Cover Les écrins

Les écrins

Si chacun a ses albums préférés entre tous, on oublie d’honorer ces pauvres galettes, pourtant aimées au détour d’un moment, sorties momentanément de notre souvenir pour n’y revenir qu’en de très spéciales occasions, parfois même d’uniques occasions. Ces situations auxquelles les écoutes ou les découvertes restent absolument liées et qui nécessitent quelquefois l’effort quasi proustien de la mémoire pour les retrouver. Je veux ici faire la part belle à ces unicités, réinsérées dans l’écrin qui les a révélées, ou qui les révèle encore.

Tentative de critique impressionniste, le but est de donner à voir la rencontre entre l’œuvre et l’auditeur dans ce que le moment a de révélateur, au sens chimique du terme, où les sensations, les impressions de l’environnement immédiat et la musique elle-même se fondent ensemble.
Ça va sans dire, ce sera donc une liste personnelle, voire impudique, pour la nostalgie et pour l’exercice.

Couverture : détail du monolithe central dans le parc Vigeland, Oslo.

Liste de

12 albums

créée il y a 7 mois · modifiée il y a 4 mois
The Uncanny Valley
7.3

The Uncanny Valley (2016)

Sortie : 6 mai 2016 (France). Synthwave

Album de Perturbator

Kavarma a mis 8/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

• Album pour filer à vélo sur le crissant chemin du travail, par matin d’hiver gelé et brumeux, dans une ville industrielle rhénane et en voir les lumières rouges au loin par-delà le fleuve noir.

Cette réalité s’est si fortement incarnée dans ce moment précis que je ne peux plus écouter l’album aujourd’hui sans en convoquer immédiatement l’état mental et physique associé, et cette sensation de froid, à 6h du matin par 0 degré, le long d’une piste de campagne bordée d’arbres sur sa droite et du canal noir sur sa gauche, encore plongée dans la nuit, sur un vélo dont seule la petite lampe frontale éclaire les nappes de brume, aidée à l’occasion par les lampadaires disséminés. Pour déboucher finalement sur la ville, ce qui toujours eut pour effet de mettre un point d’orgue au charme puissant de cette synesthésie avant de légèrement l’estomper à mesure que j’y entrai et que j’approchai du lieu de travail.

C’est aussi l’album qui m’a révélé Perturbator, dont j’appréciais sans plus les précédentes sorties, et qui me l’a fait mettre au même niveau d’amour que les premiers Carpenter Brut, quoique dans un autre style. Une pure ambiance où l’on passe des recoins sombres du Gotham City des films de Nolan au dystopique et bleuté Blade Runner. Les aérations jazz en suspens et les touches de funk terminent de donner toute la palette de couleurs de cet album complet, si bien maîtrisé. La suite de la discographie s’améliore en s’ouvrant un peu plus du côté de l’indus, plus metal d’une certaine manière, ou du moins de sonorités plus froides (l’EP suivant puis l’album avec Cult of Luna l’illustrent). A l’inverse de Carpenter Brut, je préfère le Perturbator plus tardif.

Dreams
7.5

Dreams (1968)

Sortie : 18 septembre 1968 (France). Jazz, Avant-garde Jazz

Album de Gábor Szabó

Kavarma a mis 8/10.

Annotation :

• Album pour besogner sa délicieuse après une séance de vita parcours au printemps.

On se passera de commentaire, si ce n’est celui précisant qu’une playlist de vieux rock ou de vieux heavy fera également l’affaire, à condition toutefois de comprendre au moins les morceaux « God of Thunder » de Kiss et « Male Supremacy » de Carnivore, afin d’octroyer l’afflux de testostérone bienvenu au parachèvement de l’ouvrage en cours.

Ou bien, donc, ce classique entre cool jazz, musique traditionnelle et jazz manouche, d’une langueur et d’un style aussi exquis qu’immersifs.

The White Goddess
7.7

The White Goddess (2013)

Sortie : 4 octobre 2013 (France). Heavy Metal, Doom metal

Album de Atlantean Kodex

Kavarma a mis 9/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

• Album pour effectuer ladite séance de vita parcours en forêt, par un beau soleil printanier dorant la verdissante robe des arbres.

La sensation de plénitude procurée par cet album magistral convient parfaitement à la saison où tout renaît, au lieu dit, à la douce température, à l’activité effectuée demandant rigueur et concentration, à l’envie de se dépasser, à l’amplitude interne qui ne manque pas de blasonner quand, entre les arbres de la forêt, brillent ces rayons d’or et de sinople ; ou plus tard, intermittents quand vient le soir, ces rayons illustrent alors le Dämmerung, quasi intraduisible, qu’on traduirait pourtant sans vergogne par quelque chose comme « clarté d’inframonde ».

Un album de doom épique allemand d’excellente facture, entre heavy et doom pour être précis, mais le faut-il absolument ? Majestueux et solaire, je ne l’écoute quasiment qu’à cette occasion (il fonctionne beaucoup mieux que les deux autres albums du groupe), et quand le Sol Invictus, suivi de son accélération, retentit en gravissant la première pente, l’élévation est totale.

L’amour est mort
7.6

L’amour est mort (2001)

Sortie : 9 mai 2001 (France). Hip Hop

Album de Oxmo Puccino

Kavarma a mis 6/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

• Album pour être au collège et se sentir au-dessus de la masse qui, elle, écoute du rap de racaille/poseur/dhimmi.

Généralement affublé d’un t-shirt à tête de mort probablement fabriqué au Bangladesh, vêtu d’un pantalon trop large indiquant immédiatement l’appartenance au prolétariat, chaussé de baskets « noires parce que c’est cool » mais informes et à la durée de vie d’à peu près 9 mois, et arborant une coupe de cheveux descendant jusqu’au cul sans être une seule seconde fan de metal… ça pose l’ambiance du bon goût avec lequel ce jeune con de moi-même déambulait dans un collège de troisième zone, la tête dans les nuages, inconscient des dangers physiques auxquels le vouait ce style calamiteux parmi les Segpa et autres racailles qui, eux, paradaient, du haut de leur puberté déjà consommée, en joggings dernier cri de marques à consonances italiennes. Avec cet accoutrement sans queue ni tête et toute honte bue, je me permettais de prendre un peu de haut mes camarades, autant les metalleux fans de Slipknot et de Korn (« pas de la musique, ça… ») que les « rappeurs », comme on les appelait à l’époque, fidèles à Booba, Rohff ou La Fouine, Sefyu, LIM ou Lacrim pour les plus gangstas. Il n’y avait que du vieux rap style boom bap, de la musique classique et des OST de films et de jeux vidéos dans mon lecteur mp3 de sous-marque asiatique enfoncé dans la poche d’un baggy indigne, qu’un généreux père avait rempli de musique (à hauteur de la poignée de gigas que permettait l’engin), musique qu’il avait pris soin au préalable de télécharger avec amour pour son fils indigent dans la plus pure illégalité.

Mais pas cet Oxmo-là, parce qu’il en avait le CD à la maison. Même s’il est sans doute légèrement inférieur à Opéra Puccino (moins homogène, plus de remplissage), il m’arrive encore de temps en temps de réécouter certains morceaux isolés, « À ton enterrement », « Le tango des belles dames » ou « Souvenirs », mais surtout un texte comme « J’ai mal au mic » en tout premier lieu, qui reste un des sommets du rap français à mon sens. Pour l’écriture de ces lignes j’ai mis l’album dans les oreilles à nouveau, et s’il est bon, qu’il projette l’esprit dans ces années-là et que la nostalgie est bien présente, il ne résiste plus à l’écoute prolongée, l’inadéquation de personnalité est trop forte, le goût a trop changé et lui imprime trop l’odeur poussiéreuse d’une page tournée depuis longtemps. Une fois ou deux tous les 3 ans suffisent amplement.

Rust in Peace
7.8

Rust in Peace (1990)

Sortie : 21 septembre 1990 (France). Rock, Thrash

Album de Megadeth

Kavarma a mis 9/10.

Annotation :

• Album à faire tourner dans la Dacia, pour son père aimant le hard rock mais peu la « musique de sauvage », en chemin pour aller voir à l’occasion de son anniversaire le groupe en question.

Eh oui, le chanceux ne connaissait encore aucun album de Megadeth ! engoncé qu’il était dans son bien-aimé Deep Purple, qu’on allait aussi voir dans le même festival. Ce fut chose réparée, et « Hangar 18 » avec ses multiples cadences de fin l’a réjoui au-delà de toute mesure, l’a fait monter le volume à fond sur les enceintes alchimiques de la Lodgy, opérant ainsi une curieuse sorcellerie puisqu’il réussit à récupérer vingt ans de vie sur ce qu’il m’a pris en décibels d’audition. Charles Dexter Ward n’a qu’à bien se tenir ! On a poursuivi les vrombissantes trois heures de trajet par l’écoute du précédent Megadeth (au moins aussi bon, voire meilleur, que Rust in Peace quoique moins daron-compatible), et par les inévitables In Rock et Machine Head de Deep Purple, passages obligés pour mon inénarrable padre, qui sera finalement ressorti de ce week-end rock n’roll avec des années de moins, le veinard.

Dark Space III
7.9

Dark Space III (2008)

Sortie : 30 mai 2008 (France). Black Metal

Album de Darkspace

Kavarma a mis 10/10.

Annotation :

• Album pour comater tard la nuit dans une chambre d’hôpital, revenu du bloc encore drogué par une sévère anesthésie générale.

Tard la nuit, tôt le matin, on ne sait, dans cette espèce d’entre-deux-mondes flou dont le kaléidoscope sensoriel laisse toute manœuvre à l’imagination volante. Dans cet abrutissement, une lueur de présence d’esprit : chercher l’album idéal pour se perdre dans la rêverie narcotique. Paraît-il que le corps s’habitue mal aux anesthésies répétées, mon triste cerveau, encombré non pas de bilans cette fois-ci mais plutôt de Propofol ou autres agents morphiniques, put vérifier à cette occasion l’exactitude de l’affirmation.

Troisième œuvre de Darkspace, comme son titre l’indique, et, accessoirement, excellentissime, comme on s’en rend compte au moment où l’infirmière vous réveille au milieu de l’album et qu’on réalise qu’on écoute un truc génial. Certains plans de guitare, un peu moins noyés dans le mixage que sur les précédents, ménagent des pauses paradoxales, plus rentre-dedans, quand l’essentiel de leur travail accompagne plutôt les claviers et la boîte à rythme frénétique dans la construction du mur de son caractéristique de ce black metal ambient, atmosphérique pour de vrai. Ici, ce n’est pas l’espace comme lieu de promenade jolie et colorée des artworks de black atmo générique. Ici, c’est la tempête stellaire, et le vide, celui des abysses d’en-haut. Insondable, intense et noir.

Tout n’est que nuances dans cet épais brouillard sonore, mais tout n’est que nuances de noir, et si, tapie, une lumière falote se fraie ici ou là, embusquée derrière un atome perdu, ce ne peut qu’être celle d’une étoile déjà morte. Évidemment réécouté à gogo 100% sobre par la suite, l’album restera malgré tout cette lointaine nébuleuse dans le vide sidéral, il demeurera toujours la parfaite soundtrack des états de narcose.

Close to a World Below
7.8

Close to a World Below (2000)

Sortie : 6 novembre 2000 (France). Death Metal

Album de Immolation

Kavarma a mis 10/10.

Annotation :

• Album pour effectuer une séance de vita parcours en forêt sous un soleil d’été caniculaire et sans nuages.

J’eus beau creuser, j’ai beau avoir essayé toute la discographie de ce groupe ultime, rien à faire, pas moyen d’associer cette ambiance précise avec un autre album aussi parfaitement qu’avec ce quatrième des Américains. Génial de bout en bout, une chaleur d’enfer se dégage de ce death bouillonnant, une envie de tout défoncer, de suer toute l’eau de son corps jusqu’à la sécheresse, d’écouter à l’infini cet infernal orchestre d’accélérations, de riffs impitoyables et de mid-tempos jouissifs, aux rythmiques faussement simplistes mais vraiment dantesques qui écrasent tout sur leur passage (le batteur est un monstre). Le titanesque morceau « Fall From a High Place », à partir de la deuxième moitié, rend fou furieux.

Si on peut dire plus ou moins les mêmes choses d’une grande partie de la discographie du groupe, la production de celui-là particulièrement, un chouïa acérée mais ronde, mélange entre juste ce qu’il faut d’aridité et de basse grondante, donne à l’écoute une aura ébouillantée que je ne retrouve pas ailleurs. Le growl puissant de Ross Dolan et le groove tueur omniprésent mais pas rigolo une seule seconde achèvent d’enterrer dans le sable toute velléité d’arrêter le sport et de rentrer chez soi faire un truc insignifiant. Ça tue, ça pousse, ça sue, ça enrage, ça brûle comme le soleil, c’est pile tout ce qu’il faut.

Rain Dogs
7.8

Rain Dogs (1985)

Sortie : 1985 (France). Rock expérimental

Album de Tom Waits

Kavarma a mis 9/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

• Album pour écrire de la poésie tard la nuit en étant ivre.

Artiste à plusieurs carrières en une seule, Tom Waits se lance après sa période de crooner déglingué jazzy dans les expérimentations autour du blues, toujours déglingué et terreux, à partir de Blue Valentine, en passant par le génial Swordfishtrombones. En y mêlant de la poésie de baroudeur des bas-fonds à la Bukowski/Beat Generation/vétéran de guerre, des influences vieux cabaret, de l’instrumentation folk, des cuivres et des percussions variées, sans oublier le vieux fond de jazz qui plane comme l’ombre du passé et sa voix éreintée poignante, il créé une musique très personnelle, au goût âpre, authentique, rugueux, mais aussi sensuel et toujours prêt à rompre. Rain Dogs figure en pole position dans cette continuité, reste fort et longtemps en bouche comme un bon schnapps. Les ambiances de bars enfumés, miteux, de verres à moitié vides sur des zincs collants de whisky frelaté sont absolument uniques. On s’y abandonne et, quelque part, on s’y sent bien, le temps de l’album, dans ce lieu où on s’autorise à être amoindri, bercé par le « Tango till they’re sore » au piano trébuchant, qu’on écouterait en boucle, hypnotisé, quitte à trébucher nous aussi, jusqu’à ce que le cabaret ferme ses portes. Mais on s’en fout, de toute façon, ça fait longtemps que les danseuses sont parties.

La poésie en question, si elle n’est pas d’une facture excellente, est néanmoins empreinte des couleurs de l’album, et assez unique et ancrée dans son moment pour la garder dans un coin. La relecture plusieurs années plus tard fait revisualiser les embûches, réapercevoir les vallons, redescendre les mêmes collines, réassembler le puzzle, bref, se rappeler, et comprendre à nouveau. C’est ça de pris.

…Doedskvad
7.7

…Doedskvad (2005)

Sortie : 28 février 2005 (France). Black Metal

Album de Taake

Kavarma a mis 10/10.

Annotation :

• Album pour se faire griller la priorité à vélo et percuter par une jolie berline noire et brillante conduite par un Allemand encore ensommeillé, au demeurant fort sympathique bien qu’un peu distrait.

Goûtant peu les silences polis en des moments inadéquats, je ne lui cachai pas ma façon de penser. Où va-t-on si on se met à renverser le monde à des heures aussi indues, avant même que le soleil ne se lève ! En m’amenant à la clinique d’urgence, ses mains tremblaient encore sur le volant, du choc sans doute, peut-être aussi du malus à venir. Parfois sanguin mais jamais rancunier, je me calmai, on s’est quittés à l’amiable, puis on a perdu le contact. Ce sont des choses qui arrivent.

Découverte parfaite de ce froid de décembre matinal : le troisième album des Norvégiens. La furie, la nostalgie, l’écriture mélodique folk-ish, tout m’évoque très fortement Windir. Les deux formations partagent aussi l’amour du folklore et des paysages norvégiens, et l’ambition atmosphérique de leur musique, Hoest ayant déclaré qu’il voulait restituer l’ambiance des sept fjells brumeux de Bergen, sa ville natale. En effet, on se replonge à l’écoute dans les randonnées en parka, isolés au milieu du brouillard typique de ces hauteurs où l’on évolue constamment trempé, comme s’il pleuvait de l’intérieur… Les brumes opaques enveloppent tout, couvrent la vue sur la ville, étouffent tout autre bruit que les pas sur les sentiers caillouteux et les herbes humides… Retour à cette magie, cette impression d’autre monde. Ce « Norway in September ».

Comme Windir, encore, un BM certes de grande classe mais surtout de grande intensité, avec du coffre et qui blaste. À tout moment un break punk, une onomatopée à la Tom G. Warrior et un riff darkthronien viennent casser l’ambiance (ou la mettre) pour bien rappeler qu’on est dans du black metal pas rigolo. Que ce soit ce lead brise-cœur au 4e morceau, l’instrumental aux breaks multiples, le souvenir du vieux metal des 80’s insinué partout, les signatures rythmiques inhabituelles ou l’inspiration et la diversité riffique de chaque instant, tout transpire la nostalgie et un sacré talent de composition. Je ne sais pas si c’est le meilleur Taake, ça se tire sérieusement la bourre avec les deux premiers et le fameux Noregs Vaapen, faussement plus accessible, moins direct et plus inattendu. Mais malgré le souvenir de l’accident, Doedsksvad est mon préféré, le plus froid, le plus total, celui qui rappelle le mieux l’ambiance unique d’Ulriken.

HUH !!

Epitaph
7.8

Epitaph (2004)

Sortie : 3 août 2004 (France). Death Metal

Album de Necrophagist

Kavarma a mis 9/10.

Annotation :

• Album pour méditer sur ce qu’il eût convenu le mieux de montrer à un professeur d’allemand désireux de connaître ce que vous entendez par « metal extrême », vocable un peu vague pour lui sous lequel il propose de ranger des groupes comme les Guns&Roses ou AC/DC.

Il est toujours délicat de choisir quoi proposer pour donner un échantillon d’univers à quelqu’un. Faut-il choisir un classique indéboulonnable ultra respecté dans le milieu en question ? Faut-il partir sur ses goûts personnels, quitte à ce qu’il s’agisse d’un album underground ? Quid des albums progressifs ou plus expérimentaux, parfois même plus accessibles, qui font évoluer le genre, mais du coup s’éloignent d’une forme classique qu’il serait plus judicieux de montrer tout d’abord ? Coupons toutes les poires en deux : cet album me semble être le choix parfait.

Déjà, la production est assez lisible pour un cerveau lissé par la civilisation au point d’être amputé de ces anfractuosités spéciales qui font goûter ce qu’il peut y avoir d’extase dionysiaque dans le sombre, la violence ou la brutalité ; les lignes de basses sont claires et ronronnent ; il y a les syncopes inhérentes au death metal, des cassures et des signatures rythmiques à même de plaire à un potentiel amateur de prog ; les solos sont jouissifs et l’instrumentation virtuose (oui, je dis solos et pas solis) ; il y a emploi de couleurs orientales dans les gammes susceptibles de parler à un quasi-quarantenaire vaguement de gauche, et des jeux de guitares harmonisées, sans doute influencés par les derniers Death mais qui rappelleront de loin un bon vieux Iron Maiden à quelqu’un ayant le goût du vieux hard et du vieux heavy. De plus, le groupe est : 1. culte ; 2. allemand ! (Kokorikraut !) ; 3. génial. Tout cela sans mettre de côté un certain hermétisme que se doit de revêtir tout groupe estampillé « metal extrême », qui reste brutal et sans compromis mais sans les lipides ou la folie vénéneuse de certaines scènes death, la trop grande inaccessibilité du black metal et du funeral doom ou l’âpreté brute de décoffrage du thrash allemand. En admettant aussi qu’on passe outre ce qui rebute généralement les gens : le chant growlé.

Oui, Necrophagist se prêterait bien à la découverte, sous réserve qu’il y ait curiosité de la part des interlocuteurs, qui, autrement, un peu comme ceux qui n’aiment pas le foie gras, ne savent pas ce qu’ils ratent. Contrairement au foie gras cependant, ça n’en fait pas forcément plus pour les autres…

Enemy of the Sun
7.6

Enemy of the Sun (1993)

Sortie : 17 août 1993 (France). Post-Metal, Sludge Metal

Album de Neurosis

Kavarma a mis 8/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

• Album pour effectuer une séance de vita parcours en forêt par ciel d’automne boueux et orageux.

Oui, c’est une idée de con d’aller en forêt quand y a orage mais j’y peux rien si ça commence une fois que j’y suis déjà. Et quand le vin est tiré, il faut le déguster avec les ambiances lourdes du post-metal fiévreux de Neurosis. Ça se déguste avec une sale humeur consommée, bien brûlée sur les côtés et revenue à la poêle avec ces textures de poix enflammée, l’ambiance tribale électrique de ce sludge halluciné ayant décidé d’encore épaissir et de sophistiquer le son pour mieux représenter l’analogie sonore d’un homme de Néandertal en complet-cravate. Et encore, la sophistication s’appréciera mieux dans les œuvres postérieures, on est un peu plus ici dans le brut fou. Le disque infuse une foudre chaude, promène ses larsens patibulaires dans des forêts de flammes, entre deux accalmies, monte en crescendo, redescend en boucle, nihilise à l’envi, rage, hallucine, à mesure qu’on progresse vers sa deuxième moitié, la meilleure : voilà qui matche absolument l’ambiance bourbeuse recherchée (le morceau-titre, le suivant et ses cuivres malades, le quart d’heure de messe tribale démente dans « Cleanse »…). Ambiance aussi chaude et bourbeuse que l’humeur du moment.

Contrairement aux pontes du post-metal plus tard qui lisseront les influences punk pour emprunter bien plus au post-rock dans l’élaboration des textures (du moins, c’est l’impression que j’en ai ?), le pied est ici encore résolument posé dans le hardcore. C’est-à-dire que Neurosis, par l’alternance entre la tension anxiogène des parties calmes et l’explosion des parties brutes, joue littéralement du sludge atmosphérique, jusqu’à me dire que ce terme s’appliquerait peut-être, stricto sensu, en premier lieu à leur son… Quoiqu’il en soit, Enemy of the Sun est sans doute moins percutant émotionnellement que certains des albums suivants, mais il m’est personnellement assez cher. Et puis c’est surtout dans ce cadre-là que je l’ai découvert, ça explique sans doute tant il est vrai qu’il n’en va pas comme en joaillerie de la musique, où c’est souvent l’écrin qui fait la perle.

Dans des ambiances météo similaires, l’un des deux premiers Cult of Luna (les plus tempétueux), ou un bon Isis, par exemple, conviendront très bien aussi, quoique peut-être un peu moins organiquement prenants.

Suicide Euphoria
7.2

Suicide Euphoria (2015)

Sortie : 7 août 2015 (France). Death Metal

Album de Pissgrave

Kavarma a mis 9/10.

Annotation :

• Album pour être dans une file d’attente interminable remplie d’individus dont la présence intempestive favorise peu à peu des idées noires menant à en vouloir à l’humanité entière en des termes moins compatibles avec la convention de Genève qu’avec celle de Rodrigo Duterte.

Ce fut le début d’été, doux, avec sa brise de juin venue caresser derrière les oreilles, mais devant un resto U mal famé de son paquet d’oléagineux étudiants, blafards et dépareillés dans l’attente massive du repas à 3€20 pour meubler l’espace-temps entre les séances de jeux de cartes et d’apéros bierreux à 15h30 dans l’antre sarouellien de ce qu’ils appelaient mensongèrement « bureau étudiant » mais qui n’était ni l’un ni l’autre. Contemplant cette marée que j’hésitais à qualifier d’humaine, au ventre la faim qui avilit l’âme, au cœur la haine juste qui la rehausse, entre les cinq sens la même alchimie qu’entre la douce météo et cette musique de garçon porcher, je savourais l’union sensorielle détonante faite pour révéler, parmi les néo-muscadins enfoulardés à menton veule, les poids lourds mamelus non homologués et autres euménides sans sexe bariolées de coiffures, le panorama tout en tignasses et en vêtements trop larges vautré là impunément.

Bon, tout ça pour dire que ça vaut chaudement l’écoute pour qui voudrait son death metal comme son rumsteck : cru, sec et sans un pet’ de gras. Mais du muscle atrophié, des nerfs tendus sur de l’os à moelle pourrissant, ça oui. Avec ses breaks sournois et son travail du riff quasi black metal dans les trémolos et les sonorités, au détour d’un remugle de vieille boîte de thon oubliée dans un coin ayant conservé ses arômes méphitiques, Pissgrave gratifie son auditeur d’une ambiance poissarde qui ménage aussi peu vos cervicales que l’estime pour vos collègues humains immédiats. Des mid-tempos d’un vice indubitable ? Plutôt deux fois qu’une (le break de « Fields of Scattered Bones » m’a à chaque fois, pourtant annoncé sur des kilomètres). Une voix saturée de fou furieux, histoire de bien déshumaniser le son des fois qu’on commencerait à se détendre ? Oui. Des envolées de solos de mongoliens finis ? Je veux, mon n’veu ! Si on les compare à Sadistik Exekution ce n’est pas pour rien, mais il faut dire aussi : en BIEN moins fun. Car Pissgrave, c’est du souterrain qui colle aux semelles. Poisseux, méchant, sale, d’une chaleur enveloppante - celle de l’été ? Non, celle d’un fumet de mort sourdant de la cave. Vraiment, du death de fin gourmet.

Kavarma

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