Cover J'aurai lu 2026

J'aurai lu 2026

wishful listing = espérer que créer une liste de lecture de l'année me poussera à lire pour de vrai
après quelques années de dynamiques avortées, j'ai bon espoir que 2026 sera mon renouveau littéraire

2021 :
https://www.senscritique.com/liste/j_ai_lu_2021/2927951
2022 :
https://www.senscritique.com/liste/lis_je_2022/3309524
2023, bon... :
https://www.senscritique.com/liste/je_lirai_2023/3421156

Liste de

12 livres

créée il y a 4 mois · modifiée il y a 4 jours
Hymnes, élégies et autres poèmes
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Hymnes, élégies et autres poèmes

Sortie : 1950 (France). Poésie

livre de Hoelderlin

T. Wazoo a mis 7/10.

Annotation :

Janvier

Je me suis lancé dans Hölderlin presque au hasard, à la suite du visionnage du très marquant "Cézanne" de Straub & Huillet qui contenait une récitation d'un extrait de la Mort d'Empédocle (en Allemand bien sûr) sur un plan sublime de forêt secouée par le vent.

Ça a suffi pour que mon regard soit attiré en bouquinerie par une version d'occase de ce recueil de poèmes composés de 1798 à 1806. C'est évident que je n'étais pas vraiment "prêt" à aborder la poésie de Hölderlin, de par la complexité de sa structure poétique, les références historiques et géographiques qui m'échappent - et de par mes propres limites, n'ayant pas encore tout à fait retrouvé l'habitude de fixer mon cerveau sur de la lecture. Encore moins sur de la poésie où les mots sont posés avec une parcimonie toute particulière et demandent une attention particulièrement soutenue.

J'ai lu avec une fluidité souvent contrariée (notamment sur les textes les plus longs, hymnes et élégies), mais j'ai remarqué que les tapisseries éblouissantes, riches de couleurs vives, de grands sentiments épiques d'une insondable nostalgie... m'apparaissaient avec bien plus de clarté à la RE-lecture. Je sais donc qu'il ne me reste, eh bien, qu'à m'y replonger un jour pour l'apprécier un peu plus à sa juste valeur.

Mais ça m'aura permis de me préparer à Hypérion, qui me semble plus abordable et m'attire follement !

Les Faux-Monnayeurs
7.4

Les Faux-Monnayeurs (1925)

Sortie : 1925 (France). Roman

livre de André Gide

T. Wazoo a mis 7/10.

Annotation :

Janvier

Il y a quelque chose dans l'écriture d'André Gide qui maintient à distance alors même que la virtuosité de son style lui permet bien des élans (presque lyriques) sur des sujets très pointus en étant à la fois incisif et pertinent. Mais c'est comme s'il était dur de s'attacher profondément à ces personnages aux contradictions internes trop minutieusement orchestrées. Tant et si bien que si l'écriture de leur destin est faite pour échapper à des schémas rebattus, j'ai peiné à m'émouvoir des surprises qui leur étaient réservées.

Les Faux-monnayeurs est un roman moderne, habile, très méta, aux personnages verbeux soigneusement ambigus. Leurs névroses sont bien de leur époque (1921, la psychanalyse a le vent en poupe). C'est un roman qui m'a happé moins pour ce qu'on pourrait appeler sa trame (ou son jeu narratif quelque peu acrobatique) que parce que je trépignais en anticipation des délicieux échanges - ou monologues - que Gide allait bien pouvoir inventer dans le chapitre d'après.

C'est aussi bien sûr un roman qui met en scène de multiples relations pédérastiques (ou disons de multiples horizons : une seule est réelle et centrale). À garder en tête si c'est matière à vous choquer. Reste que j'ai trouvé qu'entre toutes les relations complexes et changeantes que mettent en scène le roman, c'est celle-là qui est la plus sensible.

L'Événement
8

L'Événement (2000)

Sortie : 14 mars 2000. Roman

livre de Annie Ernaux

T. Wazoo a mis 8/10.

Annotation :

Janvier

Après la préciosité de Gide, Annie Ernaux arrive comme un pavé froid dans une mare de sang tiède. Est-ce à dire qu'on ne ressent rien à la lecture de son style factuel, journalistique ? Nenni, à mesure que s'écoulaient (à une vitesse folle) les pages narrant l'évènement, c'est un sentiment d'une étrange douceur qui s'est emparé de moi. Comme si le papier était imbibé de morphine. Ou plutôt comme si la distance presque désincarnée de cette rétrospective me laissait tout le loisir, à mon rythme, de m'approprier le récit. Les commentaires de l'autrice entre parenthèses, qui commentent le processus littéraire en parallèle de l'écriture de l'histoire, sont parvenues à me conquérir. J'étais pourtant sceptique de prime abord, mais cette manière très simple d'expliquer un peu le comment et un peu le pourquoi, a renforcé cette proximité bizarre entre Ernaux et moi.

Il en faut beaucoup pour parvenir à faire, sinon le silence, le calme dans ma caboche - et Ernaux l'a fait. Bien sûr, les "pires scènes" ont été un coup de poing glaçant. Le choc d'abord, puis la révolte. Mais je retiendrai avant tout cette curieuse anesthésie comme nouvelle émotion littéraire.

Hypérion
8.4

Hypérion (1797)

Hyperion oder Der Eremit in Griechenland

Sortie : 25 janvier 1973 (France). Poésie, Roman

livre de Friedrich Hölderlin

T. Wazoo a mis 9/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Janvier

9-10

Aurais-je pu me figurer la ferveur qui s'emparerait de moi durant la lecture du roman (i.e. poème lyrique en prose déguisé) de Hölderlin ? Fort d'une lecture assez laborieuse de ses poèmes plus tardifs, qui me donnèrent suffisamment d'images grandioses pour me persuader que la persévérance paierait un jour ; je me lançai dans Hypérion un peu craintif, comme face à un monument trop grand pour moi.

De fait, Hypérion est trop grand pour moi. Hypérion est trop grand pour lui-même, son essence poétique (entretien d'une jeunesse éternelle en miroir d'une nostalgie de la grandeur antique de son pays, désir de se fondre dans la Nature et d'accéder à un Tout divin en lui-même et dans le monde...) l'entraine de moments d'exaltation fabuleuse en désespoirs abyssaux. Si je voulais psychiatriser le propos je l'étiquetterais bien bipolaire le garçon.

À ceci près que même au fond du trou le poète a la plume enflammée, impétueuse. Hypérion dans ses excès irradie d'une confiance galvanisée dans ses visions anachroniques, son idéal désespéré. J'ai été happé crescendo dans le tumulte qui en résulta. Pendant ces deux semaines de lecture intermittente, j'ai souvent senti une chaleur tranquille dans mes joues à l'idée de me replonger dans le texte. D'abord impressionné, en spectateur, par les images convoquées, par la nature grecque exaltée, j'ai fini par vibrer de conserve au rythme des bromances fiévreuses, d'amours trop magnifiques pour n'être pas tragiques...

Charge à moi de me retenir un peu pour ne pas m'engouffrer dans La mort d'Empédocle (et boucler la boucle en visionnant l'adaptation filmée de Straub & Huillet)

Bel-Ami
7.4

Bel-Ami (1885)

Sortie : 1885 (France). Roman

livre de Guy de Maupassant

T. Wazoo a mis 8/10.

Annotation :

Janvier-Février

Ainsi s’égrainent les jours depuis que mes doigts ont tourné la dernière page, ainsi grandissent mes sentiments pour l’odieux Bel-ami.

Pas pour le personnage, non, opportuniste aux dents longues, parvenu usant des femmes comme d’autant de pions pour mieux asseoir sa place dans le Paris bourgeois de 1880. Bel-ami, si précis dans son portrait qu’à chaque session de lecture il parvenait davantage – le sournois – à se frayer un passage jusque sous ma peau. En reposant le livre je me sentais toujours un peu sale, une heure durant toutes mes paroles me paraissaient sortir de sa bouche, comme si j’étais devenu le séducteur cynique que Maupassant a trop bien peint.

Si bien que j’ai presque cru ne pas aimer ce roman, que je dévorais pourtant à toute vitesse grâce à l’écriture simple et fluide, ainsi qu’à la manière dont Maupassant structure le récit : l’action s’enchaîne, presque frénétiquement, toute concentrée autour de l’ascension fulgurante de Bel-ami. Pas de chichis. Du contexte il y en a certes, mais il est habilement placé ça et là dans les frasques journalistiques du personnage, dans ses discussions mondaines… J’ai eu beau enrager que de plus haut Bel-ami ne reçoive pas sa juste récompense (comprendre son juste châtiment) dans les dernières pages du roman, je dois reconnaître que c’est un coup de génie. Ainsi va le Paris, la France de l’époque, ainsi fonctionne la société bourgeoise, ainsi en va-t-il de la position des femmes, cruciales mais en étant rarement actrices de leur destin, piégées entre autres par les décrets napoléoniens. Que dire d’un monde dans lequel ce roman est vraisemblable ?

Bref, c’est cruellement bien. Je déplore tout de même que, pour parler des femmes, Maupassant ait fait le choix de les rendre brièvement narratrices, systématiquement après que Bel-ami les ait conquises. Elles perdent paradoxalement de leur profondeur – car on sent chez l’auteur moins d’imagination pour décrire leurs émois que lorsqu’il se met à la place de Duroy. C’est comme si ces paragraphes n’étaient là que pour acter qu’elles étaient bien devenues l’objet du protagoniste, et qu’il n’y avait plus grand-chose à espérer pour elles en tant que personnages.

Toute passion abolie
8

Toute passion abolie (1931)

Sortie : janvier 2009 (France). Roman

livre de Vita Sackville-West

T. Wazoo a mis 7/10.

Annotation :

Février - 7/8

Après Bel-ami, la sophistication retrouvée. Et une femme, enfin, prend la parole.

Lady Slane est veuve d’un homme à qui elle a consacré une vie d’épouse modèle. Aujourd’hui, à la tête d’une famille « prestigieuse mais sans le sou » qui lorgne plus ou moins sur son héritage, elle affirme une décision étonnante : partir vivre peinarde dans un autre coin de Londres. Ouste les gosses et leurs combines.

Toute passion abolie est une œuvre turbo-bourgeoise, il faut quand même le noter ; le monde y est vu par une lorgnette toute aristocratique, mais l’effet est adouci par son personnage d’un autre temps – qui n’a plus le temps pour d’autre combat que celui de faire le point sur sa vie, à son rythme. Comprendre ses choix et surtout ce qui a conditionné des choix qui n’ont pas pu être les siens. Au crépuscule, s’arranger avec soi-même, ménager, pourquoi pas, d’étranges rencontres avec de singuliers personnages…

On s’émeut des constats nécessairement féministes de cette vieille dame au moment de faire le point sur son asservissement presque volontaire, mais aussi de son hésitation à juger trop sévèrement le système qui l’a faite se retrouver là.

Le style de Vita Sackville-West a la morsure délicate, pince-sans-rire du parler britannique. Le portrait qu’elle tire de la fratrie est hilarant de moquerie polie mais entendue. C’en est parfois presque (presque) grossier. Elle devient plus juste lorsqu’il s’agit de peindre les songeries de la Lady et de souffler sur les braises de ses passions pas-tout-à-fait-abolies.

Corbehaut
-

Corbehaut

Sortie : 16 septembre 2010 (France). Roman

livre de Félix Vallotton

T. Wazoo a mis 4/10.

Annotation :

Février

Sortant de l’exposition Vallotton Forever (ce titre…) qui regroupait énormément de peinture de celui devenu avec le temps mon peintre de cœur, je me suis laissé tenter par l’un de ses trois romans (tous posthumes).

On suit les tribulations d’un journaliste parisien, écrivaillon pour un médiocre journal, s’exilant dans une petite ville sur la côte bretonne afin de trouver l’inspiration pour le roman feuilleton qu’il doit publier pour ledit journal. En fait d’inspiration, il trouvera sur place nombre de personnages tordus et d’histoires glauques locales qui nourriront ses futures œuvres.

J’ai été de prime abord enchanté de voir réémerger le peintre dans l’écrivain lorsqu’il se plaisait à décrire singulièrement des paysages hantés et à croquer des foules comme dans ses superbes gravures. J’étais aussi rendu curieux par les différents niveaux de récit, entre le présent de l’action, l’avancée du roman du protagoniste, les histoires rapportées par Monsieur Honoré ; heureux là aussi de retrouver le Vallotton touche à tout et prompt à l’exercice de style.

Malheureusement le mépris du personnage (sinon de l’auteur, mais c’est tout comme) pour la province et les gueux qui la peuplent devient très vite apparent, et je ne vous parle pas de la misogynie. La plume goguenarde de Vallotton, exquise quand elle se résume à un titre ironique et suggestif pour une illustration minimaliste, devient plus rude à encaisser lorsqu’elle s’astreint à peindre longuement un monde méchant et désabusé post-Première guerre mondiale. On sait comme celle-ci a profondément marqué Vallotton, plongé dans une fameuse déprime jusqu’en 1921 environ (le roman aurait été écrit en 1920, vraisemblablement ça n’allait toujours pas fort), et comme ça a dû informer sa vision du monde.

Mais lire ça aujourd’hui, ça m’a un peu cassé les pieds. Sans rancune Félix…

Le Côté de Guermantes
8.4

Le Côté de Guermantes (1921)

À la recherche du temps perdu / 3

Sortie : 1921 (France). Roman

livre de Marcel Proust

T. Wazoo a mis 9/10.

Annotation :

Février-Mars

Quelle démonstration ! Ce volume suit, on ne change pas une équipe qui gagne, la trajectoire en lob du fantasme du narrateur, de la rêverie abstraite qui fait se jouer un théâtre mythologique et pastoral derrière l’ombre du glorieux patronyme des Guermantes, jusqu’à la confrontation au réel et la proverbiale chute du grenier à la cave : la déception du rêveur proustien. C’est la première fois que ce voyage prend un volume entier. Marcel ne lésine pas sur les moyens de nous introduire au beau milieu des salons mondains aristocratiques du Faubourg Saint-Germain (Un amour de Swann n’en était que l’apéritif bourgeois et risible), leur verbiage codifié, leurs acteurs diversement médiocres, leurs positions (anti)dreyfusardes… Ici, plus encore que la parade ampoulée du gratin dans son jus, c’est la spécificité de l’esprit Guermantes qui se fait l’objet de l’analyse désappointée du jeune protagoniste.

Tout s’articule autour de 2 occasions mondaines (le salon de Mme de Villeparisis puis le dîner chez les Guermantes en apothéose) avec un prélude (le théâtre) et un épilogue précipité (le passage chez les Guermantes avec Swann). Lors de ce dernier, on est désormais parfaitement capables de naviguer dans les politesses (pardon j’ai failli écrire petitesses), les opinions snobs, la signification des cancans, les tics de langage d’une noblesse déliquescente qui essaye de s’embourgeoiser pour ne pas disparaître tout à fait, tandis que dans un même mouvement elle pérore à n’en plus finir sur la pureté de leur lignée – retrouvant alors, enfin ! leur charme désuet.

« Et ces préjugés d’autrefois rendirent tout à coup aux amis de M. et Mme de Guermantes leur poésie perdue ».

Dans ces dernières pages on ne peut qu’applaudir le tour de force de Proust qui se fait peintre ET pédagogue de ces croustillantes contradictions. Si la démonstration est effectivement implacable, si le roman est très souvent hilarant, il est plus volontiers indigeste que les deux précédents volumes, à la hauteur de la lente déception du narrateur.

Et puis, à côté, on a aussi vécu : la magie tragique du téléphone ; l’expérience des bouchons d’oreille ; l’agonie de la grand-mère et l’invraisemblable esbroufe du médecin des nerfs ; Saint-Loup l’ami toujours fougueux ; le spectre de Dreyfus qui polarise les relations ; les incroyables jeux d’ombre dans la baignoire devant la Berma ; les accès de fureur inouïs de Charlus (peut-être le personnage le plus dingo jusqu’ici)

Argent
8

Argent

Sortie : 2018 (France). Poésie, Politique & économie

livre de Christophe Hanna

T. Wazoo a mis 8/10 et a écrit une critique.

Annotation :

Mars

cf critique

La Servante écarlate
7.6

La Servante écarlate (1985)

The Handmaid's Tale

Sortie : 1987 (France). Roman, Science-fiction

livre de Margaret Atwood

T. Wazoo a mis 7/10.

Annotation :

VO

Octobre 2024 à Avril 2026

A Handmaid’s Tale a eu le sort malheureux qu’ont partagé certains autres de la même période : entamés et jamais terminés, indépendamment de leurs qualités propres. En 2026 le démon de la lecture m’a repris, j’espère qu’il me possèdera un temps encore ; j’ai repris le roman, dont il me restait environ la moitié à lire.

Impossible de découvrir le livre aujourd’hui sans que résonne le bruit causé par son adaptation en série TV. Je savais que c’était l’horreur. Ce que je savais moins, c’est à quel point on est initialement protégés de cette horreur tout en y étant résolument plongé. C’est que la narratrice a appris, avec les années, à lisser jusqu’à ses propres pensées pour ne rien laisser dépasser, pour les autres comme pour elle-même. Ainsi parle-t-elle, presque du même ton, des fleurs qui poussent dans le jardin que du dispositif écrasant dans lequel elle évolue en rasant les murs. L’horreur est sous le tapis, ne débordant qu’en de rares (mais puissantes) occasions – pourtant elle hante tout l’édifice. Chaque prudence, chaque euphémisme, chaque phrase savamment concise, factuelle, témoigne du poids incommensurable qui écrase les Servantes (et les femmes en général, quoique les hommes ne prennent aussi pour leur grade, pourvu qu’ils ne soient pas situés au plus haut de la société). Quelques procédés d'écritures assez habiles font même douter de la véracité (ou du moins de l'authenticité) de certains des évènements narrés dans le récit. Qu'est-il encore permis de penser, de se remémorer, même une fois sorti du système ? Et quand le sang se remet à couler, trop chaud dans les veines engourdies d’Offred, on se met presque à regretter les temps exsangues. La prudence, les œillères, la lâcheté. L’oubli.

Quoique certains aspects trahissent le fait que le texte date des années 80, l’arôme qui en transpire a une aigreur trop familière pour ne pas dresser quelques poils anxieux sur nos nuques moites en big 2026. Je ne dévoilerai pas l’idée assez géniale de l’épilogue, mais j’apprécie qu’il soit posé là ; difficile ne pas y voir un « victory lap » pour Margaret Atwood, qui en profite l’air de rien pour dévoiler un peu plus les rouages de son invention fasciste puritaine, sa logique implacable et hélas tous les précédents historiques dans lesquels elle a puisé son inspiration.

Mémoires d'Hadrien
8

Mémoires d'Hadrien (1951)

Sortie : 1951 (France). Roman

livre de Marguerite Yourcenar

T. Wazoo a mis 8/10.

Annotation :

Avril

L’entrée dans le faramineux effort docufictionnel de Marguerite Yourcenar s’est faite pour moi au moins en trois temps.
Un premier, presque hypnotisé, en marchant sous le soleil du printemps précoce qui nous aura rosi le teint en ce début avril, à me laisser couler le long d’un cours de pensée poétique, sage, d’une impressionnante fluidité, à discourir presque tendrement sur le sommeil, la nourriture, la chasse, l’amour et je ne sais plus quels autres sujets délassants. Ce passage, qui introduit le roman, Yourcenar dit l’avoir écrit d’une traite, lors d’une nuit passée sur une couchette de wagon (« Je ne me souviens guère d’un jour plus ardent, ni de nuits plus lucides ») et ce n’est pas dur à croire. Rien dans le roman n’aura tout à fait la même saveur que cette introduction.

Cela devient apparent dès le chapitre suivant, alors qu’Hadrien commence à structurer son récit de manière chronologique, racontant effectivement sa vie au jeune Marc-Aurèle. Soudainement la fluidité du style hadriatique avait pris les airs d’une leçon bien appliquée, sa sagesse était presque ronflante. Le récit des évènements et les enseignements paraissaient tenir d’un bon sens de tous les instants, et lorsque l’empereur se risque à faire une prédiction de vieux sage sur l’avenir du monde et des mœurs, c’est presque tricher !

Ma chance, c’est qu’au deuxième temps succéda un troisième, un lent fondu enchaîné qui peignit d’un beau technicolor ce qui m’avait semblé être un terne noir et blanc historique. Porté par cette plume légère et agile, par la rigueur du portrait méditerranéen, des us romains et des coutures hellénistiques dont Hadrien ornementait volontiers sa toge, j’ai vu les couleurs des périples de l’empereur voyageur. J’ai commencé à être habité par une esquisse intérieure de l’époque, d’un monde. L’accumulation de tranches de vies et de pensées tantôt stratégiques, tantôt spirituelles, hédonistes (la passion pour Antinoüs en premier lieu, rare fragment bouleversant de cette biographie subjective), littéraires de Yourcenar/Hadrien, établissaient par touches un paysage composite de plus en plus vivant ; et dans le même mouvement suggéraient un hors-champ formidable. C’est le risque lorsqu’on entreprend de toucher à l’Empire Romain… Je suis à ça de comprendre pourquoi certains types y pensent tous les jours.

Je recommande de pousser la lecture jusqu'au carnet de notes de Yourcenar sur l'élaboration du roman.

Journal d'un curé de campagne
8

Journal d'un curé de campagne (1936)

Sortie : 1936 (France). Roman

livre de Georges Bernanos

T. Wazoo a mis 7/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Avril - 7/8

Le moins que l’on puisse dire du Journal d’un curé de campagne, c’est qu’il n’est pas ce recueil contemplatif de tranches de vie pastorale que son titre seul peut laisser fantasmer. Point de campagne-p0rn ce coup-ci (ça c’est pour toi Emilien).

Non, notre curé, si j’étais d’humeur malicieuse, je dirais bien que c’est le diable qu’il a au corps. Sorte de figure fébrile, enfiévrée, insomniaque, idéaliste et torturée, il n’aura de cesse de questionner sa foi face au marasme dans lequel nagent certains de ses paroissiens – et sa propre capacité à leur faire emprunter le chemin de la grâce – à leur corps défendant. Et ce alors que lui-même s’enfonce dans les affres d’un mal mystérieux… À l’image du pain sec trempé dans le vin chaud du curé, ce livre compose une fragrance complexe qui sent le désespoir et l’ivresse (et souvent l’ivresse du désespoir). Ce n’est pas tant du misérabilisme ou du voyeurisme qu’une vision de toute l’ambiguïté de la mission sacerdotale mise à l’épreuve du réel, menée par un personnage hanté de doutes mais entier et fervent dans ses relations aux pauvres hères (et riches nobles tourmentés).

C’est un livre que j’ai trouvé difficile à lire. Premièrement car, entier comme l’est son personnage, Bernanos lance une réflexion complexe sans chercher à se mettre au niveau de ceux qui, comme moi, n’ont que d’assez lointaines notions de la chrétienté, de son essence et de son histoire. Certains des passages les plus enflammés – et les plus passionnants – sont tous ces « dialogues » (quasiment des monologues rapportés) du curé avec quelque illustre personnage, au premier lieu desquels l’incroyable curé de Torcy. Sans pouvoir en saisir tous les enjeux, la vigueur de ces opinions, sculptées par le style soutenu quoique charnu de l’auteur, force le respect.

Le Journal est aussi venu me chercher sur un autre registre, sans que j’y sois préparé : chrétien je ne suis pas, mais psychologue oui. Notre curé se retrouve embarqué dans des dialogues qui prennent l’allure de violentes confessions, qu’il mène à sa manière de curé, qui n’a cessé de faire jaillir en moi des réflexes cliniques « roh j’aurais pas répondu ça ! », « tudieu ! comment ose-t-il ? ». Déformation professionnelle rigolote, mais qui témoigne d’à quel point le roman, au fond, a pu m’ébranler.

T. Wazoo

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