
Passeurs de mémoire
En matière de poésie, qui de plus enthousiaste que les premiers concernés ? À l'occasion de l'édition 2005 du Printemps des poètes, la collection Poésie/Gallimard publie un recueil collectif suivant un principe alléchant :
"Ce livre est placé sous le signe des affinités électives. Des poètes d'aujourd'hui ont été conviés à choisir et présenter un poète des temps passés. De l'Antiquité à l'aube du XXe siècle, toute latitude leur a été laissée pour nous faire part d'une lecture à leurs yeux fondatrice, ou simplement d'une voix qui leur est chère et avec laquelle ils entretiennent un dialogue où s'estompent les frontières du temps."
(Jean-Baptiste Para)
Puisque seul le domaine francophone nous intéresse, nous n'avons gardé ici que les sélections qui s'y inscrivent, présentations et extraits.
Les Vers de la mort
livre de Hélinand de Froidmont
Annotation :
Hélinand de Froidmont (1160-1229)
par Jean-Pierre Verheggen
"[Ces fameux Vers de la mort] allaient illuminer de leur réalisme humoureux et de leur férocité tétanisante un large pan de notre Moyen Âge littéraire. Leur succès est énorme, exceptionnel ! Qu'on en juge : pas moins de vingt-quatre manuscrits datant du XIIIe et du XVIe siècle les conservent et nombreux sont ceux (et de qualité ! tels Jean Bodel qui non seulement rend hommage à leur auteur mais choisit le douzain d'Hélinand comme modèle pour écrire son propre Congé, ou Adam de la Halle qui y va en outre de ses Vers homonymes) qui les lisent et les relisent, les jonglent et les récitent, s'en inspirent, en reprennent le cadre strophique ou leur empruntent forme et idée (ce qui, nous précisent les médiévistes, est une reconnaissance de dette admirative et non un plat plagiat !), jusqu'à ce que l'imprimerie s'en empare dès le XVIe siècle et, hélas, trois fois hélas ! — d'aucuns ne cessent de le regretter ! —, les fixe dans un moule de lecture silencieuse qui leur coupe la parole et avec elle cette voix, tantôt de rogome tantôt de crécelle, qui rendra si terriblement vivantes (le mot n'est ni incongru ni trop fort) les magnifiques Danses macabres qu'ils annonçaient déjà à leur façon trois siècles plus tôt !"
Mort est le rets qui tout attrape.
Mort est la main qui tout agrappe,
Tout lui revient et rien ne perd.
Mort fait à tous de sombres chapes
Et de la pure terre nappe.
Mort tous très également sert.
Mort met secrets à découvert.
Mort fait homme libre le serf,
Mort asservit et rois et papes.
Mort rend à chacun ce qu'il perd,
Mort rend au pauvre son couvert,
Mort prend au riche ce qu'il happe.
La Belle Dame sans mercy (1424)
Sortie : 1424. Poésie
livre de Alain Chartier
Annotation :
Alain Chartier (vers 1385-1430)
par Alain Borer
"Oublié, cet immense poète ?! Alain Chartier, "roi littéraire du XVe siècle", ambassadeur de Charles VII, n'a-til pas été "la plus grande renommée du XVe siècle" ? N'est-il pas considéré (pendant des siècles et par Pound, encore) comme "le père de la prose et de l'éloquence françaises ?" Il faut tenir le Quadrilogue invectif tant imité (on en connaît une quarantaine de manuscrits) pour un chef-d'œuvre fondateur, la seule arme indestructible après l'extermination de la chevalerie sur les champs d'Azincourt et de Crécy (la seule âme indestructible, celle d'un vrai chevalier), et La Belle Dame sans merci, œuvre la plus copiée de son siècle et à laquelle à leur tour John Keats ou Montale font écho, pour le premier poème majeur de la poésie française : tenir Alain Chartier à l'égal de François Villon."
Désormais est temps de moi taire
Car de dire je suis lassé.
Je veux laisser les autres faire.
Leur temps est, le mien est passé.
Fortune a le forcier cassé
Où j'épargnoye ma richesse
Et le bien que j'ai amassé
Au meilleur temps de ma jeunesse.
Ballades et rondeaux
Poésie
livre de Charles d'Orléans
Annotation :
Charles d'Orléans (1394-1465)
par Jacques Roubaud
"Ce poète est trop dédaigné, et à grand tort. Un déséquilibre persistant dans le jugement critique lui fait préférer Villon, de même qu'on met, à tort, Rimbaud très au-dessus du grand Verlaine. On ne voit chez lui qu'une douceur un peu enfantine. Trop de ses poèmes sont mis sur le compte d'une poésie amoureuse conventionnelle. Or Charles d'Orléans témoigne d'une manière originale que la poésie peut rendre compte de la violence collective, de la guerre par exemple [...] Le registre mélancolique est pour lui une manière indirecte, oblique, de rendre compte de l'horreur de la guerre et de la désolation de son exil interminable dans cette prison anglaise dont il n'est sorti que pour entrer dans la vieillesse."
Ou puis parfont de ma merencolie
L'eaue d'Espoir que ne cesse tirer
Soif de Confort la me fait desirer
Quoy que souvent je la treuve tarie
Necte la voy ung temps et esclercie
Et puis après troubler et empirer
Ou puis parfont de ma merencolie
Poésies complètes (1461)
Sortie : 1461 (France). Poésie
livre de François Villon
Annotation :
François Villon (vers 1431-1463)
par Jean-Pierre Lemaire
"Villon reste un homme du Moyen Âge : sa vie, bien éloignée de la vertu, demeure pourtant orientée vers Dieu par l'attitude fondamentale de la société dont il fait partie [...] Mais comment adresser une prière à ce Dieu de miséricorde quand on est soi-même pétri de haine, taraudé par l'ironie envers tous et soi-même, dédoublé au point que la voix ne peut plus retrouver l'élan et l'unité d'une parole directe ? [...] Villon donne à sa mère les mots de sa prière, mais c'est afin de les lui emprunter à son tour. Chacun se fait l'interprète de l'autre pour tenir un langage filial à l'égard de Marie et de Dieu : forme poétique de la "réversibilité des mérites" où la voix du poète dédoublé retrouve, en s'effaçant derrière une autre, sa simplicité."
Femme je suis pauvrette et ancienne,
Qui rien ne sais ; oncques lettre ne lus.
Au moutier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint où sont harpes et luths,
Et un enfer où damnés sont boullus :
L'un me fait peur, l'autre joie et liesse.
La joie avoir me fais, haute déesse,
À qui pécheurs doivent tous recourir,
Comblés de foi, sans feinte ne paresse :
En cette foi je veuil vivre et mourir.
Sonnets
Sortie : 1 janvier 1991 (France). Poésie
livre de Mellin de Saint-Gelais et Luigia Zilli
Annotation :
Mellin de Saint-Gelais (vers 1490-1558)
par Michel Bulteau
"Mellin fit connaissance avec Clément Marot. Ce dernier se sentit même en état d'infériorité face à ce brillant seigneur qui n'ignorait rien du latin, ni du grec, ni de l'italien. Ce fut le début d'une amitié féconde au sein d'une cour frivole et dissolue. Mellin prit aussi beaucoup de plaisir dans la compagnie de Rabelais [...] Le temps passant, Mellin devint le poète favori d'Henri II, si raffiné dans la médisance. Du Bellay reconnaît au poète vieillissant d'avoir introduit le sonnet en France. Mellin fut quelque peu railleur quand Ronsard publia ses Odes en 1550. Il ne tolérait pas qu'un jeune ambitieux de vingt-cinq ans eût la prétention d'inaugurer la poésie lyrique en France. Mais cette petite querelle finit par s'arranger par des poèmes !"
Ces six œillets mêlés en cette guise
Vous sont par moi ce matin envoyés,
Pour vous montrer, par ceux de couleur grise,
Que j'ai du mal plus que vous n'en croyez
Le Tiers Livre (1546)
Sortie : 1546 (France). Roman
livre de François Rabelais
Annotation :
François Rabelais (1494-1553)
par James Sacré
"A-t-on assez remarqué que les livres de Rabelais sont un continu mélange de prose et de vers ? Non seulement il y a beaucoup de poèmes versifiés (rondeaux ou suite de huitains, dizains), mais on y trouve à chaque instant des vers isolés que l'auteur met dans la bouche de ses personnages ou dans le déroulement du texte narratif ou réflexif. Souvent on ne sait pas trop s'il s'agit de véritables vers de poèmes, de dictons ou de proverbes, ou de jeux de langage, qui se développent parfois sur plusieurs pages en listes de mots ou de formules, par exemple. Rien là pour tellement surprendre, Rabelais est un maître du mixage : langage savant et langage populaire, discours châtié et paroles débridées, motifs du haut et motifs du bas, ordre et carnaval, contes, lettres, poèmes et récits, mélanges et farcitures, miscellanées, ménippée, et donc prose et vers."
Celle qui veid son mary tout armé,
Fors la braguette, aller à l'escarmouche,
Luy dist : "Amy, de paour qu'on ne vous touche,
Armez cela, qui est le plus aymé."
Quoy ? Tel conseil doibt-il estre blasmé ?
Je diz que non : car sa paour la plus grande
De perdre estoit, le voyant animé,
Le bon morceau dont elle estoit friande.
Délie, objet de plus haute vertu
Sortie : 1544 (France). Poésie
livre de Maurice Scève
Annotation :
Maurice Scève (1501-1564)
par Bernard Vargaftig
"Peut-être une part de l'énigme que tout poème est tient-elle dans le fait qu'il continue à faire exploser vers l'avenir la charge de mémoire et de présent qui l'ont fait exploser et dont il est porteur [...] Curieux des cultures grecque et latine, fidèle à celle de notre Moyen Âge, celle des troubadours et des rhétoriqueurs, Scève est celui qui va inventer dans notre langue et ce que l'Italien Pétrarque a fait avec son Canzionere en ne l'écrivant pas en latin, et comme un sillage qui, jusqu'à aujourd'hui, en passant par Racine, Mallarmé, Claudel et Jouve, ne cesse de féconder non seulement notre poésie mais ce que notre langue fait que nous sommes."
Tant variable est l'effet inconstant
De la pensée encor plus incertaine,
Que sur les doigts deux pour trois va comptant,
Et tient jà près la chose bien lointaine.
Car étant pris dessous sa main hautaine,
Je m'en allais pleurant, la tête basse ;
Et devant elle ainsi comme je passe,
En me voyant, me jette un souris d'œil,
Qui me fit rire : et par ce je compasse
Amour léger mêler joie en mon deuil.









