John Cassavetes

Voici le texte, en gros, qui m'a permis d'être Jury-Jeunes au Festival de Cannes en 2008. Cassavetes était alors une obsession plus qu'une passion. J'espère qu'il aura le mérite de vous donner envie de découvrir son cinéma si singulier:
"Il est 18h, et nous sommes le 24 mars. Mes mains tremblent et mon cœur fait des siennes. Je ne saurais expliquer cette soudaine excitation qui grandit en moi. Je suis seul, et j’ai pourtant l’impression de redécouvrir certains visages, certaines personnes. Peu à peu, un univers apparaît, avec ses nombreux personnages, son odeur, son environnement.
Ça y est, je crois que je suis près à vous parler de John Cassavetes.
Oui, car un jour, je l’ai rencontré. Naviguant sur le « bateau-cinéma » que je m’étais créé, avec à son bord Malick, Cronenberg, Scorcese, et tant d’autres, je sentais bien que ma petite entreprise tomberait à l’eau si celle-ci ne trouvait pas son véritable « fer de lance ». Mais qui était-il ce Cassavetes ? Pourquoi avais-je si peur de le prendre à mon bord ? Je crois que même aujourd’hui, je n’ai pas de réponse. J’avais pour son univers quelques réticences, qui aujourd’hui sont évidemment infondées. Car cet homme, ce génie, a changé ma vie. Chaque jour est un nouveau film de Cassavetes depuis que je suis entré dans son cinéma. C’est comme s’il était là, à mes côtés, pour que je puisse à tout moment m’y référer. Et comment parler d’émotion sans évoquer ce cher John, qui contait mieux que personne l’histoire des sentiments.
Ma première émotion survint il y a 2 ans et des poussières. J’étais chez moi, ne sachant que faire de ma soirée, et il me vint l’idée de visionner un film de John Cassavetes. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, mais je savais que ma mère avait déjà succombé au charme cinématographique de ce monsieur qui, bien que coincé dans quelques VHS poussiéreuses, suscitait mon intérêt. Par hasard, ce fut « Une femme sous influence » qui tomba entre mes mains. Et là, ce fut une révélation. Non, ce n’est pas excessif de parler de « révélation ». Il y avait dans ce film, et dans tous ceux que j’allais découvrir par la suite, une force que je n’avais jamais soupçonnée. Malgré mon manque d’expérience en matière de films visionnés et mon jeune age, j’ai senti ce jour-là que Cassavetes allait devenir mon nouveau commandant de bord. Celui avec lequel chaque film serait différent, vu sous un autre angle. Personne n’avait jamais rien filmé comme lui. Personne n’était capable de mettre autant de profondeur dans un plan, dans un regard.
Ce soir-là, je ne pensais pas ainsi. J’étais simplement perdu. Mon regard sur le cinéma, et la vie en général, venait de changer. Il y a certains films que l’on adore, d’autres qui font du bien, certains qui font mal. Je crois que l’on ne peut pas ranger un film de Cassavetes dans une catégorie précise. Son œuvre tout entière est un véritable hommage aux gens. Il n’y a pas de bons ni de méchants, il n’y a que des gens, comme vous, comme nous, qui vivent et se déchirent.
J’en étais donc là, assis sur mon canapé, encore frissonnant. « Une femme sous influence » fut le premier d’une longue série, qui se conclue deux jours plus tard. En l’espace de ces deux jours, je fis le tour complet d’une filmographie beaucoup trop courte à mon goût. Bientôt, quelques amis firent les frais de cette récente découverte. Je ne cessais de leur dire que ce cher John, comme je m’applique à l’appeler depuis quelques lignes, avait tout compris de l’humain. Je pouvais leur parler des heures d’une scène d’ « Husbands », ou d’ « Opening Night », avec dans les yeux cette émotion encore toute fraîche. Ce fut difficile de me détacher de Cassavetes pendant plusieurs mois. En effet, chaque film que je découvrais souffrait obligatoirement d’une comparaison avec le cinéma de John. Oui, car aucun film n’était capable de me donner autant d’émotion. Je me mettais à sa place pour visionner un film, et me demandais quel aurait été son regard, sa manière de traiter telle ou telle chose. Cela devint maladif, et peut-être, pour le coup, un peu excessif. Mais passons. Je crois que je ne peux m’empêcher de vous faire part des différents souvenirs, des différentes choses qui m’ont marquée, pour longtemps, dans le cinéma de John Cassavetes.
À l’instant, je pense à Gena Rowlands (Myrtle Gordon) peinant à marcher, ivre, pour rejoindre la scène où elle doit jouer le rôle d’une vie terriblement triste dans « Opening Night ». Et, tout en écrivant, je pense à Cosmo Vitelli (Ben Gazzara), perdu et blessé devant sa boîte de strip-tease, attendant que l’heure sonne. Je parle bien sûr de « Meurtre d’un Bookmaker Chinois ». Mais s’il y a bien une scène dont je me souviendrais toujours, c’est celle de « Husbands », où Ben Gazzara, dans un excès de colère (il est au téléphone avec sa femme), casse violemment la cabine téléphonique du bar dans lequel lui et ses deux amis (John Cassavetes et Peter Falk) viennent de passer la nuit. S’en suit un long silence, où les trois protagonistes se regardent, s’étudient. Ils se connaissent tellement. Il passe trente seconde et la scène change totalement de ton, les trois amis sourient, se moquent les uns des autres. Ils s’aiment tout simplement. Et ce bout de vie, où ils sont tous les trois en pleine accolade amicale, est pour moi l’une des plus belles scènes du cinéma. Car elle arrive à faire oublier tout ce qui se passe autour, à nous donner l’impression d’être hors du temps, hors de l’espace. Il n’y a que Cassavetes pour créer une telle atmosphère, il n’y a que lui pour passer du rire aux larmes en une seconde.
Des petits souvenirs pareils à ceux-ci, je pourrais en ressortir beaucoup, tant le cinéma de John Cassavetes est riche en émotions en tout genre. Pourquoi parler de lui, de sa carrière, plutôt que de se consacrer à un seul film ? Eh bien tout simplement parce que pour moi, comme je l’ai déjà dit, son œuvre forme un « tout » et qu’il est impossible de ne pas rapprocher ses films entre eux.
Cassavetes n’a jamais eu la prétention de dire qu’il connaissait la vie, qu’il connaissait les gens, mais une chose est sûre, il parlait de lui dans chacun de ses films, plus ou moins ouvertement.
Car j’en viens à l’une des raisons d’une telle force, d’une telle capacité à chercher en nous, au plus profond de l’être. Il connaît les gens. Il sait les gens. Il n’utilise pas le cinéma pour nous faire voyager dans un autre monde, pour nous mâcher les malheurs de la vie, il parle des gens. Chez Cassavetes, le spectateur ressent profondément cette volonté de capturer l’inattendu partout où il peut surgir, ce sentiment de l’instant, de l’imprévisible présent.
Que ce soit par ses histoires, souvent très dures, ou par sa manière de filmer, il montre ce qu’il connaît avec ses moyens, avec ce qu’il lui paraît le meilleur. C’est un véritable cinéaste de l’émotion. Il disait, assez justement : « Je ne pense pas que vous croiriez à des émotions stimulées par des idées techniques. »
C’est donc ainsi que j’ai voulu parler de mon rapport à l’émotion au cinéma. Parce que, plus qu’un cinéaste de l’émotion, Cassavetes est devenu avec le temps un exemple en matière de « vie à l’écran ». Je suis persuadé que des cinéastes comme Robert Altman, Scorcese, ou encore Sydney Lumet, n’aurait pas réalisé des films comme « Serpico » ou « Shorts Cuts » , aussi humains dans la manière de traiter les couples, les relations humaines, s’il n’y avait pas eu Cassavetes. Il a su transmettre, à travers ses films, une émotion peu commune, une émotion qu’il a pris soin de ne pas nous mâcher, une émotion dénuée de toute musique qui transporte, de tous violons inutiles. C’est une émotion de la vérité. Gena Rowlands nous émeut dans « Une femme sous influence » par sa force naturelle, sa composition si vivante, si réelle. Ben Gazzara nous émeut dans « Meurtre d’un bookmaker chinois » pour les mêmes raisons. La caméra de John Cassavetes touche l’humain dans sa noirceur, sa folie, et perd parfois le spectateur pour mieux l’émouvoir, le surprendre.
Je crois que mon texte touche à sa fin. Malgré sa forme peu orthodoxe, j’espère vous avoir fait part de ma vision de l’émotion au cinéma.
Pour finir, je vais laisser la parole à ce cher John qui, dans un ouvrage, lance un appel aux jeunes cinéastes débutants : « Dites ce que vous êtes. Pas ce que vous aimeriez être. Pas ce que vous devez être. Ce que vous êtes est suffisant. » J’en prends note Monsieur Cassavetes, et je vous remercie, encore et toujours."

Liste de

11 films

créée il y a presque 14 ans · modifiée il y a presque 14 ans
Faces
7.3

Faces (1968)

2 h 10 min. Sortie : 11 mars 1991 (France). Drame

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 10/10.

Une femme sous influence
7.9

Une femme sous influence (1974)

A Woman Under the Influence

2 h 35 min. Sortie : 14 avril 1976 (France). Drame

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 10/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Husbands
7.4

Husbands (1970)

2 h 11 min. Sortie : 1971 (France). Comédie, Drame

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 10/10.

Meurtre d'un bookmaker chinois
7.2

Meurtre d'un bookmaker chinois (1976)

The Killing of a Chinese Bookie

2 h 15 min. Sortie : 15 février 1976 (États-Unis). Drame

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 9/10.

Opening Night
7.8

Opening Night (1977)

2 h 24 min. Sortie : 13 mai 1992 (France). Drame

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 10/10.

Gloria
7.2

Gloria (1980)

2 h 03 min. Sortie : 31 décembre 1980 (France). Policier, Drame, Thriller

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 8/10.

Torrents d'amour
7.6

Torrents d'amour (1984)

Love Streams

2 h 21 min. Sortie : 9 janvier 1985 (France). Drame

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 8/10.

Un enfant attend
6.9

Un enfant attend (1962)

A Child Is Waiting

1 h 42 min. Sortie : 24 octobre 1979 (France). Drame

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 7/10.

La Ballade des sans-espoir
6.4

La Ballade des sans-espoir (1961)

Too Late Blues

1 h 43 min. Sortie : 28 mars 1962 (France). Drame

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 7/10.

Minnie et Moskowitz
7.3

Minnie et Moskowitz (1971)

Minnie and Moskowitz

1 h 54 min. Sortie : 20 décembre 1972 (France). Drame, Romance

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 8/10.

Shadows
7.1

Shadows (1958)

1 h 27 min. Sortie : 24 avril 1961 (France). Drame, Romance

Film de John Cassavetes

Léonard Tarquin a mis 8/10.

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