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Mes inclassables

Ouvrages qui ne trouvent que trop difficilement une place dans ma collection, qui leur permette d'être comparés. Surtout des ouvrages de sciences sociales ou d'art, qui se placent au dehors de mes lectures habituelles, et dont la lecture a été suffisamment significative pour que je veuille en garder trace.

Liste de 7 livres créée il y a environ 1 an · modifiée il y a 10 mois
Les Ficelles du métier
7.6

Les Ficelles du métier

Comment conduire sa recherche en sciences sociales

Sortie : 10 avril 2002 (France). Guide & manuel

livre de Howard S. Becker

Annotation :

Bouquin puissant, auquel j'avais recouru un peu "par dessus la jambe" lors de mon dernier travail de recherche en me contentant, faute de temps de lecture à lui accorder, de quelques bonnes pages générant de fortes réflexions sur ma situation de jeune chercheur. En lecture extensive, l'ouvrage de H. S. Becker révèle toute sa capacité d'attraction, multipliant systématiquement des exemples puisés dans sa propre expérience et l'ensemble de sa culture sociologique américaine, donnant à son public la sensation d'avoir pris connaissance de dix livres en un.
Mon observation pourra paraître éculée, et pourtant, "Les ficelles du métier" forment autant le regard de l'apprenti chercheur, que du lecteur régulier d'essais de sciences sociales, ou le simple individu lambda cherchant construire sa compréhension du monde complexe qui l'entoure.

L'Imaginaire national
7

L'Imaginaire national (2006)

Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme

Sortie : 2006 (France). Essai

livre de Benedict Anderson

Annotation :

Changements de perspectives et prise de recul intéressante. Anderson redéfinit le nationalisme autour du concept de "communauté imaginée", cet imaginaire qui fait qu'on l'on peut se sentir comme évoluant sur une même ligne de temps et d'identité avec une multitude de gens que l'on ne rencontrera jamais.
Là où Anderson bouscule, c'est par son angle d'approche rare : il est spécialiste de l'Asie du Sud-Est, et connaît bien l'Amérique latine ; son histoire passe donc essentiellement par des exemples tirés de ces territoires, mais n'en éclaire pas moins la vieille Europe (sans pour autant établir une équation entre les histoires de ces endroits si divers). Le tout se lit ainsi, bien entendu, à travers l'historiographie dé-/postcoloniale.

Benedict Anderson se montre très convaincant dans son explication de la rupture entre les temps anciens, et la conscience d'un temps "vide et homogène" moderne, aménagé par le capitalisme de l'imprimé en premier lieu. Ce changement de mode de pensée crée les conditions nécessaire pour une vernacularisation, et, à terme, aussi entraînée par nombre de piratages politiques, une conception du monde comme une carte de pièces de puzzle nationales détachables et opposables.
La pensée d'Anderson est rigoureuse, et parvient à cadrer suffisamment ses concepts pour constituer des hypothèses que l'on arrive facilement à suivre. En contrepartie, on ne trouvera pas dans ce livre, d'ailleurs assez bref, des éclairages sur tous les plans que l'on espère illuminer en ouvrant un livre "sur le nationalisme"

La lecture de la traduction française de P.-E. Dauzat est souvent assez exigeante, mais la variété des exemples, et un certain sens de la narration de ceux-ci soutient l'essai et permet de bien suivre, et construire dans sa tête, guidé par l'auteur, la densité conceptuelle de "L'imaginaire national".

Pierre Bourdieu. Images d'Algérie : une affinité élective
-

Pierre Bourdieu. Images d'Algérie : une affinité élective (2003)

Sortie : janvier 2003. Photographie, Beau livre & artbook, Politique & économie

livre de Franz Schultheis et Christine Frisinghelli

Verv20 l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Amené à la rencontre de cet ouvrage confidentiel par l’album de vulgarisation « Bourdieu : une enquête algérienne » (Pascal Génot), je me rapproche peu à peu de l’œuvre du sociologue par des voies détournées. Outre deux centaines de photographies de terrain (depuis acquises par le Centre Pompidou et partiellement consultables dans leur catalogue en ligne), ce petit livre crée un dialogue entre la ressource picturale et des extraits de l’œuvre algérien de Bourdieu, enrichis encore d’un entretien très accessible où l’intellectuel présente avec clarté, plusieurs décennies plus tard, sa démarche alors presque impensée de photographe.
Je décrirais le contact permis par cet ouvrage avec la pensée de Bourdieu comme chaleureux, surprenant dans sa capacité à présenter les travaux d’enquête en train de se faire, au sein d’un collectif de chercheurs et amis, et en relation avec les populations enquêtées comme leurs lieux de vie. Les photographies, illustrations évidentes de l’« affinité sélective » de Bourdieu, parviennent également – et c’est là quelque chose qui m’a touché – à situer ce travail dans le regard subjectif, volontiers joueur et affectueux, du sociologue.

L'aventure politique du livre jeunesse
-

L'aventure politique du livre jeunesse (2021)

Sortie : 21 octobre 2021 (France). Essai

livre de Christian Bruel

Annotation :

Exploration initiatique à l’orée d’une nouvelle occupation, qui devrait absorber une bonne partie de mon temps pour quelques années.

L’ « aventure » dans laquelle Christian Bruel propose de nous guider est captivante, bien qu’il faille admettre d’emblée qu’elle ne consiste pas en un parcours linéaire d’un exposé solidement fiché sur un appareil critique clairement lisible, ni même sur un dispositif dialectique nettement structuré. L’essai ressemble davantage à une balade au sein de thématiques à potentiel “rebelle“ ou intranquille (esprit critique, genre, rapport au corps, engagements militants) et au hasard des envies de l’auteur. En dehors de deux chapitres adoptant une présentation majoritairement chronologique, l’ensemble du livre prend appui sur des considérations assez libres sur le paysage éditorial, dans lequel sont enchâssées des recensions souvent franchement motivantes. Les sources plutôt patrimoniales trouvent tout le relief nécessaire quand elles sont mises en regard de productions plus récentes, voire immédiatement contemporaines – dont Christian Bruel sait invariablement pointer les spécificités comme les faux-semblants.
Le parcours de cet ouvrage dense demande l’application et la curiosité d’aller s’informer en surplus sur les ressources évoquées, et le risque est grand d’un survol qui ne laisserait pas entrevoir le vrai échange complice proposé ici comme rarement ailleurs.

La Fin du game ?
7.2

La Fin du game ? (2021)

Les jeux vidéo au quotidien

Sortie : avril 2021. Essai, Jeu vidéo

livre de David Gerber, Hovig Ter Minassian, Mathieu Triclot, Samuel Coavoux, Samuel Rufat, Vincent Berry et Vinciane Zabban

Annotation :

Introduction à un autre pan de mes nouvelles occupations professionnelles. J'ai eu plaisir à trouver dans cet essai collectif une approche sociologique de la pratique des jeux vidéo, en opposition avec une approche internaliste, littéraire, de ce support culturel.

Un grand nombre d'observations objectivées dans cet ouvrage court et dynamique semblent relever de l'évidence, et c'est davantage la curiosité intellectuelle suscitée par les méthodes d'investigation comme par la précision du langage descriptif et critique employé qui font le sel de la lecture (ce qui n'est pas très original pour une lecture plaisante de socio).
En considérant ma propre biographie de joueur et les pratiques de gens qui me sont proches, je regrette que les auteur·ices se soient bien vite dédouané·es de l'ancienneté relative de leur enquête (2013). Si je veux bien les croire quant à la robustesse de l'ensemble de leurs conclusions, une enquête plus contemporaine aurait certainement permis de cerner la place considérable occupée dans les quotidiens (espaces, mobilités, sociabilités, émotions, appropriations) par le "regarder jouer" par streaming en direct et différé, et aurait permis de mettre en perspective la spécificité de cette pratique massive dans le champ vidéoludique. Un angle mort qui doit encore être ne serait-ce que qualifié.

Le Quai de Wigan
8

Le Quai de Wigan (1937)

The Road to Wigan Pier

Sortie : 1982 (France). Essai

livre de George Orwell

Annotation :

L’œuvre d’Orwell se déploie dans sa globalité plus largement en dehors du champ littéraire, comme l’illustre ce livre des débuts de sa carrière de papier se tournant vers le reportage et l’exposition très libre d’une thèse politique.

« The Road to Wigan Pier » adosse en effet des ruminations sur les dérives du socialisme des années 30 (ou plutôt, de l’image superficielle qu’il renvoie au plus grand nombre) et sur la machinisation du monde à un tableau de la misère sociale d’une région minière du Nord de l’Angleterre, durant la Grande Dépression. La plume du reporter cède parfois la place à celle du romancier (le livre s’ouvre sur un récit baroque du quotidien dans une pension sordide), aux relevés cliniques de l’enquêteur (listes de dépenses, grilles comparatives de logements – celles-ci se prêtant aussi mal à la lecture que l’on peut se l’imaginer).
Quant à la section politique de l’ouvrage, on peut s’amuser à dresser des parallèles simples entre les paniques morales d’hier et d’aujourd’hui ou s’étonner du sans-filtre de certaines digressions sur les qualités morales de quelques hommes de lettre en vogue à l’époque (ou encore une mémorable sortie de route sur la tyrannie végétarienne, qu’on croirait rapportée depuis les heures les plus déprimantes de la fête de l’Huma). Il est intéressant également, à titre documentaire, de lire les commentaires d’Orwell sur quelques représentants de la littérature d’anticipation (H. G. Wells, A. Huxley – ici encore qualifiés d’auteur d’Utopie), critiqués avec une distante déroutante pour nous, quant on sait à quel point l'on a tendance à les rassembler avec l’Orwell de « 1984 » dans une même classe relativement homogène.

Papa Moumine et la mer
8.5

Papa Moumine et la mer (1965)

Pappan och Havet

Sortie : 1986 (France). Conte

livre de Tove Jansson

Verv20 a mis 9/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

L’écriture de Tove Jansson est aussi étonnante que bouleversante. Sous les dehors d’une petite histoire enfantine, « Pappan och havet » pose un regard profondément mélancolique sur une famille qui prend le large, vaincue par un fatal passage des âges. Je ne saurais assurer que la portée du drame infiniment triste raconté entre les lignes de ce roman puisse être perçue par des enfants, du moins me semble-t-il que la sourde inquiétude qui en émane doit se ressentir, presque intuitivement, à tout âge.
Du reste, Tove Jansson garde inconditionnellement son regard chaleureux sur sa galerie de personnages, toujours mus par une énergie vitale contagieuse, même lorsqu’ils sont en proie aux doutes les plus graves ou qu’ils commencent à s’égarer dans les brumes de l’âge. Immense coup de cœur.

Verv20

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