Cover Nuits de Feu

Nuits de Feu

sentiments océaniques, expériences transformatrices, hapax existentiels, chemins de Damas, moments-aha, effets Eureka, points de bascule, déclics, révélations, épiphanies, extases

Bannière : La Conversion de Saint Paul, Caravage (détail)

Liste de

23 livres

créée il y a 9 mois · modifiée il y a 7 mois
La Bible
6.7

La Bible

Culture & société

livre

Annotation :

Saint Paul sur le chemin de Damas, années 30 de notre ère.

Actes des Apôtres :

"C'est dans ce but que je me rendis à Damas, avec l'autorisation et la permission des principaux sacrificateurs. Vers le milieu du jour, ô roi, je vis en chemin resplendir autour de moi et de mes compagnons une lumière venant du ciel, et dont l'éclat surpassait celui du soleil. Nous tombâmes tous par terre, et j'entendis une voix qui me disait en langue hébraïque: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? Il te serait dur de regimber contre les aiguillons. Je répondis: Qui es-tu, Seigneur? Et le Seigneur dit: Je suis Jésus que tu persécutes. Mais lève-toi, et tiens-toi sur tes pieds; car je te suis apparu pour t'établir ministre et témoin des choses que tu as vues et de celles pour lesquelles je t'apparaîtrai. Je t'ai choisi du milieu de ce peuple et du milieu des païens, vers qui je t'envoie, afin que tu leur ouvres les yeux, pour qu'ils passent des ténèbres à la lumière et de la puissance de Satan à Dieu, pour qu'ils reçoivent, par la foi en moi, le pardon des péchés et l'héritage avec les sanctifiés."

Le Mémorial
8.2

Le Mémorial (1654)

Sortie : 1654 (France). Poésie

livre de Blaise Pascal

Corpsetbiens l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

"Nuit de Feu". Blaise Pascal, nuit du 23 au 24 novembre 1654.

"L’an de grâce 1654,
Lundi, 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, et autres au martyrologe.
Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres.
Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu’à environ minuit et demi.
Feu.
« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, »
Non des philosophes et des savants.
Certitude, Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
Dieu de Jésus-Christ.
Deum meum et Deum vestrum.
« Ton Dieu sera mon Dieu »
Oubli du monde et de Tout, hormis Dieu.
Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Évangile.
Grandeur de l’âme humaine.
« Père juste, le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu. »
Joie, Joie, Joie, pleurs de joie.
Je m’en suis séparé :
De reliquerunt me fontem aquæ vivæ.
« Mon Dieu, me quitterez-vous ? »
Que je n’en sois pas séparé éternellement.
« Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai
Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »
Jésus-Christ.
Jésus-Christ.
Je m’en suis séparé, je l’ai fui, renoncé, crucifié.
Que je n’en sois jamais séparé.
Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l’Évangile.
Renonciation totale et douce.
Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.
Éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre.
Non obliviscar sermones tuos, Amen."

Les Confessions
7.6

Les Confessions (398)

Confessiones

Sortie : 0398 (Empire romain). Essai, Art de vivre & spiritualité

livre de Saint Augustin

Corpsetbiens l'a mis en envie.

Annotation :

Saint Augustin au jardin de la maison de Milan, août 386.

"Tel fut le récit de Potitianus. Mais vous, Seigneur, pendant qu’il parlait vous me retourniez vers moi-même ; vous effaciez ce dos que je me présentais pour ne pas me voir, et vous me placiez devant ma face pour que je visse enfin toute ma laideur et ma difformité, et mes taches, et mes souillures, et mes ulcères. Et je voyais, et j’avais horreur, et impossible de fuir de moi ! Et si je m’efforçais de détourner mes yeux de moi, cet homme venait avec son récit ; et vous m’opposiez de nouveau à moi, et vous me creviez les yeux de moi-même, pour que mon iniquité me fût évidente et odieuse. Je la connaissais bien, mais par dissimulation, par connivence, je l’oubliais.
(...)
Ainsi je me rongeais intérieurement, j’étais pénétré de confusion et de honte, quand Potitianus parlait. Son discours, et le motif de sa visite cessant, il se retira. Et alors, que ne me dis-je pas à moi-même ? De quels coups le fouet de mes pensées meurtrit mon âme, l’excitant à me suivre dans mes efforts pour vous joindre ? Et-elle était rétive. Elle refusait et ne s’excusait pas. Toutes les raisons étaient épuisées. Il ne lui restait qu’une peur muette : elle appréhendait comme la mort, de se sentir tirer la bride à l’abreuvoir de la coutume, où elle buvait une consomption mortelle.
Alors, pendant cette violente rixe au logis intérieur, où je poursuivais mon âme dans le plus secret réduit de mon cœur, le visage troublé comme l’esprit, j’interpelle Alypius, je m’écrie : Eh quoi ! que faisons-nous là ?, N’as-tu pas entendu ? Les ignorants se lèvent ; ils forcent le ciel, et nous, avec notre science, sans cœur, nous voilà vautrés dans la chair et dans le sang ! Est-ce honte de les suivre ? N’avons-nous pas honte de ne pas même les suivre ? Telles furent mes paroles. Et mon agitation m’emporta brusquement loin de lui. Il se taisait, surpris, et me regardait. Car mon accent était étrange. Et mon front ; mes joues, mes yeux, le teint de mon visage, le ton de ma voix, racontaient bien plus mon esprit que les paroles qui m’échappaient.
Notre demeure avait un petit jardin dont nous avions la jouissance, comme du reste de la maison ; car le propriétaire, notre hôte n’y habitait pas. C’est là que m’avait jeté la tempête de mon cœur ; là, personne ne pouvait interrompre ce sanglant débat que j’avais engagé contre moi-même, dont vous saviez l’issue, et moi, non."

Œuvres, tome 2
8

Œuvres, tome 2 (1960)

Sortie : novembre 1960. Roman

livre de Paul Valéry

Annotation :

"Nuit de Gênes". Paul Valéry au Palais de la Salita di San Francisco, Gênes, nuit du 4 au 5 octobre 1892.

"Nuit effroyable. Passée assis sur mon lit. Orage partout. Ma chambre éblouissante par chaque éclair. Et tout mon sort se jouait dans ma tête. Je suis entre moi et moi.
Nuit infinie. CRITIQUE. Peut-être effet de cette tension de l’air et de l’esprit. Et ces crevaisons violentes redoublées du ciel, ces illuminations brusques saccadées entre les murs purs de chaux nue.
Je me sens AUTRE ce matin. Mais – se sentir Autre – cela ne peut durer – soit que l’on redevienne ; et que le premier l’emporte ; soit que le nouvel homme absorbe et annule le premier."

Prière sur l'Acropole
-

Prière sur l'Acropole (1865)

Sortie : 1865. Récit

livre de Ernest Renan

Corpsetbiens a mis 4/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Ernest Renan sur l’Acropole d’Athènes, 1865.

"Mes rêves, pendant quelque temps, furent la chaîne brûlée de Galaad, le pic de Safed, où apparaîtra le Messie ; le Carmel et ses champs d’anémones semés par Dieu ; le gouffre d’Aphaca, d’où sort le fleuve Adonis. Chose singulière ! ce fut à Athènes, en 1865, que j’éprouvai pour la première fois un vif sentiment de retour en arrière, un effet comme celui d’une brise fraîche, pénétrante, venant de très loin.
L’impression que me fit Athènes est de beaucoup la plus forte que j’aie jamais ressentie. Il y a un lieu où la perfection existe ; il n’y en a pas deux : c’est celui-là. Je n’avais jamais rien imaginé de pareil. C’était l’idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi. Jusque-là, j’avais cru que la perfection n’est pas de ce monde ; une seule révélation me paraissait se rapprocher de l’absolu."

Ecce Homo
7.7

Ecce Homo (1888)

Sortie : 1888. Autobiographie & mémoires, Philosophie

livre de Friedrich Nietzsche

Annotation :

Friedrich Nietzsche au bord du lac de Silvaplana, séjour à Sils Maria, août 1881.

"Je veux raconter maintenant l’histoire de Zarathoustra. La conception fondamentale de l’œuvre, l’idée de l’Éternel Retour, cette formule suprême de l’affirmation, la plus haute qui se puisse concevoir, date du mois d’août de 1881. Elle est jetée sur une feuille de papier avec cette inscription : À 6 000 pieds par delà l’Humain et le temps. Je parcourais ce jour-là la forêt, le long du lac de Silvaplana ; près d’un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je fis halte. C’est là que cette idée m’est venue."

Élégies de Duino
8.1

Élégies de Duino (1922)

(traduction François-René Daillie)

Duineser Elegien

Sortie : 2006 (France). Poésie

livre de Rainer Maria Rilke

Corpsetbiens l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Rainer Maria Rilke à Duino, janvier 1912.

Marie de la Tour et Taxis, souvenirs sur Rainer Maria Rilke :

"Il entendit une voix qui l’appelait, raconte la princesse, une voix très proche qui disait ces mots à son oreille : « Qui donc parmi les légions des anges, / qui donc entendrait mon cri… » Il resta immobile, écoutant. Qu’est-ce ? murmura-t-il à mi-voix… Qu’est-ce qui vient ?… Il prit son petit livret qu’il portait toujours avec lui, écrivit ces lignes et puis tout de suite, encore quelques vers qui se formaient comme involontairement…"

Discours de la méthode
6.7

Discours de la méthode (1637)

Sortie : 1637 (France). Essai, Philosophie, Sciences

livre de René Descartes

Annotation :

René Descartes dans son poêle, Neubourg-sur-Danube, près d’Ulm, nuit du 10 au 11 novembre 1619.

Vie de Monsieur Descartes d’Adrien Baillet son biographe, d’après le traité perdu, Olympiques :

"Il nous apprend que le dixiéme de novembre mil six cent dix-neuf, s’étant couché tout rempli de son enthousiasme , et tout occupé de la pensée d’avoir trouvé ce jour là les fondemens de la science admirable , il eut trois songes consécutifs en une seule nuit, qu’il s’imagina ne pouvoir être venus que d’enhaut. (…) Il attribuoit cette merveille à la divinité de l’enthousiasme, et à la force de l’imagination, qui fait sortir les semences de la sagesse (qui se trouvent dans l’esprit de tous les hommes comme les étincelles de feu dans les cailloux) avec beaucoup plus de facilité et beaucoup plus de brillant même, que ne peut faire la raison dans les philosophes."

Discours de la méthode :

"J’étais alors en Allemagne, où l’occasion des guerres qui n’y sont pas encore finies m’avait appelé ; et comme je retournais du couronnement de l’empereur vers l’armée, le commencement de l’hiver m’arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n’ayant d’ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j’avais tout loisir de m’entretenir de mes pensées."

Séjours
-

Séjours

Aufenthalte

Sortie : 1992 (France). Récit

livre de Martin Heidegger

Corpsetbiens l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Heidegger à Délos, printemps 1962.

"Les méditations de longue haleine sur l’Aletheia, sur les rapports de déclosion et d'hébergement, trouvèrent, grâce au séjour à Délos, la confirmation recherchée. Ce qui pouvait n'être qu'un construction intellectuelle prit corps, s'emplit de présence, de ce qui seul a, jadis en un éclair, accordé aux Grecs l'entrée en présence.
Grâce à l'expérience de Délos et à elle seule, le voyage en Grèce se transforma en séjour et s'établit à demeure dans la lumière de ce qu'est l'Aletheia. C'est qu'elle est elle-même le domaine de l'abri d'où l'étant se déclôt, qui accorde séjour : à la physis, au pur surgissement abrité en soi des montagnes et des îles, du ciel et de la mer, de la végétation et de la faune, au surgissement par lequel chaque étant apparaît chaque fois avec sa figure rigoureusement profilée mais non moins libre et douce."

Quatre Nuits de Provence
6.4

Quatre Nuits de Provence (1930)

Sortie : 1930 (France). Biographie, Roman

livre de Charles Maurras

Corpsetbiens l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Charles Maurras, troisième et quatrième nuits des Nuits de Provence.

Tholonet, nuit d’été 1885 :

"Ainsi versée et répandue, cette large Nuit de printemps dut remuer quelqu’une des semences de poésie dont rien ne m’a plus délivré : probablement aussi versa-t-elle un peu de raison. Sans conseiller ni suggérer un système de hiérarchies inflexibles, l’ordre supérieur de ces beaux cercles de lumière, lucida sidera, m’aura, textuellement, révélé les hautes maximes qui servirent depuis à me dégager, jusqu’à m’en dégoûter, de l’inextricable malaise qu’imposent ou suscitent l’enflure de l’orgueil, les fermentations de la brigue, les fumées des espoirs et des vœux de domination.
Cinq ans plus tard, la même réflexion fut poursuivie et complétée sur la terrasse du château de Pau : dès cette nuit du Tholonet, je nommai par leurs noms les bas lieux d’où m’avait chassé mon mouvement le plus naturel. Ce sont les lieux où l’on contracte, comme une maladie, l’habitude et le goût de se tenir pour mesure de soi et pour soleil du monde. Le soleil est là-haut, que nous ne créons pas, ni ses sœurs les étoiles. C’est à nous de régler au céleste cadran, comme au pas de nos idées-mères, la démarche de notre cœur et de notre corps. Nous ne nous possédons qu’à la condition d’acquérir la notion de nos dépendances pour conserver un sens de la disproportion des distances de l’Univers.
(…)
L’aurore me trouva affermi et concentré dans la vue claire de ces principes. Heureusement trop faible pour les suivre avec plénitude, je les ai toujours professés, car nul ne se repent d’adhérer à des idées meilleures que soi."

Étang de Berre, nuit du 3 août 1885 :

"D’autres fois, dans le flot qui nous emportait, nous sentions la barque tourner sur elle-même et recommencer à filer dans une direction nouvelle. Ou bien la coquille de noix, piquant droit au ciel, retombait le bec en avant ; elle tendait au fond, et jamais n’y toucha. Manquant dix fois d’être pulvérisée de la sorte, elle gardait son équilibre. Comment ? je ne l’ai jamais su. (…) J’aimais la mort. Et quelque chose de plus fort que moi, mais en moi, tendait à la vaincre. Le sang. La vie. La force ! Cela était, parce que cela était. Ma volonté profonde déclarait qu’il fallait que ce fût mieux encore : s’il faisait nuit, retrouver le jour ; s’il y avait danger, y échapper jusqu’à la sécurité. Rien d’autre ne valait, ne brillait devant ma pensée."

Discours sur les sciences et les arts
6.6

Discours sur les sciences et les arts (1750)

Sortie : 1750 (France). Essai, Philosophie

livre de Jean-Jacques Rousseau

Annotation :

Jean-Jacques Rousseau sur le chemin de Vincennes, été 1749.

Confessions :

"Cette année 1749, l’été fut d’une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après midi j’allais à pied quand j’étais seul, et j’allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre ; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m’étendais par terre, n’en pouvant plus. Je m’avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France ; et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l’Académie de Dijon pour le prix de l’année suivante, Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.
À l’instant de cette lecture je vis un autre univers et je devins un autre homme. Quoique j’aie un souvenir vif de l’impression que j’en reçus, les détails m’en sont échappés depuis que je les ai déposés dans une de mes quatre lettres à M. de Malesherbes. C’est une des singularités de ma mémoire qui mérite d’être dite. Quand elle me sert, ce n’est qu’autant que je me suis reposé sur elle : sitôt que j’en confie le dépôt au papier, elle m’abandonne ; et dès qu’une fois j’ai écrit une chose, je ne m’en souviens plus du tout. Cette singularité me suit jusque dans la musique. Avant de l’apprendre, je savais par cœur des multitudes de chansons : sitôt que j’ai su chanter des airs notés, je n’en ai pu retenir aucun ; et je doute que de ceux que j’ai le plus aimés j’en puisse aujourd’hui redire un seul tout entier.
Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion, c’est qu’arrivant à Vincennes, j’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut ; je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement.
Mes sentiments se montèrent, avec la plus inconcevable rapidité, au ton de mes idées. Toutes mes petites passions furent étouffées par l’enthousiasme de la vérité, de la liberté, de la vertu ; et ce qu’il y a de plus étonnant est que cette effervescence se soutint dans mon cœur, durant plus de quatre ou cinq ans, à un aussi haut degré peut-être qu’elle ait jamais été dans le cœur d’aucun autre hom

L'Été
7.4

L'Été (1954)

Sortie : 1954 (France). Articles & chroniques

livre de Albert Camus

Corpsetbiens a mis 7/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Albert Camus à Tipasa, été 1952.

"C'est en le regardant que je franchis enfin les barbelés pour me retrouver parmi les ruines. Et sous la lumière glorieuse de décembre, comme il arrive une ou deux fois seulement dans des vies qui, après cela, peuvent s'estimer comblées, je retrouvai exactement ce que j'étais venu chercher et qui, malgré le temps et le monde, m'était offert, à moi seul vraiment, dans cette nature déserte. Du forum jonché d'olives, on découvrait le village en contrebas. Aucun bruit n'en venait : des fumées légères montaient dans l'air limpide. La mer aussi se taisait, comme suffoquée sous la douche ininterrompue d'une lumière étincelante et froide. Venu du Chenoua, un lointain chant de coq célébrait seul la gloire fragile du jour. Du côté des ruines, aussi loin que la vue pouvait porter, on ne voyait que des pierres grêlées et des absinthes, des arbres et des colonnes parfaites dans la transparence de l'air cristallin. Il semblait que la matinée se fût fixee, le soleil arrêté pour un instant incalculable. Dans cette lumière et ce silence, des années de fureur et de nuit fondaient lentement. J'écoutais en moi un bruit presque oublié, comme si mon cœur, arrêté depuis longtemps, se remettait doucement à battre. Et maintenant éveillé, je reconnaissais un à un les bruits imperceptibles dont était fait le silence : la basse continue des oiseaux, les soupirs légers et brefs de la mer au pied des rochers, la vibration des arbres, le chant aveugle des colonnes, les froissements des absinthes, les lézards furtifs. J'entendais cela, j'écoutais aussi les flots heureux qui montaient en moi. Il me semblait que j'étais enfin revenu au port, pour un instant au moins, et que cet instant désormais n'en finirait plus."

Les Essais
7.6

Les Essais (1595)

Sortie : 1595 (France). Essai, Philosophie

livre de Michel de Montaigne

Corpsetbiens l'a mis en envie.

Annotation :

Michel de Montaigne, 1573/74.

"Pendant nos troisiesmes troubles ou deuxiesmes (il ne me souvient pas bien de cela), m’estant allé un jour promener à une lieue de chez moy, qui suis assis dans le moiau de tout le trouble des guerres civiles de France, estimant estre en toute seureté et si voisin de ma retraicte que je n’avoy point besoin de meilleur equipage, j’avoy pris un cheval bien aisé, mais non guiere ferme. À mon retour, une occasion soudaine s’estant presentee de m’aider de ce cheval à un service qui n’estoit pas bien de son usage, un de mes gens, grand et fort, monté sur un puissant roussin qui avoit une bouche desesperée, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardy et devancer ses compaignons vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et petit cheval, et le foudroier de sa raideur et de sa pesanteur, nous envoyant l’un et l’autre les pieds contre-mont : si que voilà le cheval abbatu et couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, mort, estendu à la renverse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que j’avoy à la main, à plus de dix pas au-delà, ma ceinture en pieces, n’ayant ny mouvement ny sentiment, non plus qu’une souche. C’est le seul esvanouissement que j’aye senty jusques à cette heure. Ceux qui estoient avec moy, apres avoir essayé par tous les moyens qu’ils peurent, de me faire revenir, me tenans pour mort, me prindrent entre leurs bras et m’emportoient avec beaucoup de difficulté en ma maison, qui estoit loing de là environ une demy lieuë Françoise.
(...)
Mais long temps apres, et le lendemain, quand ma memoire vint à s’entr’ouvrir et me representer l’estat où je m’estoy trouvé en l’instant que j’avoy aperçeu ce cheval fondant sur moy (car je l’avoy veu à mes talons et me tins pour mort, mais ce pensement avoit esté si soudain que la peur n’eut pas loisir de s’y engendrer), il me sembla que c’estoit un esclair qui me frapoit l’ame de secousse et que je revenoy de l’autre monde. Ce conte d’un évenement si legier est assez vain, n’estoit l’instruction que j’en ay tirée pour moy ; car, à la verité, pour s’aprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner. Or, comme dict Pline, chacun est a soymesmes une très-bonne discipline, pourveu qu’il ait la suffisance de s’espier de près. Ce n’est pas icy ma doctrine, c’est mon estude : et n’est pas la leçon d’autruy, c’est la mienne."

La Doctrine de l'éveil
8.3

La Doctrine de l'éveil

Sortie : décembre 1976 (France). Essai

livre de Julius Evola

Annotation :

Julius Evola, 1921

"En 1917, alors âgé de 19 ans, il participe comme sous-lieutenant d'artillerie à la Première Guerre mondiale, mais ne participe à aucune action d'envergure. S'il n'est pas alors nationaliste, il connaît une fascination pour les grands empires, y compris ceux qu'il doit combattre. Cette époque marque le début pour lui d'une crise existentielle, qui va bouleverser ses habitudes intellectuelles. Il ne supporte plus la « vie ordinaire » qu'il mène alors à Rome. À vingt-trois ans, il tente de mettre fin à ses jours.
Avant d'exécuter la sentence qu'il s'était lui-même rendue, il lit un texte bouddhiste. Il assimile ce qu'il ressent alors à une illumination. « Qui prend l'extinction comme extinction, et une fois ceci fait pense à l'extinction, réfléchit sur l'extinction, et se dit : “mienne est l'extinction” et se réjouit de l'extinction, celui-là ne connaît pas l'extinction », disait le texte. Ce suicide avorté sera une vraie mort pour Evola, mort à l'art et à la poésie qu'il a abandonnés en 1921 et 1922, et une naissance à la philosophie à laquelle il va désormais se consacrer. L'intérêt de cet auteur italien pour les traditions orientales se révèle alors pleinement."

"L’un des ouvrages de Julius Evola les plus difficiles d’accès est sans conteste La doctrine de l’éveil. Essai sur l’ascèse bouddhiste publié en 1943 – 1ère traduction française en 1976. Il s’agit de commentaires de textes fondamentaux du bouddhisme que le baron italien a minutieusement compilé pour payer sa dette à l’égard de cette tradition religieuse. Qu’est-ce à dire ? Selon son propre témoignage, Evola a connu un état de grande déréliction, à l’âge de 23 ans, qui lui a fait très sérieusement envisager le suicide pour ne pas avoir à supporter la vie moderne qui s’ouvrait à lui au lendemain de la Première Guerre mondiale. Et c’est la lecture d’un texte bouddhique ancien, le Majjhima-Nikayo, qui l’en détourna ; ce texte disait : « Celui qui prend l’extinction comme extinction, qui pense l’extinction, qui pense à l’extinction, qui pense “l’extinction est mienne” et se réjouit de l’extinction, celui-là, je le dis, ne connaît pas l’extinction ». Depuis cette date, Evola s’est continuellement ressourcé dans le bouddhisme qu’il présentait comme une technique libératrice appuyée sur une ascèse rigoureuse ; autrement dit, une méthode qui vise à se détacher de son moi égotique pour accéder à une forme de « virilité » spirituelle nécessaire à l’homme debout au milieu des ruines."

Zibaldone
8.7

Zibaldone (1900)

Zibaldone di pensieri, 1817-1832

Sortie : 1900. Journal & carnet

livre de Giacomo Leopardi

Corpsetbiens l'a mis en envie.

Annotation :

Giacomo Leopardi, dans un jardin de Bologne, 19 avril 1826.

"Entrez dans un jardin peuplé de plantes, d’herbes et de fleurs. Riant, tel que vous l’aimeriez. Dans la plus douce saison de l’année. Vous ne pourrez poser vos yeux nulle part sans y découvrir quelque tourment. Toutes ces familles de végétaux sont plus ou moins en état de souffrance. Ici, cette rose est blessée par le soleil, qui lui a donné la vie ; elle se plisse, se languit, se fane. Là, ce lys est cruellement sucé par une abeille, en ses parties les plus sensibles et les plus vitales. Pour fabriquer le doux miel, les industrieuses, les patientes, les bonnes abeilles infligent d’indicibles tourments aux fibres les plus délicates, massacrent sans merci les plus tendres fleurs. Tel arbre est infecté par une fourmilière ; tel autre par les chenilles, les mouches, les limaces, les moustiques ; celui-ci, blessé dans son écorce, est tourmenté par l’air ou par le soleil qui pénètrent sa plaie ; celui-là est meurtri au tronc ou aux racines ; celui-ci a trop de feuilles mortes ; chez celui-là, les fleurs sont rongées, mordues ; chez tel autre, les fruits trop gâtés et piqués. Telle plante a trop chaud, telle autre trop froid ; trop de lumière, trop d’ombre ; trop d’humidité, trop de sécheresse. L’une pâtit, ne rencontrant autour d’elle qu’obstacles à sa croissance et à son développement ; l’autre n’a rien où s’appuyer, ou s’épuise à chercher un soutien. Vous ne trouverez pas une seule plante en parfaite santé dans ce jardin. (...) Cette jeune fille, si sensible et si tendre, arrache et rompt doucement quelques tiges sur son passage. Le jardinier émonde et taille savamment des membres sensibles avec ses ongles et ses outils. Certes, ces plantes continuent à vivre ; certaines parce que leurs blessures ne sont pas mortelles, d’autres, qui sont mortellement atteintes, parce que les plantes comme les animaux, peuvent survivre ainsi quelque temps. En entrant dans ce jardin, le spectacle d’une telle abondance de vie nous réjouit l’âme et nous croyons y voir le séjour de la joie. Mais, en vérité, cette vie est triste et malheureuse ; chaque jardin est pareil à un vaste hôpital (lieu bien plus déplorable qu’un cimetière) et si ces êtres sentent ou, si l’on préfère, sentaient, il est certain que pour eux le non-être serait de loin préférable à l’être."

Oeuvres en prose
-

Oeuvres en prose

Positions et propositions L'oeil écoute accompagnements Conversations Figures et paraboles Contacts et circonstances

Sortie : 1 mars 2006 (France). Essai

livre de Paul Claudel

Annotation :

Paul Claudel, Notre-Dame de Paris, 25 décembre 1886.

"Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est produite le 25 décembre 1886. J’avais donc dix-huit ans. Mais le développement de mon caractère était déjà, à ce moment, très avancé. Bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à l’Eglise, ma famille était indifférente et, après notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère aux choses de la foi.
(...)
Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et, peu à peu, je tombai dans un état de désespoir. La mort de mon grand-père, que j’avais vu de longs mois rongé par un cancer à l’estomac, m’avait inspiré une profonde terreur et la pensée de la mort ne me quittait pas. J'avais complètement oublié la religion et j'étais à son égard d'une ignorance sauvage.
(...)
Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C'est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j'assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand'messe. Puis, n'ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. J'étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l'entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et c'est alors que se produisit l'événement qui domine toute ma vie.
En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d'une telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon être, d'une conviction si puissante, d'une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie agitée, n'ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J'avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l'innocence, de l'éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable."

L'Ascension du mont Ventoux
7.2

L'Ascension du mont Ventoux (1336)

Sortie : juillet 2005 (France).

livre de Pétrarque

Corpsetbiens l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Francois Pétrarque, Mont Ventoux, 26 avril 1335.

"Averti par le soleil qui commençait à baisser et par l’ombre croissante de la montagne que le temps de partir approchait, je me réveillai pour ainsi dire, et, tournant le dos, je regardai du côté de l’occident.
On n’aperçoit pas de là la cime des Pyrénées, ces limites de la France et de l’Espagne, non qu’il y ait quelque obstacle que je sache, mais uniquement à cause de la faiblesse de la vue humaine. On voyait très bien à droite les montagnes de la province Lyonnaise, et à gauche la mer de Marseille et celle qui baigne Aigues-Mortes, distantes de quelques jours de marche. Le Rhône était sous nos yeux. Pendant que j’admirais tout cela, tantôt ayant des goûts terrestres, tantôt élevant mon âme à l’exemple de mon corps, je voulus regarder le livre des Confessions de saint Augustin, présent de votre amitié, que je conserve en souvenir de l’auteur et du donateur, et que j’ai toujours entre les mains. J’ouvre ce bréviaire d’un très petit volume, mais d’un charme infini, pour lire ce qui se présenterait, car que pouvait-il se présenter si ce n’est des pensées pieuses et dévotes ? Je tombai par hasard sur le dixième livre de cet ouvrage. Mon frère, désireux d’entendre de ma bouche quelque chose de saint Augustin, se tenait debout, l’oreille attentive. J’atteste Dieu et celui qui était présent qu’aussitôt que j’eus jeté les yeux sur le livre, j’y lus : Les homme s’en vont admirer les cimes des montagnes, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, les circuits de l’Océan, les révolutions des astres, et ils se délaissent eux-mêmes. Je fus frappé d’étonnement, je l’avoue, et priant mon frère, avide d’entendre, de ne pas me troubler, je fermai le livre. J’étais irrité contre moi-même d’admirer maintenant encore les choses de la terre, quand depuis longtemps j’aurais dû apprendre à l’école même des philosophes des gentils qu’il n’y a d’admirable que l’âme pour qui, lorsqu’elle est grande, rien n’est grand. Alors, trouvant que j’avais assez vu la montagne, je détournais sur moi- même mes regards intérieurs, et dès ce moment on ne m’entendit plus parler jusqu’à ce que nous fussions parvenus en bas.
Cette parole m’avait fourni assez de quoi m’occuper sans rien dire. Je ne pouvais penser qu’elle fût l’œuvre du hasard ; tout ce que j’avais lu là, je le croyais dit pour moi et non pour un autre."

Journal d'un génie
7.4

Journal d'un génie (1963)

Sortie : 1963 (France). Autobiographie & mémoires

livre de Salvador Dalí

Corpsetbiens l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Salvador Dali, gare de Perpignan, 19 septembre 1963.

"C’est toujours à la gare de Perpignan, au moment où Gala fait enregistrer les tableaux qui nous suivent en train, que me viennent les idées les plus géniales de ma vie. Quelques kilomètres avant déjà, au Boulou, mon cerveau commence à se mettre en branle, mais l’arrivée à la gare de Perpignan est l’occasion d’une véritable éjaculation mentale qui atteint alors sa plus grande et sublime hauteur spéculative. (...) Eh bien, ce 19 septembre, j'ai eu à la gare de Perpignan une espèce d'extase cosmogonique plus forte que les précédentes. J'ai eu une vision exacte de la constitution de l'univers. L'univers qui est l'une des choses les plus limitées qui existe serait, toutes proportions gardées, semblable par sa structure à la gare de Perpignan."

Du côté de chez Swann
8

Du côté de chez Swann (1913)

À la recherche du temps perdu / 1

Sortie : 14 novembre 1913. Roman

livre de Marcel Proust

Annotation :

Marcel Proust à Combray.

"Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse: ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait- elle? Que signifiait-elle? Où l'appréhender? (...)
Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. (…) Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque là) ; et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, la Place où on m'envoyait avant déjeuner, les rues où j'allais faire des courses, les chemins qu'on prenait si le temps était beau."

Helgoland
7.5

Helgoland

Le sens de la mécanique quantique

Sortie : 6 octobre 2021 (France). Essai, Sciences

livre de Carlo Rovelli

Annotation :

Werner Heisenberg sur l'île d'Helgoland, juin 1925.

"Ce ne fut que vers trois heures du matin que le résultat complet du calcul se trouvait enfin devant moi. La loi de conservation de l'énergie s'était trouvée vérifiée pour tous les termes, et puisque cela s'était produit automatiquement, pour ainsi dire sans aucune contrainte — je ne pouvais plus douter du caractère non contradictoire et compact, du point de vue mathématique, de la théorie quantique ainsi esquissée. Au premier moment, cela me remplit d'une profonde angoisse. J'avais l'impression qu'il m'était donné de regarder, à travers la surface des processus atomiques, un phénomène plus profond, d'une étrange beauté intérieure ; et j'avais presque le vertige en pensant qu'il me fallait maintenant étudier cette foule de structures mathématiques que la nature avait étalées sous mes yeux. J'étais si excité qu'il ne pouvait être question pour moi d'aller dormir. Je quittai donc la maison, alors que l'aube commençait à poindre, et je me rendis à la pointe sud du haut pays, là où un rocher solitaire en forme de tour, faisant saillie en direction de la mer, avait éveillé en moi depuis longtemps l'envie d'une escalade. Je parvins à son sommet sans difficulté majeure, et j'y attendis le lever du soleil."

Le Soleil et l'Acier
7.5

Le Soleil et l'Acier (1968)

Sun and Steel

Sortie : 1973 (France). Essai, Autobiographie & mémoires

livre de Yukio Mishima

Corpsetbiens l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Yukio Mishima, aux commandes d'un F104 au-dessus du Mont Fuji, années 50 ?

"Lentement, à mes yeux, apparut un serpent géant lové autour de la terre; un serpent qui, sans cesse avalant sa queue, triomphait de toutes polarités; l'immense serpent final qui nargue tous les contraires. Les contraires, lorsqu'on les pousse aux extrêmes, en viennent à se ressembler; et les choses les plus éloignées l'une de l'autre se rapprochent quand on accroît la distance qui les sépare. C'était là le secret qu'exposait le serpent enroulé. La chair et l'esprit, les sens et l'intellect, l'au-dehors et l'au-dedans, prennent d'un pas leurs distances d'avec la terre, et là-haut, plus haut même qu'où se boucle la ronde des nuages blancs qui serpentent autour de la terre, eux aussi vont se rejoindre. Pour moi, je ne me suis jamais intéressé qu'aux lisières du corps et de l'esprit, les contrées au-delà du corps et de l'esprit. Les profondeurs n'ont pour moi aucun intérêt; je les laisse à d'autres, superficielles et banales qu'elles sont. (...) Ce tube d'argent qui flottait dans le ciel était, pour ainsi dire, mon cerveau, et son immobilité la modalité de mon esprit. Le cerveau, que ne protégeaient plus des os inflexibles, était devenu perméable, éponge flottant sur l'eau. Le monde intérieur et le monde extérieur avaient envahi leurs territoires respectifs, étaient devenus complètement interchangeables. Ce souple royaume de nuages, de mer et de soleil couchant était le panorama majestueux, comme je n'en avais jamais vu, du monde que je portais en moi. En même temps, tout ce qui se passait en moi s'était glissé entre les liens de l'esprit et du coeur pour s'inscrire en hautes lettres à travers le ciel, en toute liberté. C'est alors que je vis le serpent. Cet immense - mais l'adjectif est désespérément inadéquat - serpent de nuée blanche encerclant le monde, se mordant la queue, éternellement... Toute chose existe, qui nous vient à l'esprit, fût-ce pour l'instant le plus bref. Quand bien même elle n'existerait pas en cet instant précis, elle a existé quelque part dans le passé ou existera à un moment donné dans l'avenir. En cela consiste la ressemblance entre la chambre à décompression et le vaisseau de l'espace, la ressemblance entre mon labeur de minuit et l'intérieur du F 104, à treize mille cinq cents mètres dans le ciel. La chair devrait s'embraser, pénétrée de la prescience de l'esprit; l'esprit devrait être embrasé de la prescience débordante du corps."

Attente de Dieu
7.9

Attente de Dieu (1966)

Sortie : 1966 (France). Correspondance, Essai, Philosophie

livre de Simone Weil

Corpsetbiens l'a mis en envie.

Annotation :

Simone Weil, Solesmes, Semaine Sainte 1938.

"En 1938 j’ai passé dix jours à Solesmes, du dimanche des Rameaux au mardi de Pâques, en suivant tous les offices. J’avais des maux de tête intenses ; chaque son me faisait mal comme un coup ; et un extrême effort d’attention me permettait de sortir hors de cette misérable chair, de la laisser souffrir seule, tassée dans son coin, et de trouver une joie pure et parfaite dans la beauté inouïe du chant et des paroles. Cette expérience m’a permis par analogie de mieux comprendre la possibilité d’aimer l’amour divin à travers le malheur. Il va de soi qu’au cours de ces offices la pensée de la Passion du Christ est entrée en moi une fois pour toutes."

Forêts dans la tempête
-

Forêts dans la tempête

et autres colères de la nature

Sortie : 2019 (France). Voyage, Articles & chroniques

livre de John Muir

Corpsetbiens l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

John Muir, au sommet d’un sapin de Douglas à une trentaine de mètres du sol, pendant une tempête, vallée de la Yuba river, Sierra Nevada, Californie, décembre 1874.

"L'une des plus magnifiques et plus exaltantes tempêtes qu'il me fût donné de voir dans la Sierra se produisit en décembre 1874, alors que j'explorais l'une des vallées tributaires de la rivière Yuba.
(…)
Vers midi, après un long périple à travers les bosquets piquants de noisetiers et de céanothes, j'atteignis le sommet de la plus haute crête alentour ; je songeai alors qu'il serait judicieux de grimper au sommet de l'un des arbres, afin d'avoir une meilleure perspective et d'approcher mon oreille de la musique éolienne des plus hautes aiguilles. (…) À l'issue d'une réflexion minutieuse, j’arrêtai mon choix sur le plus grand d'un groupe de sapins de Douglas qui poussaient serrés les uns contre les autres (…) Bien que relativement jeunes, ils mesuraient une trentaine de mètres, et leur cime, souple et broussailleuse, se balançait et tourbillonnait dans une tumultueuse extase. Étant accoutumé à grimper aux arbres pour effectuer des études botaniques, je ne rencontrai aucune difficulté à me hisser jusqu'au sommet, et jamais auparavant je n'avais éprouvé une aussi noble exaltation dans le mouvement.
(…)
Aujourd'hui, il est beaucoup question de la lutte universelle pour l'existence, mais aucune lutte, au sens commun du terme, ne se manifestait ici; aucune expression d'un danger chez aucun des arbres, aucune dépréciation, mais plutôt un inébranlable contentement, aussi éloigné de l'allégresse que de la peur.
Des heures durant, je conservai mon point de vue en hauteur, et fréquemment, il m'arrivait de fermer les yeux pour profiter de la seule musique, ou pour me délecter tranquillement des délicieuses fragrances portées par le vent.
(…)
Quand la tempête a commencé à s'apaiser, je sortis de mon abri pour flâner dans les bois dans lesquels le calme revenait. Les sonorités de la tempête faiblissaient et, me tournant vers l'est, j'aperçus les innombrables hôtes de la forêt, calmes et silencieux, s'élevant les uns au-des. sus des autres sur les coteaux, comme un pieux auditoire. Le soleil couchant les nimbait d'une lumière ambrée, qui semblait dire, alors qu'ils écoutaient : « Je vous donne ma paix. »
Tandis que je contemplais ce spectacle impressionnant, j'oubliai tout des prétendus dommages de la tempête, et jamais auparavant ces nobles bois ne m'étaient apparus si régénérés, joyeux et immortels."

Corpsetbiens

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