L'Amérique n'a jamais été innocente

Avis sur American Tabloid

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"L'Amérique n'a jamais été innocente".
Un roman qui débute avec ces mots ne peut que m'accrocher. Et une fois qu'on a mis un pied dans ce panier de crabes, on n'est pas près d'en ressortir.
Résumer American tabloid relève de l'impossible. Je vais juste noter quelques points.
L'action se déroule entre le 22 novembre 1958 et le 22 novembre 1963 (si cette dernière date vous rappelle quelque chose, sautez très haut dans votre salon en hurlant "Je Sais").
1- Kemper Boyd est un agent du FBI infiltré depuis des années dans les réseaux de voleurs de voitures. Spécialiste des changements d'identité, c'est un opportuniste convaincu.
2- Pete Bondurant est un "assistant personnel" de Howard Hughes, chargé de lui trouver sa drogue et de lui éviter les citations à comparaître. Bondurant est un spécialiste en chantage, extorsion, bourre-pifs, tortures et exécutions.
3- Robert Kennedy dirige un comité sénatorial, le Comité MacClellan, chargé d'accumuler le maximum de preuves contre le Crime Organisé. Le comité a aussi pour but (non avoué) de préparer l'élection présidentielle de 1960 pour JFK.
4- La cible privilégiée de Robert Kennedy est Jimmy Hoffa, patron du syndicat des camionneurs, suspecté d'avoir détourné 3 millions de dollars pour mettre au point une arnaque immobilière dans les marécages de Floride.
5- J. Edgar Hoover, patron du FBI, déteste la famille Kennedy.
6- Kemper Boyd est chargé par Hoover d'infiltrer le Comité MacClellan et d'informer le patron du FBI des agissements des Kennedy.
7- Howard Hughes déteste les Kennedy.
8- Jimmy Hoffa déteste les Kennedy.
9- Pete Bondurant va être appelé par Hoffa pour abattre un treaître potentiel qui balançait des infos au Comité MacClellan.
10 - Rajoutez à cela le coup d'état de Castro à Cuba et sa prise de pouvoir plus qu’éventuelle, alors que Hoover considère que le communisme est le plus grand danger possible.

Voilà. Les dix points ci-dessus représentent environ les 20 premières pages ; il vous en reste donc dans les 720 à découvrir. 720 pages denses, complexes, remplies d'une écriture qui va toujours à l’essentiel. Ellroy ne s'encombre pas de descriptions ni de toutes ces conneries bonnes pour les autres. Son écriture, c'est du direct, sans concession. Une écriture qui accroche le lecteur, comme les mâchoires d'un étau.
Et en 740 pages (en tout) de ce calibre, il s'en passe, des choses. Liens entre le gouvernement, la mafia et les diverses agences gouvernementales (FBI, CIA). Chantage sur les homosexuels, micros cachés, frasques sexuelles de JFK, folie grandissante de Howard Hughes, cadavres dans les placards, livres de comptes secrets, traffic de drogue, Frank Sinatra, etc. Et surtout une énorme collusion entre CIA, FBI et Crime Organisé. Cible n°1 : Castro.
C'est d'ailleurs au nom de la lutte contre Castro (et le communisme en général) que vont se produire des actions contre-nature. Des agents du FBI qui revendent de la drogue en pleine Floride, par exemple. Et Ellroy de décrire une Amérique (essentiellement sudiste) en pleine dérive fasciste : racisme exacerbé, attaques anti-gauchistes, culte des armes et de la violence, KKK, etc. Le tout orchestré en sous-main par le machiavélique Hoover.

American tabloid est donc une véritable plongée en enfer. Un roman dont on ne sort pas indemne, tant rien n'y est innocent. Kennedy le président tant adulé de nos jours, presque vu comme un modèle. Hollywood. Les années 60 dont le rêve (déformé, comme tous les souvenirs) nous est asséné à longueur de films. Tout cela nous est dévoilé dans toute la profondeur de son horreur. Une Amérique violente, inculte, manipulatrice, raciste, etc.
Comme un bon Alexandre Dumas, Ellroy mélange faits personnages authentiques et fictifs, pour aboutir à des événements majeurs interprétés à sa façon. A la différence de Dumas, il n'y a pas ici de grands héros, que des êtres affreux, pitoyables et pathétiques dans leur volonté d'accéder au pouvoir, d'avoir à tout prix une parcelle d'autorité. Le résultat est passionnant, se lit à une grande vitesse et marque d'une façon indélébile.
"L'Amérique n'a jamais été innocente" : une sentence-programme pour un roman qui détruit la légende des glorieuses années 60. Une Amérique malsaine et sordide, glauque et poisseuse.

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