout est fiction'. »
Je crois que j'ai toujours trouvé le style de Rolin pas à la hauteur de ses sujets. Entendre pas assez fort, puissant, violent, brusque. Malgré quelques phrases, éclats, paraphrases même dans l'ignominie le veston reste boutonné, la chemise bien rentrée. En apparence des lettres seulement car Rolin reste un voyageur et même un bourlingueur. Lorsqu'il évoque (vieux) les langues qui n'évoluent plus on retrouve bien le col serré 'louislegrand'. Mais cette évolution pourrait-elle encore venir de la Blanche Gallimard ? Antiquité(s), peinture, Borges, littérature, histoire... Nous sommes en terrain connu et même conquis bien que plaisant.
J'irai jusqu'au rivage du soleil (2026)
Poésie complète (traduction de Leili Anvar)
Sortie : 26 mars 2026. Poésie
livre de Forough Farrokhzad
Nushku a mis 7/10.
Annotation :
UN SOUVENIR DU PASSÉ
« C'est une ville située au bord du fleuve tumultueux
Avec ses palmiers emmêlés et ses nuits de lumière
C'est une ville située au bord du fleuve et mon cœur
Est là-bas prisonnier de la poigne d'un homme très fier
C'est une ville située au bord du fleuve, qui nous accueille
Lui et moi à bras ouverts depuis bien des années
Sur les sables de son rivage à l'ombre des palmiers
À mes lèvres et à mes yeux il a volé tant de baisers
La lune là-bas a vu qu'avec le pouvoir magique
De ma tendresse j'ai attendri son cœur de pierre
La lune là-bas a vu qu'une larme de joie
A tremblé dans ses yeux sauvages de couleur étrangère
Nous avons voyagé au cours des nuits de pleine lune
Sur une barque qui fendait les vagues sans rivage
Et dans le silence troublé de minuit fleurissaient
Sur le ciel de notre fête les étoiles au blanc regard
Lui la tête posée sur ma jupe comme un enfant
Moi baisant ses yeux endormis de toute ma tendresse
Ma jupe soudain tombée dans la bouche des vagues
Et lui la repêchant, la jupe allée à l'eau »
*
L'OISEAU EST MORTEL
« J’ai le cœur serré
J’ai le cœur serré
Je vais sur la terrasse et de mes doigts
Je caresse la peau étendue de la nuit
Les lampes qui faisaient lien sont éteintes
Éteintes, les lampes qui faisaient lien
Personne
Ne me présentera
Au soleil
Personne ne m'emmènera à la fête des moineaux
Souviens-toi de l'envol
Car l'oiseau, lui, est mortel »
Petite prose (1917)
Sortie : 22 janvier 2010 (France). Recueil de nouvelles
livre de Robert Walser
Nushku a mis 8/10.
Annotation :
« Il faisait de nombreuses promenades, puis il restait assis toute la journée dans sa chambre, lisant ou écrivant. Il voyait beaucoup d’hommes, de femmes, de jeunes gens, de jeunes filles, de petits enfants, et cela lui paraissait curieux et douteux. Souvent, ce qu’il voyait lui plaisait. Parfois, non, mais à vrai dire, il ne s’en inquiétait pas. L’inquiétude était indigne d’un philosophe, indigne d’un étudiant. Non qu’il fût froid, ou indifférent à la vie, mais il savait rester maître de son ardeur, de ses élans. Il aspirait à une lueur et il aspirait à être traversé de lueurs, c’est à cela qu’il se sentait appelé. Il était attiré par la vie, et en même temps il était attiré par les solitudes et les sciences. Il était attiré par l’amour, la musique, la poésie. Les arts libéraux, tels des personnages, vivaient devant son œil intérieur et extérieur. Parfois, il croyait avoir des cheveux d’or et une épée à la main. Il s’imaginait qu’il était un chevalier du moyen-âge qui devait courir le monde à l’aventure. Parfois, au contraire, il était comme un moine, comme dans une cellule, assis là à méditer sur l’énigme du monde. Tout lui était mystère, ce qui est clair et évident autant que tout le reste. Les clartés conduisaient à l’absence de clarté, et de l’absence de clarté montaient pour lui, souvent, de douces, sublimes, merveilleuses clartés. Sur quoi tout se perdait encore et toujours. Le bénéfice se métamorphosait en perte ; en revanche, lorsque le jeune penseur pensait s’être complètement perdu, lorsqu’il croyait soudain avoir tout perdu, il voyait miroiter à une proche distance une conquête inattendue, et il se rendait soudain maître de domaines inattendus. Là où souvent il se croyait riche, il était complètement démuni ; mais le démuni se voyait brusquement revigoré et transporté par un torrent de beautés et de sagesses. Il luttait âprement contre lui-même. »
Joseph dans la nuit (2026)
Sortie : 20 août 2026. Récit
livre de Olivier Grondeau
Nushku a mis 6/10.
Annotation :
« Que ferons-nous ?
Le jour où quatre hommes entreront chez nous, confisqueront nos affaires et nous pousseront dans une voiture, que ferons-nous ?
Cette question, bien sûr, ne nous concerne pas. Comment se croire inquiété·e ? Nous n’avons rien fait de mal.
Et puis un matin, ils sont là, nerveux à notre porte, poignée de mouches excitées par la lumière. Ils se posent sur nous. Leur dard nous pique et la peur répandue dans nos veines prévient toute révolte, nous les suivons, voilà, tandis qu’ils nous emmènent dans des lieux connus d’eux seuls. »
*
« C’est cet endroit que j’atteins, les matins les plus fastes, en faisant les cent pas : la vie douce, le souvenir ému, la route et les poèmes. J’oublie la boule durcie dans mon ventre. Je tire sur un fil et tout vient. Je tire sur un souvenir et la vie vient. »
*
« La nuit, je retrouve mes proches. Ensemble, nous explorons des villes, des maisons, des jardins. Chaque nuit, une amie nouvelle honore le rendez-vous : un rêve, un lieu, une amie. Je m’éveille heureux, avec la sensation de l’avoir rencontrée et le sentiment d’être protégé par elle. Tenir la liste de mes songes est devenu une activité quotidienne. »
*
« Il y a des jours maigres, où le poème me donne à ronger un article, un pronom, un mot de rien. D’autres jours me font l’impression de m’apprêter pour un rituel magique. C’était samedi dernier : après avoir repoussé plusieurs fois le moment fatidique, j’ai gagné le fond de la cellule et, dans un éblouissement, j’ai tracé au bout du cinquième vers : "consolé".
Ce soir, j’ajoute un petit « la » sur la porte du fond, ému à l’idée d’avoir à écrire demain la suite, le quarante-sixième mot, qui sera "mer". »
La Pratique, l’Horizon et la Chaîne (2024)
The Practice, the Horizon and the Chain
Sortie : 3 avril 2026 (France). Science-fiction
livre de Sofia Samatar
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
« Les noyés tourbillonnaient, la bouche éternellement ouverte. Ils tourbillonnaient dans l’eau et dans les airs, leurs membres dénudés, et le prophète les reconnaissait, les touchait. Le prophète était là pour guider le garçon dans sa douleur. Respire, lui dit le prophète, et il respira. Et les noyés le regardaient depuis les eaux de l’ancienne Terre. Et ils le regardaient depuis la soute. Ils le regardaient depuis les soutes des anciens Vaisseaux, ces cages lancées dans l’espace sans ancrage, abandonnées par les Vaisseaux qui étaient partis dans des roues de feu. Il sentait ceux qui avaient été laissés derrière, privés d’air. Dans l’eau. Dans l’espace. Dans l’étoile appelée Absinthe. L’étouffement mortel. Mais nous sommes toujours en vie. Il se souvint du garde lui disant « Un jour, tu seras un homme de fer » et il sentit les points dans le corps du Vaisseau qui correspondaient à ceux de sa propre chair. Cela le fit rayonner de l’intérieur. La toile s’étendait à travers toute la Flotte, à travers la pierre et les scories, à travers la terre, les feuilles, la fourrure, le lait et l’eau, électrique, sinueuse, dure comme le diamant, souple comme la chair, imperceptible et fluide, se rassemblant en vagues. Il ne savait pas ce qui se passerait s’il osait tirer sur cette chaîne. La force de celle-ci détruirait-elle les téléphones ? Les bracelets de cheville brûleraient-ils jusqu’à se consumer ? Les chaînes se déchireraient-elles, les planchers des Vaisseaux se fissureraient-ils, les Cales jailliraient-elles hors des Vaisseaux, les morts ressusciteraient-ils ? Il ne savait pas, n’avait aucun moyen de le savoir ou de le prédire. Le maillage était si dense qu’il pouvait à peine voir, mais chacune de ses mains était tenue par quelqu’un et c’était comme cela qu’il fallait commencer, alors regardez maintenant les os se ressouder et les ailes se déployer dans un éclair de lumière, chaque larve nouvellement éclose tendant délicatement la main, trouvant les autres, d’abord une, puis deux, puis trois, dessinant des formes d’une merveilleuse complexité, d’une portée et d’une vivacité éblouissantes, à travers les liens qui s’entrelacent à l’infini, vous enchaînant aux morts, aux vivants, à moi, car Un est une Rivière. »
L'Incendie de l'Alcazar (2024)
Sortie : septembre 2024. Poésie
livre de David Bosc
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
« je sors du cinéma, mon amour
où j'ai vu un beau film de Jean Eustache
deux heures de plan fixe sur une vieille femme
sa grand-mère
qui lui raconte des choses
de sa vie
en fumant des dizaines de gauloises
sans arrêt, l'une après l'autre
un vent chaud, venu du sud
tout chargé de foudre contenue
a enveloppé la ville »
*
« en l'absence de minotaure
il s'est assis
sur ses talons et creuse
— il a cessé de parcourir
le labyrinthe nul
qui n'est fait que d'issues
on l'a confié à la petite ville
aux couloirs aux salles d'attente
aux cages d'escalier où la moquette est sur les murs
dans l'anachronisme de toute enfance
dans le toute allure interminable
des petites années »
*
« petite troupe de jaseurs
les merles fouillent
tournent les feuilles
brelan, main pleine
faucheux qui traîne la patte
charançons, myriapodes
c'était l'opulence simplette
sous l'oeil d'une mésange bleue
là-haut
près la touffe de gui »
L'Inconnue du quai de Javel (2026)
Sortie : 12 août 2026. Roman
livre de Philippe Jaenada
Nushku a mis 7/10.
Annotation :
« Un autre mystère ? Un double mystère ? Pas longtemps. Heureusement (ou non), certains mystères sont dissipés en quelques minutes. »
*
« De nombreux autres peintres ont été interrogés, sans rien apporter de très important à l’enquête. (Mais cela donne à réfléchir, tous ces peintres, ces amants, ces amis ou amies, ces voisins de terrasse qui portent en eux des traces de Lise, des souvenirs plus ou moins profonds, plus ou moins futiles, ces attaches qui se créent, les ramifications. Beaucoup de monde pour une petite existence de vingt-neuf ans, beaucoup de choses différentes à raconter, cela dit quelque chose de la vie humaine, si éphémère et discrète soit-elle, de la vie d’une seule personne, qui se répand vite et de tous côtés. Je pense souvent à cette phrase de Jean-Marie Apostolidès que j’avais mise en exergue de mon dernier livre : "Toutes les existences sont solidaires les unes des autres.") »
*
« Lise a posé pour les meilleurs de son époque, mais ce n’était plus la même époque, elle a posé pour des peintres ou sculpteurs qui ne sont aujourd’hui plus connus que par les spécialistes, Boussingault, Gromaire, Picart Le Doux, Domergue, Yourievitch, Gruber, Chimot, Besset, Oudot, Ney, Brianchon, Planson, Marchand… Ensuite parce que Kiki savait chanter et danser (ça aide, dans le monde) alors que Lise, bien qu’ayant figuré deux ans sur le programme des Folies-Bergère, dansait comme une campagnarde et chantait comme ma mère (qui a mille autres talents et qualités). »
*
« J’ai souvent entendu la plaisanterie presque classique : “Dans les rapports de Maigret, il y a surtout des parenthèses.” Probablement parce que je veux trop expliquer, tout expliquer, que rien ne me paraît simple ni résolu. » (Mon ami ! Mon frère !))) »
Viandes, chairs et corps vidéoludiques (2025)
Sortie : 6 novembre 2025. Essai
livre de Guillaume Baychelier
Nushku a mis 7/10.
Annotation :
« Dès lors, il n'est pas étonnant de voir que la viande possède un statut particulier dans l'histoire de la représentation. Les étals que nous venons d'évoquer sont parents de nombre de natures mortes, de Juan Sanchez Cotán, Pieter Claez, Felice Boselli à Claude Monet (Le Quartier de viande) ou Félix Vallotton (La Viande et les œufs), sans oublier le Bœuf écorché de Rembrandt et ses multiples avatars sous les pinceaux de Chaïm Soutine (1925), Jean Fautrier (1927), Marc Chagall (1947), Francis Bacon (1954), etc. La représentation de la chair et, disons-le, de corps morts, a également ouvert la voie à sa monstration dans le champ des arts plastiques. Pensons à l'œuvre de la sculptrice belge Berlinde de Bruyckere qui n'a de cesse de nous ramener à la matérialité du corps, à la carne - comme Invisible Love et Invisible Beauty, deux figures humaines, l'une enfoncée sur une barre d'acier et l'autre traversée par une barre. Deux corps à la chair maltraitée, à l'organicité dévoilée dans sa radicalité et sa brutalité, une mise à nue sans concession. Pensons aux amalgames charnels des sculptures de la série Technological Reliquaries de Paul Thek, accouplements improbables entre des volumes minimalistes et des artefacts organiques. Ou même, chez Jan Fabre, à la démonstration par l'absurde de la matérialité de la viande en jouant de sa disparition, de sa dévoration (Pièce de viande, 1996). La liste est longue encore, que la viande soit simulée ou réelle - Michel Journiac, Jana Sterbak, Wim Delvoye, Damien Hirst, Dmitri Tsykalov, John Isaacs, Zhang Huan, Natacha Lesueur, etc.
Montrer la viande est donc affaire de matière, picturale ou sculpturale. Mais si l'on se recentre sur le XXIe siècle et ses pratiques spécifiques, que faire du numérique ? La viande peut-elle se faire pixels, ou plutôt, les pixels peuvent-ils prendre chair et participer à cette histoire des images d'aliments carnés? Contre toute attente, le média jeu vidéo paraît, affirmer la possibilité de cette incarnation strictement numérique. »
Viens Élie (2026)
Sortie : 2 janvier 2026. Roman
livre de Jonas Sollberger
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
« pourquoi tu me fais mal maman pourquoi tu cries tu me fais peur quand tu cries comme ça maman lâche-moi je dois partir se dit Élie je voulais juste jeter les cailloux dans la rivière se dit Élie en entendant le cri tout proche tout net maintenant car Élie sait qu’il vient de la mère quelques arbres plus loin retentissant entre les troncs et s’élevant par-dessus les cimes alors qu’Élie n’ose pas lever les yeux vers sa mère qui crie et qui lui serre ses poignets alors qu’Élie regarde les papillons en bas sur ses jambes je voulais les faire voler autour de moi en courant je voulais faire flotter les fleurs dans le vent je me souviens se dit Élie »
*
« Non, Élie.
ses mots de plus en plus nets dans le brouillard et maintenant le noir est partout et Élie pourrait le toucher avec le bout de ses doigts pourtant il faut qu’Élie retrouve Moïse se dit Élie essayant de deviner les branches dans l’obscurité les cimes le ciel il faudrait juste encore que la lueur reste un peu plus longtemps même si ce n’est presque rien du tout juste un tout petit peu pour regarder en haut dans les branches afin de trouver Moïse tandis que maintenant le noir est là devant Élie tandis qu’il tombe sur les mains d’Élie qu’il tombe sur ses bras sur ses jambes et qu’Élie ne voit plus de sol plus de feuilles ni ses pieds peut-être juste encore son torse et sa mère comme elle regarde la Clairière du Noyer comme tout à coup quelque chose change dans son visage
Enlève ça. »
Avant les nymphéas (2026)
Monet découvre Giverny : 1883-1890
Sortie : 1 avril 2026. Beau livre & artbook, Essai, Peinture & sculpture
livre de Katherine Bourguignon, Simon Kelly, Nicole R. Myers, Cyrille Sciama, Marie Delbarre et Bertrand Tillier
Nushku a mis 6/10.
Annotation :
« Ce que le jardin doit à Giverny À Giverny, Monet entre dans un long dialogue avec un paysage dont il explore patiemment les ressources. Ce rapport se développe en contrepoint de nombreux voyages où il découvre des géographies plus exotiques: lumières méditerranéennes de Bordighera et d'Antibes, paysages sauvages de Belle-Île et de la vallée de la Creuse. Giverny offre au contraire un cadre familier. Argenteuil et Vetheuil lui ayant déjà donné le gout de certains sujets offerts par la vallée de la Seine. Par les qualités propres du site et l'intimité que Monet développe avec lui, le village révèle au fil des ans des motifs singuliers.
En 1890, Monet s'installe définitivement à Giverny grâce à l'achat de sa maison, et entreprend la métamorphose de son jardin. Il confirme son choix du travail en série et sublime le paysage environnant à travers les Meules puis les Peupliers. Si l'importance des caractéristiques de Giverny s'impose avec évidence dans ces séries, les liens plus subtils entre son paysage et son jardin méritent d’être soulignés. Aucun jardin, en effet, ne saurai être totalement détaché de son environnement. Le jardin d'eau de Monet, chef-d’œuvre inventé", n'échappe pas à cette règle. Si ses inspirations lointaines sont indéniables (les jardins luxuriants de Bordighera, les champs de tulipes hollandais, les estampes japonaises), il reste profondément enraciné dans Giverny. La Prairie lui fournit un site naturellement propice, alimenté en eau par le Monet y plante des saules pleureurs, mais préserve aussi les saules et peupliers existants. Le bassin évoque certes les pièces d'eau des jardins japonais, mais aussi les bras calmes de la Seine et de l'Epte. Le jardin d'eau, loin d'être une invention purement artificielle, devient un prolongement du paysage, une rencontre harmonieuse entre le rêve de l'artiste et les ressources de la vallée. Ainsi, le jardin de Monet incarne ce que nous avons cherché à montrer des possibilités de Giverny: un lieu qui inspire, façonne et se fond peu à peu dans l'œuvre, où la lumière, l'eau et la végétation dialoguent avec le regard du peintre et prolongent les motifs de la vallée jusque dans son chef-d’œuvre vivant. »
La Solitude des professeurs est infinie (2026)
Sortie : 20 août 2026. Roman
livre de Yannick Haenel
Nushku a mis 6/10.
Annotation :
« Je n’ai jamais eu qu’un désir : rejoindre ce point qui brûle en moi. S’il coïncide avec la fin de ce livre, c’est qu’en racontant ce qui m’est arrivé, j’ai avant tout cherché une vérité qui se dérobe. Est-il possible d’être déchiré par une lumière ? J’ai veillé à ne pas m’éloigner de ce récit intérieur qui, en chacun de nous, commence dans l’obscurité et finit dans le silence : un chant parcourt ces phrases qu’on écrit pour répondre aux blessures de nos vies ; et ce chant possède la clarté d’une figure secrète. »
*
« Il m’arrivait, durant ces journées où la canicule me plaquait sur mon matelas, de perdre la notion du temps. J’écoutais des CD, somnolais, lisais. Je m’enfonçais dans le sable. Était-ce le désert ? Le désert est encore une étendue ; chez moi, c’était le rien. »
*
« Je me sentais vieux ; je ne pensais à rien ; je n’avais plus aucun projet. L’idée même du lendemain me semblait absurde. Il n’y avait alors dans ma vie que des lumières brèves et discrètes, comme si tout désormais ne serait plus éclairé qu’à la bougie. J’essayais de lire, d’écrire ; je m’endormais : il me semble parfois que j’ai dormi pendant un an. »
*
« J’avoue : il m’est arrivé d’aimer mon tourment plus encore que ma joie, et de m’abandonner à l’inquiétude comme si j’ouvrais mon cœur à ma plus fidèle complice. Si j’ai fait de ma vie un tourment, c’est parce que j’ai su tout de suite qu’il serait infini : qui donc dédaignerait en lui une telle présence ? L’angoisse est certes inutile mais elle m’offrait une lutte ; grâce à elle, j’étais en vie : cette exigence lourde et obscure me donnait ce lien qui m’unissait à moi-même. Parvient-on un jour à voir clair dans ses tourments, à les chasser vers un feu qui saura les dissoudre ? À cette époque, je me contentais d’une lueur errante et prisonnière, je choyais dans l’absence de sommeil cette folie que je préférais au monde apaisé. »
Lascaux ou la Naissance de l'Art (1955)
Sortie : 1955 (France). Essai
livre de Georges Bataille
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
« L'on n'y saurait rien opposer qui fût plus solide. Nous pouvons parler, plus précisément, mais dans un même sens, des ‘esprits-maitres’ de la Sibérie, dont Eveline Lot-Falck nous entretient dans ses Rites de chasse. Je doute néanmoins qu'il nous soit possible de savoir rien de clair. Ces images, dans leur ensemble, se rapportent à la chasse, et, à la chasse, l'homme (ou plutôt le dieu) aux ramures de cerf, qui s'élève au-dessus du désordre animal, ne peut être tenu pour étranger. Je n'opposerai aux hypothèses tirées des connaissances ethnographiques que le sentiment d'une réalité peu saisissable et trop riche. Pour aussi justifiée qu'elle puisse être, toute dé- finition a peut-être le tort de laisser l'essentiel en dehors : l'essentiel me parait plus tortueux, et plus vague, l'essentiel a peut-être le sens d'une inextricable totalité. Que cette figure eut ou non le soin de régir des opérations qui eurent pour les Magdaléniens l'utilité la plus grande, je puis de toute manière, au-delà de ces fins matérielles, pareilles à celles de nos machines, m'attacher à des aspects bien différents : sur le plan de la vie humaine, cette créature de rêve n'en est pas moins la négation la plus remarquable. Ce sorcier, ce dieu ou cet esprit-maître, avant de présider aux activités dont l'homme vivait, s'opposait, comme un signe au signe contraire, à la vie dont ces activités dépendaient. En entrant sous le signe de cette figure, cette vie ne pouvait prospérer qu'à la condition de nier ce qu'elle était, d'affirmer ce qu'elle n'était pas.»
Le Livre du sommeil (2013)
Notes sur la flamme, la peinture et la nuit
Sortie : 1 décembre 2013. Beau livre & artbook, Peinture & sculpture
livre de Jean-Paul Marcheschi
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
« De la nuit de la naissance à celle de l'agonie et de la mort, les siècles ont laissé çà et là - mais rarement - des éclairs, des blocs de lumière, des zébrures d'ombre et de feu arrachées au néant et à l'oubli : les tableaux. Mais toujours :
L'OMBRE GAGNE (Rinaldo dei Camusi).
Ce qui est stupéfiant dans les tableaux, c'est que la mort qui les assiège est une mort prévue ; et ils seront d'autant plus
bouleversants, inventifs, audacieux - et paradoxalement vivants - qu'ils auront été peints dans la conscience aiguë de la disparition. Du temps, donc.
Ainsi, tandis que la vie s'arrête pour les vivants - et qu'en nous s'abolissent les temps traversés en un soupir - les œuvres d'art, elles, continuent sous la poussière des siècles de mener une deuxième vie.
Et quelle disproportion entre l'exiguïté d'une existence et l'étendue des rayons noirs que ces surfaces parviennent encore à réfléchir en nous - dans le temps.
Toute œuvre d'art va connaître à un moment donné la dormition, cet état de suspension du corps, cette durée vide, en attente entre la vie et la mort, enfermée dans la mémoire obscure des hommes. »
*
« C'est par l'or de la flamme que le feu s'est glissé dans mes livres. Toujours il se produit, au cours de l'ignition, un moment gracieux et subtil où le feu, en une caresse légère, fait naître une plume, un rayon, ou bien une bulle d'air dorée. Instant crucial qui requiert toute notre vigilance, la moindre distraction entraînerait la déchirure, le noir. Ces bulles d'air brûlé, merveilleusement purifiées qui se forment ainsi sur la chair du papier, révèlent un seuil, elles s'ouvrent bientôt sur de minuscules habitats où l'on peut se blottir, se laisser flotter. »
*
« Sans doute est-ce dans ce bordel des écritures, parmi ces débris du rêve et de la nuit, sur cette ultime pellicule de sommeil, que se fomentent les audaces les plus sûres du projet. Cette écriture maladroite, somnolente, imprégnée encore des lambeaux de la nuit, forme le terreau, le ciment, d'où jaillit quelquefois la peinture : aux confins de la langue, là où la langue ne peut plus dire.
Au fond, tout se passerait comme si les mots (les miens du moins) ne parvenaient pas à couvrir complètement l'étendue de l'être, ses failles, ses crevasses, et comme s'il revenait à la peinture de prendre la relève,
Caza (2000)
une Monographie
Sortie : juin 2000. Beau livre & artbook, Entretien, Culture & société
livre de Richard Comballot, Philippe Cazaumayou (Caza) et Gilles Ratier
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
« De quels dessinateurs vous sentez-vous proche ? Quelle est votre famille ?
Moebius, Druillet, Bilal, bien sûr. Une génération qu'on pourrait appeler "l'école française de la BD de SF des années soixante-dix" ou l'école Pilote-Opta-Métal Hurlant... Certains auteurs de chez
Delcourt aussi, plus jeunes que nous, comme Vatine ou Lidwine, Wendling, Stan et Vince. Mais encore plein d'autres... C'est terrible comme question, parce que je vais oublier et sembler exclure une foule de gens que j'aime bien... Le terme "famille" convient, oui, il y a des "pères", des "frères", des "cousins éloignés", des "enfants"… »
*
« J'y vois aussi un jeu, un pari... il faut à chaque fois trouver quelque chose qui serve le livre, l'éditeur et moi-même. Le jeu est de trouver dans un texte ce qui résonne en moi, ce qui va... m'inspirer (je n'aime pas ce mot), m'exciter, me faire vibrer, me donner envie de produire un dessin... Il y a aussi ce challenge d'assurer absolument quelque chose à partir d'un texte que je découvre, et que je n'aime pas forcément ... ou qui me pousse dans mes retranchements en me forçant à aborder des sujets que je n'aurais pas approchés spontanément. Donc renouvellement, exercice de style, laboratoire... C'est aussi l'occasion d'expérimenter des techniques au coup par coup… avec ou sans cerné, à l'encre ou à l'acrylique opaque, à l'aéro, en bidouillant l'ordinateur ... Et puis, c'est un enrichissement de mon propre vocabulaire thématique et visuel, de mon propre univers. Ce que je prends ainsi dans les bouquins va se retrouver ensuite dans mon travail plus personnel de BD. »
Fossiles (2026)
Sortie : janvier 2026. Roman
livre de Laurence Potte-Bonneville
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
« En laissant de côté les timbres, il n'abandonnerait pas ce goût pour l'humilité des empreintes. Avec les fossiles, il lui donnerait une portée nouvelle. Rouvrant les dimensions du large et du profond, il plongerait dans l'immémorial.
Il faut dire aussi, pour rester prosaïque, qu'il avait besoin de prendre l'air, de s'extraire des quatre murs de sa banlieue pour retrouver des horizons plus vastes. Il résoudrait son équation par la géologie.
Pour rendre leurs lettres de noblesse aux témoins enfouis, aux restes anonymes des grandes dissolutions et des très lents recouvrements, il choisit de se mettre à lire dans les couches de roche et de sable, à feuilleter les sols comme des romans d'aventures. Il se mit à creuser, à forer, pour tenter de saisir le monde d'avant le monde en fuyant la lumière trop crue du présent. Pendant des années, il a passé son temps libre à courir les carrières d'Île-de-France pour y déterrer des fossiles et constituer son invraisemblable collection. »
*
« Classer, compléter, exactement ce que tu faisais avec ta collection de fossiles et de minéraux, une fois les grandes vacances terminées et la maison aux volets verts fermée, puisqu'il avait bien fallu les quitter tes montagnes, et revenir dans cette banlieue où tu gagnais nos vies.
Cette collection dont je ne sais que faire à présent, c'était ton subterfuge pour supporter le retour au travail, le grand enfermement. Tu avais transporté ton bureau, ton clapier - on disait cela, on parlait de clapiers - dans une autre dimension, au beau milieu d'une carte géologique entre trias et néogène. »
*
« Les vieux bijoux, ça me fout le cafard, ça sent la grand-mère morte, les désirs de paraître, emportés, effacés.
Franchement, très peu pour moi les colifichets démodés qui suintent des projets de transmettre s'échouant sur le gros malentendu du temps qui passe et des goûts qu'on
ne partage plus. Tout ça pour ça, ces économies, ces sacrifices, ces hésitations pour choisir, ces cérémonies pour offrir, ces joies intermittentes de la parure, tout ça réduit à l'embarras du legs, tout ça pour finir épinglé dans une vitrine de brocanteur.
Non, vraiment, sérieusement, ça me flanque le cafard. »
Terremer (1968)
Earthsea
Sortie : 28 mars 2007 (France). Roman
livre de Ursula Le Guin
Nushku a mis 7/10.
Annotation :
[La Fille d’Odren] :
« Avant le point du jour, entre la fin de l’été et les prémices de l’automne, les brumes se rassemblent sur les eaux de la Mer Close, dérivent vers les escarpements de la côte est de l’Île d’O, brouillant au passage les champs et pâturages des hauts plateaux qui courent jusqu’aux falaises. Chaque brin d’herbe, chaque rameau de fougère ploie sous le poids de la rosée. La brume a l’odeur du sel et des algues, de la fumée des premiers feux qui s’échappe des cheminées du cœur des fermes. »
[Au coin du feu] :
« La forêt avait toujours été son endroit favori. Il s’y était rendu autant qu’il avait pu. Les arbres autour de lui, au-dessus de sa tête. Sa maison. Son toit. Je pensais souhaiter la même chose. Mais ce n’est pas le cas. Il n’y a nulle part où je veuille aller. Je ne supportais pas de devoir attendre pour quitter cette demeure, dans ma jeunesse ; je me languissais d’aller explorer toutes les îles, toutes les mers. Et puis je suis revenu avec rien, rien du tout. Et tout était comme avant. Suffisant. »
*
[Terremer revisité] :
(J’ajoute son concept de ‘double vue’ à ma panoplie limitée, à articuler avec mon fétiche point aveugle.)
« Qu’est-ce que la double vue, sinon voir deux choses comme une seule ? L’œil aveugle peut-il appendre à l’œil qui voit ? Qu’est-ce que l’état sauvage ? Qui sont les dragons ?
Les dragons sont des archétypes, certes ; des formes de l’esprit, une façon de savoir. Mais ces dragons n’ont rien à voir avec le ver tellurique de saint Georges, ni avec les serviteurs célestes de l’empereur de Chine. Je ne suis pas européenne, pas asiatique, pas un homme. Ces dragons appartiennent donc à un monde nouveau, l’Amérique ; ce sont des formes visionnaires issues de l’esprit d’une vieille dame. Les mythopoéticiens se trompent, je crois, lorsqu’ils utilisent les archétypes comme des moules rigides, déjà remplis. Si on les considère plutôt comme un potentiel vital, ils deviennent des guides vers le mystère. La plénitude est une belle chose, comme disait Lao Tseu, mais le vide en demeure le secret. Les dragons de Terremer demeurent mystérieux à mes yeux. »
Le Vent d'ailleurs (2001)
Le Cycle de Terremer, tome 6
The Other Wind
Sortie : 2 juin 2005 (France). Roman, Fantasy
livre de Ursula Le Guin
Nushku a mis 6/10.
Annotation :
« Mais son geste, bien que dénué de tout pouvoir, le réveilla. Les ombres derrière la porte n’étaient que des ombres. Les étoiles par la fenêtre étaient les étoiles de Terremer, pâlissant dans les premières lueurs de l’aube.
Il était assis avec sa peau de mouton autour des épaules, regardant les étoiles disparaître à mesure qu’elles descendaient à l’ouest, observant la clarté grandissante, les couleurs que prenait la lumière, les jeux et les variations d’une nouvelle journée qui commence. Il ressentait un grand chagrin, il ne savait pourquoi, une souffrance et une profonde nostalgie d’une chose chère à son cœur et qu’il avait perdue, irrémédiablement perdue. Il en avait l’habitude ; il avait porté beaucoup de choses dans son cœur, et il en avait perdu beaucoup ; mais cette tristesse-là était si vaste qu’elle ne semblait pas être la sienne. Il ressentait une tristesse jusqu’au cœur des choses, un grand chagrin qui transparaissait même dans la lumière de l’aube. Cette tristesse venue de son rêve s’accrochait à lui, et ne le quitta pas lorsqu’il se leva. »
*
« — Je crois, dit Tehanu de sa douce voix étrange, que quand je mourrai, je pourrai rendre le souffle qui m’a permis de vivre. Je pourrai rendre au monde tout ce que je n’ai pas fait. Tout ce que j’aurais pu être et que je n’ai pas été capable d’être. Tous les choix que je n’ai pas faits. Toutes les choses que j’ai perdues et gâchées. Je pourrai les rendre au monde. Pour les vies qui n’ont pas encore été vécues. Ce sera mon cadeau au monde, en échange du cadeau qu’il m’a fait de la vie que j’ai vécue, de l’amour que j’ai éprouvé, de l’air que j’ai respiré.
Elle leva les yeux vers les étoiles et soupira.
— Pas avant bien longtemps, murmura-t-elle. »
Contes de Terremer (2001)
Le Cycle de Terremer, tome 5
Tales from Earthsea
Sortie : mars 2008 (France). Recueil de nouvelles, Fantasy
livre de Ursula Le Guin
Nushku a mis 6/10.
Annotation :
[Postface]
« Parfois, les éléments d’un livre ne s’assemblent pas en une seule histoire, ils restent par nature des fragments. Ils doivent se rendre dans divers endroits, par différents moyens – l’un s’en retourne dans les siècles passés, un autre à Havnor, peut-être, un autre encore à Semel… Je ne pouvais pas écrire le dernier roman de Terremer avant d’avoir posé le pied sur des îles et des époques que je n’avais pas encore explorées. Les histoires des conteurs, comme les théories scientifiques, sont des explorations, des excursions dans l’immense gouffre séparant le presque savoir de la connaissance. Les ponts sont jetés, comme se lance l’araignée au bout de son premier long fil, sans savoir où il va la mener, mais confiante dans le fait d’y parvenir. »
*
[Postface]
« Je trouve justement incroyable ce que supportent la plupart d’entre nous. Pas seulement supportent, mais désirent, réclament avec avidité. La réalité est vie. Là où nous suffoquons, c’est dans cette demi-vie de l’irréel, du mensonge, de l’imitation, de la contrefaçon, le presque vrai qui est toujours faux. Être humain, c’est vivre sur et au-delà de cette étroite bande du ce-qui-se-passe, dans les vastes espaces du passé et du possible, du connu et de l’imaginé : notre vrai monde, notre vrai Maintenant. »
*
« Loutre entrevit les images dans son esprit : de grands feux flamboyaient, en consumant des branches pourvues de mains et de pieds, et des troncs qui criaient comme le bois vert crie dans le brasier.
— Oui, reprit le magicien d’une voix douce et rêveuse, il faut la brûler vive. Alors, et alors seulement, il viendra au monde dans tout l’éclat de sa gloire ! Oh ! il est temps, plus que temps. Nous devons libérer le Roi. Nous devons trouver le grand filon. Il est là, sans doute possible : "La matrice de la Mère gît sous Samorie."»
Henri Galeron (1985)
Une image à l'envers, une image à l'endroit
Sortie : 1985 (France). Beau livre & artbook, Essai, Entretien
livre de François Vié et Henri Galeron
Nushku a mis 6/10.
Annotation :
[Massin, graphiste de la collection FOLIO] :
« À présent, place au dessin et à l'illustration ! La publicité avait bien fait quelquespas timides dans cette voie (avec, la campagne pour la bière Kronenbour, l'occasion au couple Rozier-Gaudriaul exploiter avec intelligence l'héritage de l'oncle Hansi). Mais dans l'édition ?
J'avais fait appel aux plus grands: Siné, Folon, André François, Ronald Searle, Delessert, Csernus. Mais je sentais profondément que de plus jeunes ou de moins confirmés avaient quelque chose à dire, et qu'il fallait leur donner leur chance.
C'est dans ce contexte qu'il fallait bien rappeler pour montrer que la rencontre d'un illustrateur n'est jamais fortuite — que Galeron arriva. Je serais tenté d'écrire : "Enfin Galeron vint" - ce qui serait sans doute exagéré, car il ne fut pas le seul. »
*
[Galeron himself] :
« — Quelle peinture aimait-on en 1957 parmi les étudiants ?
— En 1957,à mon entrée, on aimait Guerrier, Manessier, Mathieu, Bazaine. Au début, ça nous intriguait. Mais l'enseignement aux Beaux-Arts, lui, était archi-classique. Si jamais on avait voulu s'inspirer de ces peintres, ça n'aurait pu être qu'en marge de l'école.
Ce vers quoi on se dirigeait, enfin moi, c’était Bosch et Bruegel. J'ai été vraiment fasciné. Enfin une peinture qui me montrait la voie de quelque chose que j'aurais aimé faire. J'ai acheté tout ce qu'on pouvait trouver bon marche sur leur œuvre, en noir et blanc hélas.
Les professeurs étaient des copains du directeur, pour la plupart. L'un, peintre en bâtiment était prof d’études documentaires parce qu'il avait fait deux années de Beaux-Arts dans sa jeunesse. C'était pas sérieux. On a appris bien plus tard ce qu'était vraiment une étude documentaire. Tu arrives à être surpris de la fidélité du résultat d'une analyse scrupuleuse. »
Tehanu (1990)
Le Cycle de Terremer, tome 4
Sortie : février 1991 (France). Roman, Fantasy
livre de Ursula Le Guin
Nushku a mis 7/10.
Annotation :
« — Ged, lança-t-elle, recourant à son vrai nom puisqu’ils étaient seuls, je sais que tu as affronté des épreuves et des périls immenses. Et si tu ne veux pas, peut-être que tu ne peux pas, peut-être que tu ne dois pas m’en parler… mais si je savais, si j’en savais quelque chose, je te serais peut-être d’un plus grand secours. C’est mon vœu le plus cher. Ils ne vont pas tarder à s’inquiéter de toi à Roke, à envoyer un navire, que sais-je ? un dragon pour aller chercher leur Archimage ! Et tu repartiras sans que nous ayons jamais eu le temps de converser. »
*
« Et elle poursuivit son chemin, méditant sur l’indifférence masculine envers les contraintes qui régissent la vie d’une femme : à savoir qu’on ne doit être jamais loin d’un enfant endormi et que la liberté de l’un signifie la servitude de l’autre, à moins qu’il ne s’établisse un équilibre précaire, instable, pareil à celui d’un corps qui se meut en avant, comme elle-même, sur deux jambes, d’abord l’une puis l’autre, dans l’exercice de cet art si remarquable, la marche… Alors, l’obscurcissement des coloris du ciel et la légère insistance de la brise modifièrent le cours de ses pensées. Elle continua de marcher, sans métaphores, jusqu’au moment où elle atteignit les falaises de grès. Là, elle s’immobilisa et regarda le soleil s’enfoncer dans la sereine brume rosée. »
L'Ultime Rivage (1972)
Le Cycle de Terremer, tome 3
The Farthest Shore
Sortie : 1977 (France). Roman
livre de Ursula Le Guin
Nushku a mis 7/10.
Annotation :
« Il est temps d’en finir avec le pouvoir. De laisser tomber les vieux jouets, et de reprendre la route. Il est temps de rentrer chez moi. Je veux voir Tenar. Je veux voir Ogion et lui parler avant qu’il ne meure, dans la maison perchée sur les falaises de Ré Albi. J’ai tellement envie de marcher dans la montagne, la Montagne de Gont, dans les forêts en automne, quand les feuilles resplendissent ! Il n’est pas de royaume comparable aux forêts. Il est temps que j’aille là-bas, que j’y aille en silence, et seul. Et peut-être là-bas apprendrai-je enfin ce qu’aucune action ni aucun pouvoir ne peut m’enseigner, ce que je n’ai jamais su.
L’ouest tout entier flamboyait d’un rouge violent et magnifique, au point que la mer était pourpre et la voile au-dessus d’elle rouge comme le sang ; puis la nuit tomba doucement. Tout au long de cette nuit, le garçon dormit et l’homme veilla, le regard toujours fixé droit devant lui, dans les ténèbres. Il n’y avait pas d’étoiles. »
*
« Le Seigneur du Feu, qui chercha à défaire les ténèbres et arrêter le soleil dans sa course à midi, était un grand mage ; même Erreth-Akbe eut du mal à le vaincre. L’Ennemi de Morred était un homme de cette espèce. Quand il se présentait, des cités entières s’agenouillaient devant lui ; des armées combattaient pour lui. Le sort qu’il tissa contre Morred était si puissant que même après que l’Ennemi eut été tué, on ne put arrêter ce sortilège, et l’île de Soléa fut engloutie dans la mer, et tous sur cette île périrent. C’étaient des hommes dont le pouvoir et les connaissances immenses servaient une volonté de faire le mal, et s’en nourrissaient. La sorcellerie qui sert une fin meilleure se révèlera-t-elle toujours la plus forte ? Voilà ce que nous ignorons. Nous nous contentons de l’espérer. »
Les Tombeaux d'Atuan (1970)
Le Cycle de Terremer, tome 2
The Tombs of Atuan
Sortie : 1977 (France). Roman, Fantasy
livre de Ursula Le Guin
Nushku a mis 7/10.
Annotation :
« — Pour me donner le sentiment d’être stupide et craintive. Pour te donner l’air d’être sage, courageux et puissant, un Seigneur des Dragons, et que sais-je encore ? Tu as vu des dragons danser, et les tours d’Havnor, et tu sais tout sur tout. Et moi je ne sais rien du tout et je ne suis jamais allée nulle part. Mais tes connaissances ne sont que mensonges ! Tu n’es qu’un voleur, un prisonnier, tu n’as pas d’âme, et tu ne sortiras jamais d’ici. Peu importe qu’il y ait des océans, des dragons et des tours blanches, et tout le reste, car tu ne les reverras jamais, tu ne reverras même pas la lumière du soleil. Moi, je ne connais que les ténèbres, la nuit souterraine. Et c’est tout ce qui existe vraiment. C’est tout ce qu’il y a à connaître, en fin de compte. Le silence, et le noir. Tu sais tout, sorcier. Mais moi je sais une chose – la seule chose qui soit vraie ! »
*
« — Ils n’ont rien à donner. Ils n’ont pas le pouvoir de créer. Leur seul pouvoir est d’obscurcir et de détruire. Ils ne peuvent quitter ce lieu ; ils sont ce lieu ; et il faudrait le leur laisser. Il ne faut pas les nier ni les oublier, mais il ne faut pas non plus les adorer. La Terre est belle, et lumineuse, et bonne, mais ce n’est pas tout. La Terre est également terrible, et noire, et cruelle. Le lapin crie quand il meurt dans les vertes prairies. Les montagnes crispent leurs mains immenses pleines d’un feu caché. Il y a des requins dans la mer, et de la cruauté dans le regard des hommes. Et là où les hommes adorent ces choses et s’abaissent devant elles, naît le Mal ; il y a de par le monde des lieux où se rassemblent les ténèbres, des lieux tout entiers abandonnés à Ceux que nous appelons les Innommables, les Puissances Anciennes et Sacrées de la Terre avant la Lumière, les puissances des ténèbres, de la ruine, de la folie…»
Katabasis (2025)
Sortie : 5 mars 2026 (France). Roman, Fantasy, Romance
livre de R.F. Kuang
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
« Pourquoi était-ce si difficile ? se demandait désespérément Alice. Pourquoi ne pouvait-elle jamais dire à son compagnon ce qu’elle pensait ? Ils avaient toujours été des corps se déplaçant à la limite de leur orbite respective, alors qu’il leur aurait suffi d’articuler un mot honnête. Mais c’était précisément de cela que manquaient les magiciens ; pour eux, il n’existait pas de mots honnêtes, mais des calembours, des illusions et des constructions de la réalité tellement convolutées qu’on ne pouvait plus distinguer ce qui était réel de ce qui ne l’était pas. Tout le monde essayait toujours très fort de se faire passer pour quelqu’un d’autre.
Si seulement ils s’étaient attrapés, regardés, si seulement ils avaient franchi en force la brèche qui les séparait. »
*
« Soudain, tout fut révélé en contrebas : une vallée emplie d’Ombres innombrables, assemblées par petits groupes ou errant seules dans le pré. C’étaient là des âmes de défunts, grises et translucides, de simples échos des corps vivants. Certaines se contentaient de tourner en rond ; d’autres faisaient les cent pas sur une distance limitée. D’autres encore erraient au hasard, dérivant davantage qu’elles ne marchaient. Vues d’en haut, elles évoquaient une colonie de fourmis gauches et étourdies se déplaçant sans but. Une agitation infinie. On appelait parfois cet endroit les Limbes. Parfois le pré de l’Asphodèle.
Le pré n’était pas une cour de l’Enfer, seulement une zone de détention. Là s’attardaient les âmes choquées et désorientées des morts de fraîche date. Elles y disposaient d’un temps et d’un espace infinis pour prendre leurs marques avant de décider d’aller plus loin. La monographie de Talamo décrivait le pré de l’Asphodèle comme une salle d’attente. Assez semblable au hall de la gare de Cambridge South, excepté qu’il n’y avait pas de cafétéria et que les voyageurs se demandaient encore s’ils allaient ou non monter dans le train. »
Pourquoi lire les classiques (1991)
Perchè leggere i classici
Sortie : mars 1999 (France). Essai
livre de Italo Calvino
Nushku a mis 8/10.
Annotation :
« L’actualité peut être banale et mortifiante ; mais il existe toujours un point où nous pouvons nous situer pour regarder en avant ou en arrière. Pour lire les classiques, on doit aussi établir d’« où » on les lit ; sinon, tant le lecteur que le livre se perdent dans un nuage atemporel. La lecture des classiques atteint donc son rendement maximal quand on la fait alterner, selon un savant dosage, avec les lectures d’actualité. Et pareil dosage ne présuppose pas nécessairement paix et équilibre intérieurs ; il peut être aussi le fruit de la nervosité, de l’impatience, de l’insatisfaction trépignante. »
*
« Les vieux titres ont été décimés, et les nouveaux se sont multipliés, proliférant au gré de toutes les littératures et cultures modernes. Il ne nous reste plus qu’à nous inventer chacun la bibliothèque idéale de nos classiques ; et je dirais que cette bibliothèque devrait être composée pour moitié des livres que nous avons lus et qui ont compté pour nous, pour moitié des livres que nous nous proposons de lire et dont nous pensons qu’ils pourront compter. Avec une étagère vide pour les surprises, les découvertes occasionnelles. »
*
« Les classiques sont des livres qui, quand ils nous parviennent, portent en eux la trace des lectures qui ont précédé la nôtre et traînent derrière eux la trace qu’ils ont laissée dans la ou les cultures qu’ils ont traversées (ou, plus simplement, dans le langage et les mœurs). »
*
« La réalité du monde se présente à nos yeux comme multiple, hérissée, avec une épaisseur de strates superposées. Comme un artichaut. Ce qui compte pour nous, dans l’œuvre littéraire, c’est la possibilité de continuer à l’effeuiller comme un artichaut infini, en découvrant des dimensions de lecture toujours nouvelles. C’est pourquoi nous soutenons que, parmi tous les auteurs importants et brillants dont nous avons parlé ces jours-ci, seul Gadda, peut-être, mérite le titre de grand écrivain. »
L'Infinie Comédie (1996)
Infinite Jest
Sortie : 20 août 2015 (France). Roman
livre de David Foster Wallace
Nushku a mis 8/10.
Annotation :
{Car j’adore la dataviz : https://samizdat.co/digest/sketchbook/ }
« Les matins qui succèdent aux rêves d’araignées et d’altitude sont les plus douloureux ; il lui faut parfois trois cafés et deux douches, voire un footing, pour desserrer l’étreinte autour de la gorge de son âme ; et ces matins post-rêves sont encore pires s’il ne se réveille pas seul, si le Sujet de la nuit est toujours là, veut gazouiller, se pelotonner contre lui en cuiller, lui demande à quoi servent exactement ces verres embués renversés sur le sol de la salle de bains, commente ses suées nocturnes, farfouille dans la cuisine, prépare des kippers ou du bacon ou des trucs encore plus dégoûtants et sans miel qu’il est censé ingurgiter avec une voracité masculine post-coïtale, du moins celles qui ont ce fantasme qu’elles appellent Nourrir Mon Homme, qui veulent qu’un homme à peine capable de digérer une tartine de miel matinale mange avec une voracité masculine, coudes écartés, bon coup de fourchette, en faisant de petits bruits. Même quand il est seul, libre de se déployer seul, de se redresser lentement et de s’arracher aux draps pour aller pisser, ces matins noirs amorcent des journées qui, pendant de longues heures, paraissent insurmontables à Orin. Ces affreux matins aux sols froids, aux vitres chaudes, à la clarté éblouissante – la certitude dans l’âme que la journée devra être non traversée mais escaladée, verticalement, et qu’à sa fin, à l’heure du coucher, ce sera de nouveau comme une chute du haut d’un précipice. »
*
« Hal, qui est vide mais pas idiot, considère secrètement que ce qui passe pour une transcendance cynique branchée du sentiment est en réalité une forme de peur de l’humain, car être vraiment humain (comme il le conçoit), c’est sans doute être inévitablement sentimental et naïf et enclin à la guimauve et pathétique, être fondamentalement un éternel enfant, un enfant légèrement disgracieux qui se traîne anaclitiquement sur la carte, avec de grands yeux mouillés, une peau douce comme celle d’une grenouille, un crâne énorme, la bave aux lèvres. Ce qu’il y a de vraiment américain chez Hal, probablement, c’est son mépris de ce qui cause sa solitude : ce moi intérieur hideux, incontinent – en termes de sentiments et de besoins –, qui se contracte et se flétrit sous le masque branché et vide de l’anhédonie274. »
Un orage sur Saturne (2026)
Sortie : 27 mars 2026. Nouvelle, Science-fiction
livre de Pierre Cuvelier
Nushku a mis 5/10.
Annotation :
« Tous les quelques mois, quand je commençais à croire qu'elle allait enfin s'installer dans cette routine, la peintre parvenait à se rendre introuvable.
À plusieurs reprises, ces disparitions se prolongèrent au point de m'inquiéter. Son atelier était fermé à clé, ou déserté et laissé à tous les vents. Elle était injoignable. Tous mes efforts pour la retrouver restaient vains. C'était comme si elle cessait d'exister ; peut-être, d'ailleurs, était-ce l'effet qu'elle recherchait. Il est de ces gens qui aiment disparaître aux regards pesants de la société et vivre quelque temps seuls au monde. Pour eux, c'est un repos à part entière que de n'être regardé ou écouté par personne. Mais où trouver un endroit retiré de tout sur une station spatiale surpeuplée et bardée de capteurs ? Tout expert en gestion du risque que j'étais devenu, c'était angoissant. »
*
« Pendant ce temps, l'ombre rampait des deux côtés de la plaine et se coulait sous le ventre impalpable de brouillards, ternissant les couleurs, estompant encore et toujours les contours, affadissant la vivacité des rayons du soleil, jusqu'au moment où ce dernier, devenu violacé, se fondit en une aura trouble et grise, qui diffusa sur la moitié du ciel une présence lumineuse indirecte et puissante. Je pensai aux étranges jours polaires des étés arctiques sur la Terre, où un souvenir du soleil (en réalité sa réfraction dans le ciel) subsiste toute la nuit pendant une période plus ou moins longue selon la latitude à laquelle on se trouve. Mais ce pour quoi je cherche en vain des points de comparaison, ce que je ne saurai sans doute jamais raconter même après l'avoir vécu plusieurs fois, c'est le saisissement qui me prit lorsqu'à la fin de cette lente métamorphose où le ciel et l'horizon se confondirent en une seule buée grise impénétrable sur toute l'étendue de la voûte céleste, il ne resta plus du soleil qu'une lueur turquoise phosphorescente, électrique, qui paraissait devenir
plus vive au lieu de s'amoindrir tandis que le sol s'avançait. »
La Lentille et le Roman (2026)
Sortie : 7 mai 2026. Essai, Littérature & linguistique
livre de Maylis de Kérangal
Nushku a mis 7/10.
Annotation :
« La rêverie est une vitesse de l'imagination.
Elle active la coalescence des images,
leur capacité à s'accoler, à se déformer,
à se reformer.
Leur capacité à revenir,
mais décalées, déplacées,
ni tout à fait autres, ni tout à fait les mêmes. »
*
« La lentille de Fresnel
est composée de plusieurs lentilles de verre
taillées en forme d'anneaux concentriques :
des anneaux lenticulaires.
C'est un collectif de petites lentilles.
Sa surface globale présente des discontinuités.
Elle n'est pas lisse, elle est multiple.
Elle associe plusieurs surfaces
d'un même rayon de courbure.
Et sa lumière se porte très loin sur la mer.
Ainsi, nous avons besoin d'une lentille
pour que ce qui n'est pas visible le devienne.
Nous avons besoin de la lentille de Fresnel
pour nous repérer en mer.
Pour nous repérer dans l'obscurité.
Les étoiles et les dangers percent dans la nuit.
Et mes yeux bigleux se plissent sans les voir,
alors je me tourne vers le roman.
J'ai besoin du roman comme d'une lentille
pour regarder ailleurs en détail.
Le roman comme une optique du singulier.
Ma lentille, le roman. »
*
« Mon travail lie l'optique et la littérature.
Ou plutôt mon travail, l'écriture,
est une optique.
Cela sans doute parce que je vois mal.
Cela sans doute parce que je veux voir.
Ce lien entre optique et littérature
appelle une éthique du regard.
Non pas la morale
qui s'attacherait au « voir » en général,
mais la loyauté qui me lie à mon objet.
À l'attention qu'il convoque.
Écrire, c'est peut-être alors décrire.
Ça commencerait comme ça.
Aussi, plutôt que travailler
à l'élucidation du monde,
mes romans cherchent à se lier à lui,
à faire entendre sa dissonance,
à faire voir son opacité, ses zones troubles.
À le restituer.
Je relis mes livres
comme des variations de l'acte de décrire. »
































