
J'aurai lu 2026
wishful listing = espérer que créer une liste de lecture de l'année me poussera à lire pour de vrai
après quelques années de dynamiques avortées, j'ai bon espoir que 2026 sera mon renouveau littéraire
2021 : https://www.senscritique.com/liste/j_ai_lu_2021/2927951
2022 : https://www.senscritique.com/liste/lis_je_2022/3309524
2023, bon... : https://www.senscritique.com/liste/je_lirai_2023/3421156
Hymnes, élégies et autres poèmes
Sortie : 1950 (France). Poésie
livre de Hoelderlin
T. Wazoo a mis 7/10.
Annotation :
Janvier
Je me suis lancé dans Hölderlin presque au hasard, à la suite du visionnage du très marquant "Cézanne" de Straub & Huillet qui contenait une récitation d'un extrait de la Mort d'Empédocle (en Allemand bien sûr) sur un plan sublime de forêt secouée par le vent.
Ça a suffi pour que mon regard soit attiré en bouquinerie par une version d'occase de ce recueil de poèmes composés de 1798 à 1806. C'est évident que je n'étais pas vraiment "prêt" à aborder la poésie de Hölderlin, de par la complexité de sa structure poétique, les références historiques et géographiques qui m'échappent - et de par mes propres limites, n'ayant pas encore tout à fait retrouvé l'habitude de fixer mon cerveau sur de la lecture. Encore moins sur de la poésie où les mots sont posés avec une parcimonie toute particulière et demandent une attention particulièrement soutenue.
J'ai lu avec une fluidité souvent contrariée (notamment sur les textes les plus longs, hymnes et élégies), mais j'ai remarqué que les tapisseries éblouissantes, riches de couleurs vives, de grands sentiments épiques d'une insondable nostalgie... m'apparaissaient avec bien plus de clarté à la RE-lecture. Je sais donc qu'il ne me reste, eh bien, qu'à m'y replonger un jour pour l'apprécier un peu plus à sa juste valeur.
Mais ça m'aura permis de me préparer à Hypérion, qui me semble plus abordable et m'attire follement !
Les Faux-Monnayeurs (1925)
Sortie : 1925 (France). Roman
livre de André Gide
T. Wazoo a mis 7/10.
Annotation :
Janvier
Il y a quelque chose dans l'écriture d'André Gide qui maintient à distance alors même que la virtuosité de son style lui permet bien des élans (presque lyriques) sur des sujets très pointus en étant à la fois incisif et pertinent. Mais c'est comme s'il était dur de s'attacher profondément à ces personnages aux contradictions internes trop minutieusement orchestrées. Tant et si bien que si l'écriture de leur destin est faite pour échapper à des schémas rebattus, j'ai peiné à m'émouvoir des surprises qui leur étaient réservées.
Les Faux-monnayeurs est un roman moderne, habile, très méta, aux personnages verbeux soigneusement ambigus. Leurs névroses sont bien de leur époque (1921, la psychanalyse a le vent en poupe). C'est un roman qui m'a happé moins pour ce qu'on pourrait appeler sa trame (ou son jeu narratif quelque peu acrobatique) que parce que je trépignais en anticipation des délicieux échanges - ou monologues - que Gide allait bien pouvoir inventer dans le chapitre d'après.
C'est aussi bien sûr un roman qui met en scène de multiples relations pédérastiques (ou disons de multiples horizons : une seule est réelle et centrale). À garder en tête si c'est matière à vous choquer. Reste que j'ai trouvé qu'entre toutes les relations complexes et changeantes que mettent en scène le roman, c'est celle-là qui est la plus sensible.
L'Événement (2000)
Sortie : 14 mars 2000. Roman
livre de Annie Ernaux
T. Wazoo a mis 8/10.
Annotation :
Janvier
Après la préciosité de Gide, Annie Ernaux arrive comme un pavé froid dans une mare de sang tiède. Est-ce à dire qu'on ne ressent rien à la lecture de son style factuel, journalistique ? Nenni, à mesure que s'écoulaient (à une vitesse folle) les pages narrant l'évènement, c'est un sentiment d'une étrange douceur qui s'est emparé de moi. Comme si le papier était imbibé de morphine. Ou plutôt comme si la distance presque désincarnée de cette rétrospective me laissait tout le loisir, à mon rythme, de m'approprier le récit. Les commentaires de l'autrice entre parenthèses, qui commentent le processus littéraire en parallèle de l'écriture de l'histoire, sont parvenues à me conquérir. J'étais pourtant sceptique de prime abord, mais cette manière très simple d'expliquer un peu le comment et un peu le pourquoi, a renforcé cette proximité bizarre entre Ernaux et moi.
Il en faut beaucoup pour parvenir à faire, sinon le silence, le calme dans ma caboche - et Ernaux l'a fait. Bien sûr, les "pires scènes" ont été un coup de poing glaçant. Le choc d'abord, puis la révolte. Mais je retiendrai avant tout cette curieuse anesthésie comme nouvelle émotion littéraire.
Hypérion (1797)
Hyperion oder Der Eremit in Griechenland
Sortie : 25 janvier 1973 (France). Poésie, Roman
livre de Friedrich Hölderlin
T. Wazoo a mis 9/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Janvier
9-10
Aurais-je pu me figurer la ferveur qui s'emparerait de moi durant la lecture du roman (i.e. poème lyrique en prose déguisé) de Hölderlin ? Fort d'une lecture assez laborieuse de ses poèmes plus tardifs, qui me donnèrent suffisamment d'images grandioses pour me persuader que la persévérance paierait un jour ; je me lançai dans Hypérion un peu craintif, comme face à un monument trop grand pour moi.
De fait, Hypérion est trop grand pour moi. Hypérion est trop grand pour lui-même, son essence poétique (entretien d'une jeunesse éternelle en miroir d'une nostalgie de la grandeur antique de son pays, désir de se fondre dans la Nature et d'accéder à un Tout divin en lui-même et dans le monde...) l'entraine de moments d'exaltation fabuleuse en désespoirs abyssaux. Si je voulais psychiatriser le propos je l'étiquetterais bien bipolaire le garçon.
À ceci près que même au fond du trou le poète a la plume enflammée, impétueuse. Hypérion dans ses excès irradie d'une confiance galvanisée dans ses visions anachroniques, son idéal désespéré. J'ai été happé crescendo dans le tumulte qui en résulta. Pendant ces deux semaines de lecture intermittente, j'ai souvent senti une chaleur tranquille dans mes joues à l'idée de me replonger dans le texte. D'abord impressionné, en spectateur, par les images convoquées, par la nature grecque exaltée, j'ai fini par vibrer de conserve au rythme des bromances fiévreuses, d'amours trop magnifiques pour n'être pas tragiques...
Charge à moi de me retenir un peu pour ne pas m'engouffrer dans La mort d'Empédocle (et boucler la boucle en visionnant l'adaptation filmée de Straub & Huillet)
Bel-Ami (1885)
Sortie : 1885 (France). Roman
livre de Guy de Maupassant
T. Wazoo a mis 8/10.
Annotation :
Janvier-Février
Ainsi s’égrainent les jours depuis que mes doigts ont tourné la dernière page, ainsi grandissent mes sentiments pour l’odieux Bel-ami.
Pas pour le personnage, non, opportuniste aux dents longues, parvenu usant des femmes comme d’autant de pions pour mieux asseoir sa place dans le Paris bourgeois de 1880. Bel-ami, si précis dans son portrait qu’à chaque session de lecture il parvenait davantage – le sournois – à se frayer un passage jusque sous ma peau. En reposant le livre je me sentais toujours un peu sale, une heure durant toutes mes paroles me paraissaient sortir de sa bouche, comme si j’étais devenu le séducteur cynique que Maupassant a trop bien peint.
Si bien que j’ai presque cru ne pas aimer ce roman, que je dévorais pourtant à toute vitesse grâce à l’écriture simple et fluide, ainsi qu’à la manière dont Maupassant structure le récit : l’action s’enchaîne, presque frénétiquement, toute concentrée autour de l’ascension fulgurante de Bel-ami. Pas de chichis. Du contexte il y en a certes, mais il est habilement placé ça et là dans les frasques journalistiques du personnage, dans ses discussions mondaines… J’ai eu beau enrager que de plus haut Bel-ami ne reçoive pas sa juste récompense (comprendre son juste châtiment) dans les dernières pages du roman, je dois reconnaître que c’est un coup de génie. Ainsi va le Paris, la France de l’époque, ainsi fonctionne la société bourgeoise, ainsi en va-t-il de la position des femmes, cruciales mais en étant rarement actrices de leur destin, piégées entre autres par les décrets napoléoniens. Que dire d’un monde dans lequel ce roman est vraisemblable ?
Bref, c’est cruellement bien. Je déplore tout de même que, pour parler des femmes, Maupassant ait fait le choix de les rendre brièvement narratrices, systématiquement après que Bel-ami les ait conquises. Elles perdent paradoxalement de leur profondeur – car on sent chez l’auteur moins d’imagination pour décrire leurs émois que lorsqu’il se met à la place de Duroy. C’est comme si ces paragraphes n’étaient là que pour acter qu’elles étaient bien devenues l’objet du protagoniste, et qu’il n’y avait plus grand-chose à espérer pour elles en tant que personnages.
Toute passion abolie (1931)
Sortie : janvier 2009 (France). Roman
livre de Vita Sackville-West
T. Wazoo a mis 7/10.
Annotation :
Février - 7/8
Après Bel-ami, la sophistication retrouvée. Et une femme, enfin, prend la parole.
Lady Slane est veuve d’un homme à qui elle a consacré une vie d’épouse modèle. Aujourd’hui, à la tête d’une famille « prestigieuse mais sans le sou » qui lorgne plus ou moins sur son héritage, elle affirme une décision étonnante : partir vivre peinarde dans un autre coin de Londres. Ouste les gosses et leurs combines.
Toute passion abolie est une œuvre turbo-bourgeoise, il faut quand même le noter ; le monde y est vu par une lorgnette toute aristocratique, mais l’effet est adouci par son personnage d’un autre temps – qui n’a plus le temps pour d’autre combat que celui de faire le point sur sa vie, à son rythme. Comprendre ses choix et surtout ce qui a conditionné des choix qui n’ont pas pu être les siens. Au crépuscule, s’arranger avec soi-même, ménager, pourquoi pas, d’étranges rencontres avec de singuliers personnages…
On s’émeut des constats nécessairement féministes de cette vieille dame au moment de faire le point sur son asservissement presque volontaire, mais aussi de son hésitation à juger trop sévèrement le système qui l’a faite se retrouver là.
Le style de Vita Sackville-West a la morsure délicate, pince-sans-rire du parler britannique. Le portrait qu’elle tire de la fratrie est hilarant de moquerie polie mais entendue. C’en est parfois presque (presque) grossier. Elle devient plus juste lorsqu’il s’agit de peindre les songeries de la Lady et de souffler sur les braises de ses passions pas-tout-à-fait-abolies.
Corbehaut
Sortie : 16 septembre 2010 (France). Roman
livre de Félix Vallotton
T. Wazoo a mis 4/10.
Annotation :
Février
Sortant de l’exposition Vallotton Forever (ce titre…) qui regroupait énormément de peinture de celui devenu avec le temps mon peintre de cœur, je me suis laissé tenter par l’un de ses trois romans (tous posthumes).
On suit les tribulations d’un journaliste parisien, écrivaillon pour un médiocre journal, s’exilant dans une petite ville sur la côte bretonne afin de trouver l’inspiration pour le roman feuilleton qu’il doit publier pour ledit journal. En fait d’inspiration, il trouvera sur place nombre de personnages tordus et d’histoires glauques locales qui nourriront ses futures œuvres.
J’ai été de prime abord enchanté de voir réémerger le peintre dans l’écrivain lorsqu’il se plaisait à décrire singulièrement des paysages hantés et à croquer des foules comme dans ses superbes gravures. J’étais aussi rendu curieux par les différents niveaux de récit, entre le présent de l’action, l’avancée du roman du protagoniste, les histoires rapportées par Monsieur Honoré ; heureux là aussi de retrouver le Vallotton touche à tout et prompt à l’exercice de style.
Malheureusement le mépris du personnage (sinon de l’auteur, mais c’est tout comme) pour la province et les gueux qui la peuplent devient très vite apparent, et je ne vous parle pas de la misogynie. La plume goguenarde de Vallotton, exquise quand elle se résume à un titre ironique et suggestif pour une illustration minimaliste, devient plus rude à encaisser lorsqu’elle s’astreint à peindre longuement un monde méchant et désabusé post-Première guerre mondiale. On sait comme celle-ci a profondément marqué Vallotton, plongé dans une fameuse déprime jusqu’en 1921 environ (le roman aurait été écrit en 1920, vraisemblablement ça n’allait toujours pas fort), et comme ça a dû informer sa vision du monde.
Mais lire ça aujourd’hui, ça m’a un peu cassé les pieds. Sans rancune Félix…
Le Côté de Guermantes (1921)
À la recherche du temps perdu / 3
Sortie : 1921 (France). Roman
livre de Marcel Proust
T. Wazoo a mis 9/10.
Annotation :
Février-Mars
Quelle démonstration ! Ce volume suit, on ne change pas une équipe qui gagne, la trajectoire en lob du fantasme du narrateur, de la rêverie abstraite qui fait se jouer un théâtre mythologique et pastoral derrière l’ombre du glorieux patronyme des Guermantes, jusqu’à la confrontation au réel et la proverbiale chute du grenier à la cave : la déception du rêveur proustien. C’est la première fois que ce voyage prend un volume entier. Marcel ne lésine pas sur les moyens de nous introduire au beau milieu des salons mondains aristocratiques du Faubourg Saint-Germain (Un amour de Swann n’en était que l’apéritif bourgeois et risible), leur verbiage codifié, leurs acteurs diversement médiocres, leurs positions (anti)dreyfusardes… Ici, plus encore que la parade ampoulée du gratin dans son jus, c’est la spécificité de l’esprit Guermantes qui se fait l’objet de l’analyse désappointée du jeune protagoniste.
Tout s’articule autour de 2 occasions mondaines (le salon de Mme de Villeparisis puis le dîner chez les Guermantes en apothéose) avec un prélude (le théâtre) et un épilogue précipité (le passage chez les Guermantes avec Swann). Lors de ce dernier, on est désormais parfaitement capables de naviguer dans les politesses (pardon j’ai failli écrire petitesses), les opinions snobs, la signification des cancans, les tics de langage d’une noblesse déliquescente qui essaye de s’embourgeoiser pour ne pas disparaître tout à fait, tandis que dans un même mouvement elle pérore à n’en plus finir sur la pureté de leur lignée – retrouvant alors, enfin ! leur charme désuet.
« Et ces préjugés d’autrefois rendirent tout à coup aux amis de M. et Mme de Guermantes leur poésie perdue ».
Dans ces dernières pages on ne peut qu’applaudir le tour de force de Proust qui se fait peintre ET pédagogue de ces croustillantes contradictions. Si la démonstration est effectivement implacable, si le roman est très souvent hilarant, il est plus volontiers indigeste que les deux précédents volumes, à la hauteur de la lente déception du narrateur.
Et puis, à côté, on a aussi vécu : la magie tragique du téléphone ; l’expérience des bouchons d’oreille ; l’agonie de la grand-mère et l’invraisemblable esbroufe du médecin des nerfs ; Saint-Loup l’ami toujours fougueux ; le spectre de Dreyfus qui polarise les relations ; les incroyables jeux d’ombre dans la baignoire devant la Berma ; les accès de fureur inouïs de Charlus (peut-être le personnage le plus dingo jusqu’ici)
Argent
Sortie : 2018 (France). Poésie, Politique & économie
livre de Christophe Hanna
T. Wazoo a mis 8/10 et a écrit une critique.
Annotation :
Mars
cf critique
La Servante écarlate (1985)
The Handmaid's Tale
Sortie : 1987 (France). Roman, Science-fiction
livre de Margaret Atwood
T. Wazoo a mis 7/10.
Annotation :
VO
Octobre 2024 à Avril 2026
A Handmaid’s Tale a eu le sort malheureux qu’ont partagé certains autres de la même période : entamés et jamais terminés, indépendamment de leurs qualités propres. En 2026 le démon de la lecture m’a repris, j’espère qu’il me possèdera un temps encore ; j’ai repris le roman, dont il me restait environ la moitié à lire.
Impossible de découvrir le livre aujourd’hui sans que résonne le bruit causé par son adaptation en série TV. Je savais que c’était l’horreur. Ce que je savais moins, c’est à quel point on est initialement protégés de cette horreur tout en y étant résolument plongé. C’est que la narratrice a appris, avec les années, à lisser jusqu’à ses propres pensées pour ne rien laisser dépasser, pour les autres comme pour elle-même. Ainsi parle-t-elle, presque du même ton, des fleurs qui poussent dans le jardin que du dispositif écrasant dans lequel elle évolue en rasant les murs. L’horreur est sous le tapis, ne débordant qu’en de rares (mais puissantes) occasions – pourtant elle hante tout l’édifice. Chaque prudence, chaque euphémisme, chaque phrase savamment concise, factuelle, témoigne du poids incommensurable qui écrase les Servantes (et les femmes en général, quoique les hommes ne prennent aussi pour leur grade, pourvu qu’ils ne soient pas situés au plus haut de la société). Quelques procédés d'écritures assez habiles font même douter de la véracité (ou du moins de l'authenticité) de certains des évènements narrés dans le récit. Qu'est-il encore permis de penser, de se remémorer, même une fois sorti du système ? Et quand le sang se remet à couler, trop chaud dans les veines engourdies d’Offred, on se met presque à regretter les temps exsangues. La prudence, les œillères, la lâcheté. L’oubli.
Quoique certains aspects trahissent le fait que le texte date des années 80, l’arôme qui en transpire a une aigreur trop familière pour ne pas dresser quelques poils anxieux sur nos nuques moites en big 2026. Je ne dévoilerai pas l’idée assez géniale de l’épilogue, mais j’apprécie qu’il soit posé là ; difficile ne pas y voir un « victory lap » pour Margaret Atwood, qui en profite l’air de rien pour dévoiler un peu plus les rouages de son invention fasciste puritaine, sa logique implacable et hélas tous les précédents historiques dans lesquels elle a puisé son inspiration.
Mémoires d'Hadrien (1951)
Sortie : 1951 (France). Roman
livre de Marguerite Yourcenar
T. Wazoo a mis 8/10.
Annotation :
Avril
L’entrée dans le faramineux effort docufictionnel de Marguerite Yourcenar s’est faite pour moi au moins en trois temps.
Un premier, presque hypnotisé, en marchant sous le soleil du printemps précoce qui nous aura rosi le teint en ce début avril, à me laisser couler le long d’un cours de pensée poétique, sage, d’une impressionnante fluidité, à discourir presque tendrement sur le sommeil, la nourriture, la chasse, l’amour et je ne sais plus quels autres sujets délassants. Ce passage, qui introduit le roman, Yourcenar dit l’avoir écrit d’une traite, lors d’une nuit passée sur une couchette de wagon (« Je ne me souviens guère d’un jour plus ardent, ni de nuits plus lucides ») et ce n’est pas dur à croire. Rien dans le roman n’aura tout à fait la même saveur que cette introduction.
Cela devient apparent dès le chapitre suivant, alors qu’Hadrien commence à structurer son récit de manière chronologique, racontant effectivement sa vie au jeune Marc-Aurèle. Soudainement la fluidité du style hadriatique avait pris les airs d’une leçon bien appliquée, sa sagesse était presque ronflante. Le récit des évènements et les enseignements paraissaient tenir d’un bon sens de tous les instants, et lorsque l’empereur se risque à faire une prédiction de vieux sage sur l’avenir du monde et des mœurs, c’est presque tricher !
Ma chance, c’est qu’au deuxième temps succéda un troisième, un lent fondu enchaîné qui peignit d’un beau technicolor ce qui m’avait semblé être un terne noir et blanc historique. Porté par cette plume légère et agile, par la rigueur du portrait méditerranéen, des us romains et des coutures hellénistiques dont Hadrien ornementait volontiers sa toge, j’ai vu les couleurs des périples de l’empereur voyageur. J’ai commencé à être habité par une esquisse intérieure de l’époque, d’un monde. L’accumulation de tranches de vies et de pensées tantôt stratégiques, tantôt spirituelles, hédonistes (la passion pour Antinoüs en premier lieu, rare fragment bouleversant de cette biographie subjective), littéraires de Yourcenar/Hadrien, établissaient par touches un paysage composite de plus en plus vivant ; et dans le même mouvement suggéraient un hors-champ formidable. C’est le risque lorsqu’on entreprend de toucher à l’Empire Romain… Je suis à ça de comprendre pourquoi certains types y pensent tous les jours.
Je recommande de pousser la lecture jusqu'au carnet de notes de Yourcenar sur l'élaboration du roman.
Journal d'un curé de campagne (1936)
Sortie : 1936 (France). Roman
livre de Georges Bernanos
T. Wazoo a mis 7/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.
Annotation :
Avril - 7/8
Le moins que l’on puisse dire du Journal d’un curé de campagne, c’est qu’il n’est pas ce recueil contemplatif de tranches de vie pastorale que son titre seul peut laisser fantasmer. Point de campagne-p0rn ce coup-ci (ça c’est pour toi Emilien).
Non, notre curé, si j’étais d’humeur malicieuse, je dirais bien que c’est le diable qu’il a au corps. Sorte de figure fébrile, enfiévrée, insomniaque, idéaliste et torturée, il n’aura de cesse de questionner sa foi face au marasme dans lequel nagent certains de ses paroissiens – et sa propre capacité à leur faire emprunter le chemin de la grâce – à leur corps défendant. Et ce alors que lui-même s’enfonce dans les affres d’un mal mystérieux… À l’image du pain sec trempé dans le vin chaud du curé, ce livre compose une fragrance complexe qui sent le désespoir et l’ivresse (et souvent l’ivresse du désespoir). Ce n’est pas tant du misérabilisme ou du voyeurisme qu’une vision de toute l’ambiguïté de la mission sacerdotale mise à l’épreuve du réel, menée par un personnage hanté de doutes mais entier et fervent dans ses relations aux pauvres hères (et riches nobles tourmentés).
C’est un livre que j’ai trouvé difficile à lire. Premièrement car, entier comme l’est son personnage, Bernanos lance une réflexion complexe sans chercher à se mettre au niveau de ceux qui, comme moi, n’ont que d’assez lointaines notions de la chrétienté, de son essence et de son histoire. Certains des passages les plus enflammés – et les plus passionnants – sont tous ces « dialogues » (quasiment des monologues rapportés) du curé avec quelque illustre personnage, au premier lieu desquels l’incroyable curé de Torcy. Sans pouvoir en saisir tous les enjeux, la vigueur de ces opinions, sculptées par le style soutenu quoique charnu de l’auteur, force le respect.
Le Journal est aussi venu me chercher sur un autre registre, sans que j’y sois préparé : chrétien je ne suis pas, mais psychologue oui. Notre curé se retrouve embarqué dans des dialogues qui prennent l’allure de violentes confessions, qu’il mène à sa manière de curé, qui n’a cessé de faire jaillir en moi des réflexes cliniques « roh j’aurais pas répondu ça ! », « tudieu ! comment ose-t-il ? ». Déformation professionnelle rigolote, mais qui témoigne d’à quel point le roman, au fond, a pu m’ébranler.
Les Damnés de la terre (1961)
Sortie : 1961 (France). Essai, Politique & économie
livre de Frantz Fanon
T. Wazoo a mis 8/10.
Annotation :
Mai
On entre dans les Damnés de la terre par une porte douloureuse, qui déjà troublera ceux qui n’ont qu’une notion assez abstraite de la pensée décoloniale. Il est question de la violence, bien entendu de celle du colon mais ensuite et surtout de la manière dont, presque mécaniquement, par une logique implacable, celle du colonisé ne peut émerger qu’en miroir de cette violence première et immanente au système colonial. Quand on s’adresse à un peuple avec un langage donné, violent, il est insensé de s’étonner qu’il réponde dans cette même langue. Mais avant d'être dirigée contre l'ennemi désigné, cette violence, aveugle, a mainte fois été celle du colonisé aliéné contre son semblable.
Difficile, donc de sortir indemne de cet ample premier chapitre. D’autant plus qu’à côté de l’analyse précise (matérialiste) et assurée de ces dynamiques, Fanon se laisse parfois emporter par des élans lyriques et compose, comme en parallèle de son analyse de l’émergence des luttes de libération nationale africaines, une poésie révolutionnaire fiévreuse. Dans les Damnés de la terre, la tranquillité cohabite avec la fièvre. Tranquillité de l’idéologue face au mouvement de l’histoire, qui contemple la promesse d’un monde libéré qu’on ne saurait empêcher d’advenir. Fièvre du poète, presque prophète, critique de l’idée dépassée qui croit que ce système (colonial donc capitaliste) s’effondrera de lui-même sous le poids de ses propres contradictions ; là pour participer à montrer au sujet révolutionnaire (dans les colonies ça n’est pas le prolétariat mais l’immense majorité paysanne) la voie de l’action.
On peut s'imaginer la difficulté de la double tâche de Fanon : écrire un manifeste décolonial rigoureux, radical et efficient… dans un temps limité, puisqu’il se savait alors condamné. Le livre d’ailleurs s’achève après un chapitre particulièrement glaçant : l’auteur remet sa blouse de psychiatre et nous expose les conséquences pathologiques de la guerre d’Algérie, et notamment de la torture appliquée sur les « indigènes ». Ces tableaux cliniques (dans tous les sens du terme) étayent plusieurs des concepts posés dans les chapitres, leur donnent un corps.
Pour un premier pas, ce n’était peut-être pas le plus facile à encaisser, mais ça (r)éveille. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que malgré le fait que l’histoire ait fait du chemin depuis (donnant raison et tort à Fanon selon les sujets), le texte reste d’actualité.
Chavirer (2020)
Sortie : 19 août 2020 (France). Roman
livre de Lola Lafon
T. Wazoo a mis 8/10.
Annotation :
Mai
Lu sur le conseil avisé d'une collègue.
Roman choral, Chavirer se structure comme une série de cercles pas tout à fait concentriques ayant tous en commun une partie très précise, réduite mais cruciale, de leur surface narrative. L'étude clinique de la manière d'un évènement qui fit d'une petite fille la victime exemplaire (puis le relai) d'un piège organisé. La participation de celle-ci au système qui l'a engendrée et les échos de cette séquence dans les décennies qui suivront.
L'écriture de Lafon est souvent froide, précise dans ce qu'elle souligne, sans fioriture mais avec le détail, l'anecdote qui dit tout, qui cache la forêt. J'ai pu, durant ma lecture, avoir l'impression qu'elle appuyait trop certains passages, y appliquant son jugement de manière univoque sur le sujet sensible des réseaux de pédocriminalité et leurs conséquences au long terme. Je suis de nature à me crisper par réflexe lorsque j'ai l'impression qu'on me dit quoi penser alors que les "faits" parlent d'eux-mêmes. Ainsi, un moment j'ai pu vivre Chavirer comme un jeu de marionnettes au dessus duquel l'autrice assénait des vérités entendues. Pardonnez la caricature.
Cependant, à mesure que le livre avance, que s'étoffent les personnages et les "témoignages", j'ai dû admettre que j'avais sous-estimé la subtilité de Lafon, qui sait manier la pudeur, la retenue quand il le faut ; qui sait être assassin quand c'est capital de ne plus laisser le moindre doute. Quand il s'agit de pointer du doigt, après les avoir progressivement devinés, les rouages de l'odieuse machine à broyer des jeunes filles en examinant soigneusement leurs cicatrices mentales.
Les Sociétés matriarcales (2019)
Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde
Sortie : 2020 (France). Essai
livre de Heide Goettner-Abendroth
T. Wazoo le lit actuellement.
Annotation :
Juin
Cas inédit depuis mon retour à la lecture, je vais le choix d'arrêter en cours de route, après une bonne moitié du livre.
Pourtant ma lecture a été passionnée, et comment ne pas être fasciné par la thèse de ce livre : rassembler les indices (surtout anthropologique, mais aussi archéologiques etc) laissant entendre l'existence d'un matriarcat primordial, ou en tout cas qui aurait été "hégémonique" fut un temps dans l'histoire humaine, bien avant le patriarcat qui serait apparu 4000 ans "seulement" avant notre ère. "Matriarcat" étant défini ici non pas comme la domination des femmes sur les hommes, en miroir du patriarcat, mais comme société où la femme est certes centrale (matrilinéarité, matrilocalité, conceptions spirituelles/religieuses...) mais où les relations sont égalitaires, avec répartition des ressources au collectif, sans propriété privée... Vous commencez à voir comment ce bouquin ressemble à s'y méprendre à un petit rêve éveillé pour gauchiste féministe, dessinant les contours d'un précédent massif dans l'histoire de l'humanité qui donnerait du courage pour imaginer de meilleurs modèles de sociétés progressistes et anticapitalistes.
C'est pourquoi j'ai dévoré le livre avec un enthousiasme ardent (aveugle, mais surtout naïf, étant assez neuf dans le domaine de l'anthropologie), lui et moi nous rêvâmes de conserve. Ce malgré des signes préoccupants, au premier lieu desquels l'idéalisation systématiques des peuples présentés par Heide Goettner-Abendroth (avec des propos parfois carrément fétichistes), ainsi que la manière systématique avec laquelle HGA indique que les études sur les sociétés matriarcales sont rejetées par une communauté scientifique nécessairement patriarcale, à cause de leur biais (argument bien pratique pour se rendre inattaquable et qu'on retrouverait aussi bien dans n'importe quelle théorie du complot pour excuser une absence de légitimité scientifique).
La lecture d'un article parfaitement accablant passant au crible la méthodologie très douteuse de HGA et ses malhonnêtetés intellectuelles, ses appuis sur une littérature dépassée, son institut indépendant et ses formations, ses cercles de guérison spirituels... et patatras, ce rêve perd de son éclat scientifique et devient une belle histoire, trop belle pour être vraie. Auteurs de SF, donnez-vous en à coeur joie en revanche, puisez dans ce matériau ma foi riche en imaginaire !
Les Chants de Maldoror (1869)
Sortie : 1869 (France). Poésie
livre de Comte de Lautréamont (Isidore Ducasse)
T. Wazoo a mis 9/10.
Annotation :
Juin
Plongeant essentiellement en aveugle, je n'aurais pas pu être préparé à ce degré de noirceur, épique jusqu'au grotesque. Apprivoisant les affres de Maldoror et sa terrible revanche sur l'espèce humaine, si indigne d'amour qu'elle ne peut plus être que l'objet d'une haine absolue ; je n'étais pas non plus préparé à ce que ce soit (parfois) aussi drôle, à ce qu'Isidore Ducasse de Lautréamont prenne tant de malin plaisir à rendre certaines pages aussi difficile à lire que possible, jouant avec les mots comme les surréalistes le feront un demi-siècle plus tard, frôlant l'écriture automatique par moments. Cf : la strophe des "Deux piliers" par exemple.
De ces chants est vomie une invraisemblable faune d'espèces contraires qui se côtoient sans pour autant s'anéantir mutuellement. Horriblement vil et parfois merveilleux, d'un noir abyssal où percent des rayons de l'or le plus pur. Une écriture terriblement précise, méticuleuse comme le serait un entomologiste épinglant la chitine de ses insectes crevés, qui donne toutefois l'illusion d'avoir été le fruit d'une spontanéité impérieuse - ou bien est-ce l'inverse ? Un ouvrage si dense qu'une première lecture n'en écorchera que le vernis le plus superficiel. Un frisson de plaisir inavouable me parcourt l'échine à l'idée qu'il me faudra un jour revenir rendre visite à l'innommable, et tenter d'en ressortir sans qu'il m'ait planté trois dagues dans la gorge.
Des flashs qui marquent durablement la mémoire : la plainte du cheveu dans le couvent-bordel ; le naufrage et l'union charnelle avec la requine ; la folle et les bassesses du chien ; l'ingénieuse conception de la mine à poux ; le sommeil de l'hermaphrodite ; le combat contre l'ange-lampe-à-huile ; et bien sûr la composition mythique du corps de Maldoror.
Cézanne (1896)
Sortie : 23 mai 2012 (France). Beau livre & artbook
livre de Joachim Gasquet
T. Wazoo a mis 7/10.
Annotation :
Juillet
7/8
Ce mois de juillet de lecture aura ressemblé à un bouclage de boucle en règle : cf l'annotation tout en haut de la liste. Après avoir vu le film "Cézanne" de Straub & Huillet qui m'avait lancé sur Hölderlin grâce à une scène comprenant un extrait déclamé de sa tragédie avortée "La mort d'Empédocle", après avoir lu des poèmes tardifs et Hypérion, il est temps de tourner une page un lisant d'une part le livre de Joachim Grasquet d'où sont extraits tous les verbatims du film "Cézanne" ; d'autre part il s'agit d'enchaîner avec la lecture de la fameuse tragédie (puis regarder le film de S&H adaptant Empédocle, mais ça c'est encore aut' chose)
Le livre de Grasquet est séparé en deux parties ; l'une qui se propose d'être une sorte de biographie, partiale et quelque peu idéalisée, de l'artiste par ce que Grasquet lui-même connaissait de vue (lui qui, par l'entremise de son papa, le connut dans son grande âge) et par une revue extensive des informations trouvables à son sujet, à ce qu'en dirent ses contemporains, etc. Une partie intéressante, qui replace le C. dans son époque, qui nous apprend ses maîtres et influences, et peut-être plus que tout : donne envie de voir des peintures. Paul, avec sa ferveur béate et son exigence grincheuse, m'a donné envie d'aller m'abreuver à de nombreuses sources (les maîtres Vénitiens, Courbet, Delacroix...). Il faut quand même s'enquiller les superlatifs de Grasquet, ce qui peut être fatigant à la longue.
Mais la plus belle partie c'est la seconde, celle qui s'intitule "Ce qu'il m'a dit" et qui effectivement laisse parler l'artiste. Ce sont ces réflexions, ces humeurs grandioses qui sont lues par la voix morne de Danielle Huillet dans le film et qui me marquèrent tant : exposant l'absolue rigueur de la soumission de Cézanne au métier, à la lumière et aux couleurs. Une vie passée à peindre la vérité d'un chatoiement.
La Mort d'Empédocle (1846)
Der Tod des Empedokles
Sortie : mai 1988 (France). Théâtre, Poésie
livre de Friedrich Hölderlin
T. Wazoo a mis 8/10.
Annotation :
Juillet
Hölderlin travaille successivement sur 3 versions d’une mise en tragédie des derniers moments d’Empédocle, philosophe, poète, médecin, « figure bariolée » (sic. Nietzsche) qui se vêtait et se comportait comme un Roi et se serait jeté dans l’Etna, ne laissant que ses sandales au bord du cratère. Quoiqu’il en soit, dans la tragédie, il pécha par excès d’hybris par deux fois, en se proclamant l’égal des Dieux (si bien que, favori desdits Dieux et du peuple d’Agrigente en Sicile ; il fut abandonné par tous ceux-là), puis en prenant la décision inébranlable de se suicider pour résoudre son nœud existentiel. Sauf que Hölderlin ne parviendra jamais à écrire cette fin. Restent donc 3 versions fragmentaires et un essai écrit entre la 2ème et la 3ème version (« Fondements pour Empédocle ») qui semble préciser la relation du poète au sacrifice (mais qui en réalité entre en contradiction avec la manière dont il structure sa tragédie). Plus de questions que de réponses.
J’y ai en tout cas retrouvé les échos du Hölderlin d’Hypérion : qui se voit investi d’une mission poétique incommensurable, prophète d’une Nature glorieuse auprès de ses moribonds et indignes contemporains, tellement ivre d’absolu que seule la mort peut paraître un digne accomplissement en tant que retour à une Unité première et perdue dès la naissance. Mais cette fois, la question du sacrifice l’obsède, c’est le premier sujet, comme en témoigne même les structures des différentes versions. Ainsi la première met en scène un prêtre « rival » d’Empédocle qui conspire pour le faire bannir, l’anathème de ce dernier prend une bonne part de l’intrigue ; tandis qu’à la troisième l’action commence alors qu’Empédocle vit déjà en ermite au bord de l’Etna et a bel et bien entériné sa décision de s’immoler.
Si la plume d’Hölderlin est réellement sublime (quoique fragmentée, avec des tournures et une syntaxe parfois étranges même pour du Hölderlin, cf la deuxième version) et sa force d’évocation intacte, la postface du traducteur Clément Layet me paraît réellement indispensable en ce qu’elle permet de rendre palpable, digeste, le dialogue touchant (tragique !) entre la tragédie et l’essai, et également en ce qu’elle explore ce qui a pu permettre l’odieuse récupération de Hölderlin par les nazis pour galvaniser la nation et glorifier le sacrifice.




















