Les hypnotico livres 2026
36 livres
créée il y a 3 mois · modifiée il y a 1 jourBibliothèque de l'Entre-Mondes
Sortie : 6 octobre 2005 (France). Essai
livre de Francis Berthelot
Annotation :
Le cadre théorique est peut-être pas hyper solide mais c’est zéro grave, l’objectif étant surtout ici de promouvoir des textes posant un pied à la fois dans la blanche et dans l’imaginaire, et ce pour tout un tas de raisons (contraintes éditoriales, détournement de genres classiques comme la fable, recherches expérimentales, voire transfictionnelles…)
On brasse donc très large, avec plein d’idées de lecture, de Borges à Brussolo, d’une version de l’Atlantide par Pierre Benoit datant de 1919 à de la quasi fantasy sinisée par Jean Lévi (Le rêve de Confucius, 1989). Perso je suis piéger dans une habitude de lecture linéaire, si bien que j’ai médiocrement lu le livre de la première à la dernière page, mais l’idée et plus de picorer ici ou là des bons plans et des références.
La date de parution a sinon ici une importance. Beaucoup de bouquins évoqués datent des alentours des années 2000. Il en va de même pour le parcours de l’auteur, Francis Berthelot se permettant une exposition détaillée du groupe « Limite » à laquelle il a participé dans les années 80 et à son recueil de textes « trop à l’avant-garde » : Malgré le monde
La France contre les robots (1946)
Sortie : 1946 (France). Essai
livre de Georges Bernanos
Annotation :
Bein voilà. Enfin un essai de Georges qui me parle à peu près. On s’en va fustiger l’homo economicus galopant derrière le profit pour essayer de voir ce qu’on pourrait faire d’autre de cette très chère humanité.
L’inquiétude s’abat une nouvelle fois sur l’idée de liberté – grand sujet du Bernanos crew – menacée par un système réifiant tout, interdisant toute moral et tout altruisme. Ainsi, au chapitre 2 : « Lorsqu’un homme crie : « Vive la Liberté ! » il pense évidemment à la sienne. Mais il est extrêmement important de savoir s’il pense à celle des autres. Car un homme peut servir la liberté par calcul, ainsi qu’une simple garantie de la sienne. En ce cas, lorsque cette garantie ne lui paraît pas nécessaire, qui l’empêcherait de faire bon marché de la liberté du voisin, ou même de s’en servir comme un objet d’échange et de compromis ? »
La guerre, avec tout son déballage de machineries massacreuses, accélère fatalement cette destruction de la liberté, mettant au pas les corps et les esprits, les dévouant à un patriotisme d’opérette. C’était quand même bien mieux sous l’Ancien Régime, mon bon monsieur ! Où on avait de la conversation en plus que de la bonté ! (on reste chez Bernanos). Supers pages toutefois sur le XVIIIe siècle et la Révolution française, qui n’a pu se faire que dans la confiance en l’avenir, dans une certaine joie.
Roméo et Juliette (1597)
(traduction Yves Bonnefoy)
Romeo and Juliet
Sortie : 3 juin 2020 (France). Théâtre
livre de William Shakespeare
Les Dangers de fumer au lit (2009)
Los peligros de fumar en la cama
Sortie : 13 janvier 2023 (France). Recueil de nouvelles
livre de Mariana Enríquez
Annotation :
Y a pas mal d’influences qui baignent dans ce recueil : du fantastique touche gothique - les revenants et plus largement le bestiaire de l’épouvante n’étant jamais bien loin – du thriller en pression, du gore parfois bien saignant, du classique sud américain avec du Borges et surtout du Bolano (l’impossible quête de l’autre). Enriquez parvient globalement à faire vrombir le tout en mixant un fantastique moderne bien engoncé dans un contexte technique et social précis. On se permet en outre régulièrement certaines petites glissades vers le trash sans aller trop loin.
Tous les textes ne sont pas à tomber mais on se verra contraint de survalider avec enthousiasme « Le caddie », récit d’une malédiction socio-économique jetée par un vagabond sur un pâté de maisons petit-bourgeois, ainsi que « Où es-tu mon cœur » peignant les péripéties d’une fétichiste des maladies cardio-vasculaires.
Le Cantique de l'apocalypse joyeuse (1992)
Maailman paras kylä
Sortie : juin 2008 (France). Roman
livre de Arto Paasilinna
Richard II (1595)
Sortie : 1623 (Royaume-Uni). Théâtre
livre de William Shakespeare
Annotation :
Je l'ai lu l'année dernière et j'ai déjà oublié oupissimus. On va dire que c'est pour apprécié l’œuvre dans une autre traduction.
On appréciera quoi qu’il en soit la montée en puissance exemplaire autour du duel judiciaire entre Bolingbroke et Mowbray, prenant toute la place pendant près d’un quart du texte avant d’être dégonflé d’un vieux coup d’aiguille par king Richard II en plein acte 2.
Sinon, ça a pas bougé depuis l’année dernière. Toujours des intrigues cruelles et un mépris tout politique pour autrui. L’opinion de Richard pour le vertueux Jean de Gand, sommé de vite claqué pour verser l’héritage, demeure le meilleur exemple.
L'Enfant noir
Sortie : 1953 (France). Roman
livre de Camara Laye
Annotation :
Plus un roman sur la jeunesse qu’un roman jeunesse. Tout le projet de Camara Laye est de dépeindre le monde perdu qu’est l’enfance, pas seulement dans sa spontanéité et son esprit de découverte mais aussi comme un espace circonscrit à un contexte soumis au temps. La Haute-Guinée de micro Camara est ainsi celle des années 30-40, encore très rurale et assez peu absorbée par la colonisation. Le narrateur semble regretter cette période sous tous ses aspects.
Le monde perdu est aussi celui d’une culture, celle de paysans et d’artisans, pris dans leurs mythes, que l’auteur a délaissé pour la sphère intellectuelle qui déborde de plus en plus sur les pages, l’école prenant une place prépondérante à partir de la seconde moitié du bouquin. Là-dessus, on atteint le top nostalgie dans ces longues scènes aux champs, torse nu et la faux en main, afin d’accomplir le vieux labeur de la terre.
Cuirassés (2016)
Ironclads
Sortie : 6 novembre 2025 (France). Science-fiction
livre de Adrian Tchaikovsky
Le Bruit et la Fureur (1929)
The Sound and the Fury
Sortie : 1938 (France). Roman
livre de William Faulkner
Henri IV - première partie (1597)
(traduction Yves Bonnefoy)
Henry IV, part 1
Sortie : 19 octobre 2015 (France). Théâtre
livre de William Shakespeare
Annotation :
Venu pour enquêter sur le fameux Falstaff et là-dessus je suis pas déçu, la mise en scène de celui qui s’appelle encore John Oldcastle et le prince Harry réquisitionnant une bonne partie de la pièce. Henry IV est finalement relégué en arrière-plan pour figurer la roide politique et les obligations du pouvoir.
La classique guerre shakespearienne entre factions nobles cède donc le pas à une comédie orchestrée par Falstaff où on fait les bouffons et des jeux de mots. Cette ambiance se retrouve jusque sur le champ de bataille où le tragique duel de sang bleu se voit édulcoré par les vannes du bon pote.
Je ne sais pas sinon si la traduction joue beaucoup, mais on retrouve beaucoup du caractère mesquin, à la fois dynamique et lâche des fêtards autour du futur Henri V dans le personnage de Percy, seigneur rebelle tout en nerfs, orgueilleux à la caricature, qui passe son temps à sauter partout.
Le Froid (1981)
Die Kälte
Sortie : janvier 2001 (France). Autobiographie & mémoires
livre de Thomas Bernhard
Annotation :
Après l’hôpital, le sanatorium – sinistre et déprimant comme on aime. Bernhard continue le récit de sa jeunesse, entre maladie et misère. Le décompte des gros malheurs pesant sur le monde en général et le narrateur en particulier se fait cela dit un peu redondant.
D’un autre côté, le texte apparaît comme moins étalé que ses prédécesseurs. On y repère facilement des thèmes majeurs qui articulent le tout : la compétition de crachats au sanatorium, l’enquête sur le père disparu, le compagnonnage de Bernhard avec d’autres patients subissant le système médical.
Et toujours des passages patates, moins longs et plus discrets toutefois : « J’avais ici un exemple de ce que l’expérience nous enseigne, que l’homme de bonne foi qui poursuit ses pensées avec conséquence et persévérance tout en laissant complètement tranquilles ceux qui sont d’autre opinion est confronté à la haine et au mépris, que vis-à-vis d’un homme de cette espèce on ne pratique rien d’autre que l’anéantissement. »
La SF sous les feux de la science (2012)
Sortie : 20 septembre 2012. Essai
livre de Roland Lehoucq
Annotation :
Lu en fait : "Scientifiction : la physique de l'impossible", de Roland Lehouq aussi.
Je vais pas mentir, je me tourne surtout vers les bouquins de la collection Parallaxe pour me constituer une grosse base de données de titres à lire. Là-dessus, Scientifiction est un peu décevant, la masse de textes proposée n’étant pas si fat que ça, sauf pour les master fan d’Arthur C. Clark, qui a même droit à son article dédié.
Il n’empêche que le principe est bien sympa. On prend un artefact classiquement futuriste de la SF : le rayon de la mort, l’antimatière, la téléportation, la psychohistoire…. Et on en explore les possibilités avec les moyens scientifiques d’aujourd’hui. Le bilan est pas vraiment en faveur d’une concrétisation rapide de tout l’attirail, et à par peut-être pour l’invisibilité – qui serait une sorte d’aboutissement du camouflage – on va se contenter de rêver.
L’article bonus de Hal Clement concluant le livre : « Le monde toupie », se présente comme un chouettos atelier de la « science-fiction » où l’auteur livre ses travaux lui ayant permis de concevoir la planète dans son roman Mission gravité.
Le Roman d'Alexandre
(traduction Aline Tallet-Bonvallot)
Sortie : février 1992 (France). Roman
livre de Pseudo-Callisthène
Henry IV - deuxième partie (1600)
(traduction Jean-Michel Déprats)
Henry IV, part 2
Sortie : 1600 (France). Théâtre
livre de William Shakespeare
Annotation :
Harry, futur Henri V mais qui a déjà tout d’un souverain parfait, poursuit son ascension à grand coup de batailles et d’actes héroïques. Henri IV, qui avait déjà joué son rôle de père la morale lors de la première partie, se retrouve expédié dans un lointain arrière-plan, et c’est bien son fils qui mène les guerre pour la gloire du royaume.
On patauge donc en plein conflit partisan et manœuvres politiques. Le logiciel shakespeare 2000 ronronne. Reste néanmoins « l’intrigue secondaire », le vieux Falstaff et tous ses potes populaires et comiques. Leur partition, globalement inchangée, devient pourtant plus amère - plus que dans la pièce précédente - au fur et à mesure qu’Harry prend ses distances, pour finir à renier publiquement et à grands fracas le chevalier bouffon. L’ultime scène, rendant compte de cette disgrâce, laisse filtrer un peu de rire, mais baigne jusqu’à la taille dans un certain malaise. Liberté est donnée au metteur en scène d’insister sur l’un ou l’autre.
Les Pirates des Lumières (2019)
ou la véritable histoire de Libertalia
Pirate Enlightenment, or the Real Libertalia
Sortie : 17 octobre 2019. Essai
livre de David Graeber
Annotation :
A la fin du XVIIème siècle et au commencement du XVIIIème, une effervescence culturelle a fait de sacrés bulles du côté de Madagascar. Se glissant dans le sillage de colonisations ratée de l’île, des équipages pirates s’y sont installés histoire de profiter du nœud reliant le transport maritime mondial tout près. Ils ont alors dû composer avec les différentes entités politiques malgaches, dont la plus importante fut celle orchestrée par Ratsimilaho, lui-même à moitié boucanier, sans doute chef de guerre, mais vraisemblablement ni maître ni monarque à l’européenne, de la confédération betsimisaraka. De cette rencontre se serait conjuguée diverses aspirations à la liberté et à l’égalité, loin de l’absolutisme alors en vogue dans l’hémisphère nord.
De cette étude anthropologique détaillée à partir des rares documents fiables sur la période, Graeber cherche a percé dans cette Madagascar de l’âge moderne les échos à l’esprit des Lumières, élaboré dans les salons des capitales, mais aussi les dissonances, l’histoire malgache de la flibuste étant d’abord celle de prolétaires ou de notables n’ayant pas grand-chose à voir avec ceux de France ou de Grande-Bretagne.
Turbo stimulant tant ça pousse à s’intéresser aux marges de l’histoire, aux bas côtés de la chronique pondue par l’élite, et à s’interroger sur les expériences politiques non retenues par la doxa.
Henry V (1599)
(traduction Jean-Michel Déprats)
Sortie : 1600 (France). Théâtre
livre de William Shakespeare
Annotation :
Une pièce toute à la gloire de notre bon roi Henry, bon, juste, magnanime, ne se décidant à lancer une invasion sanguinaire seulement persuadé de son bon droit. On retrouve ici le rôle essentiellement belliqueux des nobles chez Shakespeare, toujours à moitié comploteurs et prêts à tout pour accumuler richesses et influences. Les Français font ici office de parfaits méchants intégraux : vantards mais veules, suffisants mais lâches, surnuméraires mais faibles. Azincourt, point de tension final du texte, illustre alors la victoire de la justice divine (quasi zéro perte chez les Anglois) piétinant l’immondice (moisson de cadavres françois).
Peut-être plus qu’ailleurs, Shakespeare accorde une certaine attention au petit peuple, les simples recrues, les troufions de base. On fraye ainsi avec les successeurs de Falstaff, dont la mort est évoquée sans être montrée, et sans commentaire de son ex-princier ami. Une micro tragédie se loge dans le drame historique.
Very Important People (2020)
Argent, gloire et beauté : enquête au sein de la jet-set
Very Important People: Beauty and Status in the Global Party Circuit
Sortie : 14 septembre 2023 (France). Essai, Culture & société
livre de Ashley Mears
Annotation :
Enquête sur le personnel qui fait tourner les soirées des méga riches dans les bars huppés de New York, Saint-Tropez, Paris… les clients fortunés, dont beaucoup sont issus du milieu financier certes très riches depuis le faste des années 1990, mais dont le temps libre est rogné par le boulot, à l’inverse des dilettantes d’autrefois, y côtoient des mannequins, des promoteurs, tout un peuple de barmen et serveurs…
Là-dessus, les mannequins, indispensables pour le cachet de ces soirée, obéissent à des standards physiques stricts, pas forcément l’apanage de la beauté pour tous, mais qui fait chic : grandes, très minces, blanches l’écrasante majorité du temps…
Les promoteurs qui s’occupent de celles-ci sont souvent issus des classes moyennes ou populaires et rêvent, à travers leur profession, d’accéder au top 1 %, grâce à leurs contacts. Ils restent cependant aux marges du monde des affaires et de la vraie richesse.
Les clients types élites – comme les « baleines » qui dépensent énormément en très peu de temps – appartiennent à une classe très à part de la société, hypermobile à travers le monde entre ses lieux de détente mais en même temps « super-gentrifiée », ne se mélangeant pas aux autres.
La très grande dépense des clients lors des soirées VIP indigne une autre partie de l’élite, épris de bonne tenue de l’économie, de refus de l’extravagance, sapant la promotion du travail et de l’effort.
Grosse relation de domination entre les différentes parties, notamment entre les promoteurs et les mannequins, les premiers exploitant par la séduction et la mise en valeur physique les secondes.
« La quantité de travail et d’organisation nécessaires pour inciter les hommes riches à afficher ce type de comportement – un comportement que les flambeurs eux-mêmes décrivent comme « grotesque », voire répugnant » - est le plus souvent invisible. En fonction du contexte, la consommation ostentatoire sera perçue comme prestigieuse ou méprisable ; il suffit de penser aux critiques journalistiques du style de vie des élites, ainsi qu’au dédain avec lequel les habitués de la vie nocturne parlent parfois eux-mêmes de leurs dépenses inconsidérées. Les clubs VIP permettent à la logique du potlatch de se déployer tout en occultant le caractère délibéré de la quête de prestige – et ce essentiellement en lui donnant l’apparence d’une activité spontanée et ludique. Le succès de cette entreprise exige énormément de travail. Comme toute forme sociale organisée, le potlatch est un ri
La Démocratie aux marges (2005)
Sortie : 16 janvier 2014 (France). Essai
livre de David Graeber
Annotation :
À travers ce petit essai, Graeber tente de repérer en quoi ce qu’on appelle démocratie ne se limite pas aux systèmes politiques occidentaux contemporains.
On part pour cela des théories de Huntington et de choc des civilisations. Les thuriféraires de ce modèle affirment que la démocratie est une pure construction occidentales, introuvables dans les autres « aires civilisationnelles », et dont on fait l’erreur de vouloir rendre universalisable. Graeber commence par taper dans les fondations en remarquant que l’idéal démocratique version Europe/États-Unis ne date finalement que du XIXème siècle – à la rigueur du XVIIIème siècle. Pendant longtemps, y compris jusqu’au cœur du XXème siècle, la démocratie est associée à la foule, au désordre, voire à la guerre civile.
La réflexion se poursuit autour de la définition même de « démocratie », qui ne peut être circonscrite à son approche occidentale. Graeber rappelle ainsi que dans cette optique, la démocratie correspond à une organisation institutionnelle faisant glisser le pouvoir des individus vers l’État et le marché. Si on peut parler de républiques, c’est plus tendu d’affirmer que ces régimes soient d’authentiques émanations populaires œuvrant pour le bien commun. L’inspiration pour établir de véritables démocraties vient alors des modèles d’auto-gestion (Graeber s’étend pas mal sur les mouvements zapatistes), de l’altermondialisme et globalement de l’anarchisme.
La Haine de la démocratie (2005)
Sortie : septembre 2005. Essai, Politique & économie
livre de Jacques Rancière
Annotation :
Rancière part des temps anciens de l’Antiquité – Platon a le droit à pas mal de citations – pour mettre en lumière une haine de la démocratie qu’on retrouve finalement dans son intégralité dans l’Occident de l’après guerre froide. Le mur porteur de cette haine se résume, pour ceux qui n’adhèrent pas pour autant à un État fondé sur un pouvoir monarchique ou théocratique, comme suit : le gouvernement démocratique est bon s’il se laisse orchestré par une oligarchie – de naissance, d’argent ou de savoirs – et qu’il est capable de mobiliser ses citoyens pour la préservation de cet ordre. Il se corrompt s’il bascule dans l’ « égalitarisme » ou dans l’acceptation maximum des différences.
Une des clef de voûte de la critique contemporaine de la démocratie tient à une analyse du citoyen réduit à un consommateur, immature et égoïste, qui profite de la logique démocratique pour s’empiffrer de droits et de biens consommables. On fustige bien vite ce type d’individu pour faire finalement la promotion d’une société hiérarchisée où ceux ignorant la juste façon de vivre se soumettraient à ceux qui la connaissent. C’est d’ailleurs assez marrant de voir que cette critique a pas mal emprunté aux thèses marxistes en substituant le consommateur de la masse au bourgeois.
Une importante différenciation est alors à opérer entre démocratie et république dans le cadre contemporain. Les tenants de la république sont attachés a une forme de pouvoir oligarchique maintenant les sphère de gouvernement au-dessus de la multitude. Elle ne veut surtout pas de mélange entre le politique, qui doit opérer depuis sa sphère particulière, et le social, là où l’immixtion de l’un dans l’autre structure la démocratie. La grande faute démocratique vient surtout de l’impossible unicité de la chose politique qu’elle présuppose, la société étant fait d’aspiration et de conceptions des choses différentes, ne se laissant pas uniformiser sans artifice.
D’où une définition proposée en conclusion de la démocratie : « La démocratie n’est ni cette forme de gouvernement qui permet à l’oligarchie de régner au nom du peuple, ni cette cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. Elle est l’action qui sans cesse arrache aux gouvernements oligarchiques le monopole de la vie publique et à la richesse la toute-puissance sur les vies. »
Berlin Alexanderplatz (1929)
(traduction Olivier Le Lay)
Sortie : 2009 (France). Roman
livre de Alfred Döblin
Annotation :
Très lourd « roman-fleuve moderne » pourrait-on dire (je sais pas en fait) qui fait écho dans le passé des gros textes de Perec et de Pynchon (et qui met la vitesse à Pynchon au demeurant.) L’influence de Joyce plane sans doute là-dessus mais pas encore lu. Chez Döblin, ce sont surtout les longues bifurcations que prend le texte, ainsi que les insertions publicitaires, politiques ou quotidiennes qui font rutiler la modernité.
L’épopée sociale, sans bienséhance ni romantisme puisque les méchants triomphent, se complète d’une dimension morale, jouant sur la duplicité entre Biberkopf et Reinhold, à la fois amis, ennemis et si semblables, et sur la souhaitable, peut-être possible, rédemption du premier, appelé à un autre destin qu’on ne saurait vraiment décrire. Bien que l’espoir demeure, et semble éclore aux derniers chapitres, la fatalité sociale de Biberkopf pèse bien lourde, et tout le maintient dans son petit rôle de souteneur : son entourage, la vie urbaine, le contexte de crise, même les rêves et métaphores de la Mort et du Destin.
Parmi les mégas passages, on ne passera pas à côté de celui dans les abattoirs au livre 4 (notamment la partie « Le destin de l’homme et pareil à celui de la bête : la mort les guette tous les deux »), très fort dans sa peinture froide, à l’émotion ironique, de la souffrance animale et de la grande boucherie emportant des vies à la chaîne, en miroir fatalement de celle découpant les hommes dans les fureurs de la ville.
Crépuscules (2010)
Sortie : novembre 2010. Recueil de nouvelles
livre de Thierry Di Rollo
Annotation :
Lancement du programme Thierry Di Rollo, avec ce court recueil de cinq nouvelles égrainées tout au long de la carrière de l’auteur, du début des années 1990 jusqu’à la parution de ce livre en 2011.
Les deux premiers textes, « Eléphants bleus » et « Hippo ! », se déroulent sur la même planète, un monde minier et pénitencier gris comme une fumée d’usine où ça célèbre pas trop les lendemains qui chantent. Les deux textes se rejoignent dans une mise en scène désabusée de la beauté enfouie sous des tonnes de merdes, et bien souvent invisible aux habitués du lieu.
J’avoue avoir glisser plus nonchalamment sur les nouvelles suivantes où Di Rollo, peut-être pour satisfaire des appels à texte, propose surtout une nouvelle collection moderne et trash de la penderie fantastique habituelle. Loup garous et morts vivant se voient bariolés sous de nouvelles couleurs mais toujours très reconnaissable.
Di Rollo sait raconter une histoire, et on se laisse à chaque fois emporter par son texte. Le tout est cela dit peut-être un peu trop porté sur l’efficacité, sur la formule qui fait mouche pour faire et littérature et avancer le récit. Plus de relief ne serait pas refusé.
Ce que nous avons perdu dans le feu (2016)
Las cosas que perdimos en el fuego
Sortie : 12 janvier 2017 (France). Recueil de nouvelles
livre de Mariana Enríquez
Le sport : Récit des premiers temps (2024)
Sortie : 13 mars 2024. Histoire
livre de Jean-Manuel Roubineau
Annotation :
Roubineau commence par rappeler les 4 critères officiels du sport : motricité, institutionnalisation, système de règles, compétition. Si on se réfère à ces lois, il n’y a pas eu beaucoup de sport dans l’histoire : dans l’Antiquité gréco-romaine puis à partir de la fin du XIXème siècle seulement.
Chemin faisant, on peut déceler de grosses différences entre le sport gréco-romain, où les athlètes y cherchent un accomplissement, un justificatif de leur place dans la société, et le sport moderne, misant sur le dépassement, centré sur la perfectibilité et la réalisation continue de performances.
Être athlète dans l’Antiquité est tout un mode de vie : on a une alimentation très spécifique, portée sur la viande ; on s’enduit le corps d’huile, car la beauté est luisante à l’époque, y compris dans la bouffe où on adore les nappages au miel ou à l’huile ; on suit les enseignement d’un pédotribe, un entraîneur, qui peut être hyper sévère. On célèbre le corps baraqué des lutteurs (« sports lourds ») et filiformes des coureurs (« sports légers ») ; on veut la victoire à tout prix et c’est la grosse honte pour les perdants.
Le sport est en outre vraiment structurel des cités, moins sous l’Empire, même si on légifère beaucoup dessus. On se moque alors un peu de cette manie de Grecs.
Grosses critiques sur le mode de vie des athlètes très rapidement, des médecins, des philosophes mais peut-être aussi de la population, car les athlètes consomment beaucoup, font les opulents alors qu’ils vivent à crédit souvent.
Ascendant beauf (2025)
Sortie : 25 avril 2025. Essai, Politique & économie
livre de Rose Lamy
Annotation :
Le beaucoup mélange à la manière d’un témoignage constat sociologique et autobiographie thématique, éclairée à la lumière de ce qui fait « beauf » chez l’autrice. La conclusion, qui apparaît assez vite, est d’ailleurs que le beauf n’existe point, du moins concrètement, mais s’apparente à un ensemble de représentations mentales qu’on se fait d’une catégorie d’individus très large, car mal définie, à qui on prête la vulgarité, le racisme, l’étroitesse d’esprit… et qu’on méprise donc du haut de notre aisance.
L’essai vide très vite ses cartouches théoriques, et on se retrouve un peu à tourner en rond à travers les chapitres.
On retiendra notamment une bien bonne idée, piquée à Remi Eddo-Lodge et à son texte Le racisme est un problème de Blancs mais qui s’active pareillement à propos de la discrimination anti-beauf : le mépris envers l’autre – racisme ou l’autre ethnie ou l’autre classe sociale – n’est pas qu’une liste de préjugés personnelles, mais s’ancre profondément dans les multiples structures sociales, économiques et culturelles ; d’où une nécessité de changer celles-ci.
L'Opéra de quat'sous (1928)
Die Dreigroschenoper
Sortie : 1928 (France). Théâtre
livre de Bertolt Brecht
Annotation :
Ça balance le drame comique et épique dans le Londres interlope, avec bandit au grand cœur mais sans honneur et roi des mendiants. On a alors les coudées franches pour imaginer tout ce qu’on veut en termes de costumes et de gestuelle.
Le ton de la pièce demeure mine de rien dans certains canons de la comédie. On retrouve ainsi la classique affaire de cœur, à la tournure faussement dramatique mais au dénouement heureux. Bien des choses se jouent alors dans la transposition de ce dispositif dans un environnement inattendu, misérable, violent, sans pitié et pourtant bien joyeux. On profite alors de compositions inédites.
Théorie du drone (2013)
Sortie : 24 avril 2013. Essai
livre de Grégoire Chamayou
Annotation :
Grosse réflexion juridique et philosophique sur les drones, plus que technique et sociale. C’est peut-être un peu dommage mais ça permet au texte d’être toujours d’une chaude actualité une dizaine d’années plus tard.
Chamayou essaie de voire comment l’introduction des drones dans la bagarre a mis à mal le « droit de tuer » qui fonde l’éthique militaire. Déjà, on oublie Clausewitz et la définition classique voyant en la guerre un duel, une confrontation de soldat à soldat équivalente à une lutte. Le drone fait basculer ce scénario dans une logique de chasse à l’homme, où un traqueur, doté de moyens écrasant, poursuit un traqué qui ne peut que se cacher.
Tout cela implique bien des questionnements moraux, induits déjà par les limites techniques du drone. Quand on mène la guerre depuis son siège à des milliers de kilomètres du front, on est moins à même de deviner qui on a en face de nous. Chamayou reprend aussi les travaux de psychologues étatsuniens montrant qu’on appuie plus facilement sur la gâchette quand la distance avec la cible est élevée. Ces problèmes se posaient déjà dans les tactiques de bombardement où on a bien du mal à distinguer ce qu’il faut détruire au sol.
L’auteur dégage également une connexion entre l’usage du drone et la guerre coloniale à l’ancienne. Quand il s’agissait d’envahir des pays entiers, la position la plus confortable que pouvait rêver les colons étaient d’écraser les forces locales de leur technologie militaire, d’où le plaisir de constater les milliers de pertes chez les habitants contre la quelque dizaine chez les envahisseurs. Les défenseurs du drone usent du même argument, en en dissimulant souvent une partie : la machine, humaniste, met à l’abri nos soldats, elle préserve « la vie » (comprendre « nos vies »). On oublie au passage qu’elle impose de lourdes pertes à ceux d’en face, y compris les civils qui vivent dans la terreur des frappes quand ils ne sont pas involontairement pris pour cible.
Petit focus alors sur les pilotes de drone pris dans une contradiction malsaine. S’ils rentrent chez eux chaque soir, ils sont aussi soumis aux « règles de la guerre » où tuer et permis voire valoriser. Ils constatent alors de face le double visage des démocraties modernes qui sont également des puissances militaires impériales, d’où un possible dégoût de cette hypocrisie devenue sous leurs yeux claire et nette.
[Suite dans les commentaires]
































