Une fresque ambitieuse mais studieuse

Avis sur Anna Karénine

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Voici d'abord l'intrigue principale : une jeune femme charmante, Anna, suite à un mariage de raison, vit depuis dix ans avec un homme plus âgé qu'elle n'aime pas. Mais elle découvre l'amour et la passion en la personne de Vronski, jeune militaire tout aussi charmant qu'elle et plein de talents divers. Cet amour est partagé ! Aujourd'hui, il n'y aurait donc pas d'histoire : elle quitterait son mari qu'elle n'aime pas et irait vivre avec l'homme de sa vie... Or cela se passe en Russie de fin de XIXème siècle, les conventions et les obligations sociales sont puissantes, Anna n'est qu'une femme dans une société d'hommes, et du coup, voilà toute une histoire ! Et j'ai lu cette histoire jusqu'au dernier mot, assoiffé de curiosité, compatissant pour ces victimes qui auraient dû bêtement vivre heureuses ensemble.

J'accorde 8 à cette œuvre car, en plus de l'histoire et de ses personnages réellement attachants, il y a tout une fresque ambitieuse, d'une ambition à faire peur, où Tolstoï convoque la philosophie et le sens de la vie, la peur de la mort et l'enfantement, la naissance et la mort des passions, la jalousie et la folie, la politique et ses duperies et ses luttes pour des pouvoirs fantômes et des privilèges bien réels, l'agriculture, l'art, l'économie, la guerre, etc. Ouah ! Tout ça, dans un plan très bien structuré, selon des intrigues très vraisemblables : ouah !

Par contre je n'accorde que 8 à cause de ce style, certes très travaillé, mais tiède, pompeux parfois, qui ralentit ou affaiblit l'action. Et je ne pense pas que cela ne vienne que de la traduction. Les pires moments étaient les descriptions des enfants, de leurs jeux et de leurs attitudes. Tout semblait terriblement artificiel ! Mais les monologues monomaniaques des personnages jaloux ou angoissés par la mort m'ennuyaient parfois aussi ! Cela sonnait creux, invraisemblable dans la bouche d'une personne réellement surexcitée et dévorée par ses pensées. Si je devais choisir une image pour décrire ce style, je parlerais des illustrations de manuels scolaires : ce sont des dessins professionnels, expressifs, didactiques, démonstratifs, et en même temps gauches, empruntés, artificiels, un peu mous... Désolé pour les fanatiques de Tosltoï, mais son style m'a surtout semblé académique, démonstratif et didactique.

Maintenant, voici quelques notes que j'avais écrites en cours de lecture :

Premier jour de lecture :

J'éprouve toujours la même impression tiède, voire déçue, devant l'écrivain Tolstoï (comme lorsque j'avais commencé Guerre et Paix et lâché le livre, ennuyé - alors que j'avais adoré le film avec Henry Fonda). Mais maintenant, je peux préciser pourquoi, puisque je viens de relire trois romans de Dostoïevski récemment ! Donc je compare même si ce n'est pas raison :)

chez Tolstoï, il y a une véritable justesse psychologique, et une lucidité sur le social et l'humain vraiment frappante. Tout s'enchaîne de manière vraisemblable et parfaitement décrite et expliquée : une hésitation, un rougissement, une phrase préparée à l'avance, des manières copiées sur un entourage, des opinions héritées des journaux, etc. Mais en même temps, tout est très clair, il n'y a aucune zone sombre, aucune hésitation, c'est de la justesse psychologique, pas de la profondeur. Je dirais donc, pour résumer : Tosltoï expose. Alors que Dostoïevski explore ! Avec lui, tout reste à comprendre. Il s'enfonce dans les méandres de l'inconscient et avec une minutie maladive, il en tire toutes les manifestations sans jamais pouvoir trancher. Chez Tolstoï, tout est clair ; chez Dostoïevski tout est complexe.

Deuxième jour de lecture :

si, pour ce qui est de l'exposé psychologique, je ne suis pas enthousiaste, par contre je suis maintenant happé par l'intrigue ! Sur ce point (et pourtant c'est un pavé de presque 2000 pages), bravo Tolstoï : tous les personnages sont bien campés, l'action est limpide, et on veut savoir ! on veut connaître les choix des personnages, les dénouements des épisodes, etc.

Tolstoï, un scénariste de génie :

en ce qui concerne le style et les descriptions psychologiques, je reste souvent sur ma faim (l'auteur est trop propre et trop clair à mon goût). Mais en ce qui concerne l'évolution de l'intrigue, la maîtrise de l'aspect "scénario", je suis conquis ! Un exemple parmi plein d'autres (et sans trop dévoiler) : la manière choisie par Tolstoï pour nous présenter la naissance de l'amour entre Anna et Vronski ! Au lieu d'opter pour une description directe du coup de foudre réciproque, il le montre à travers les yeux désespérés de l'ancienne amoureuse qui, peu à peu, comprend qu'elle est évincée alors que la passion s'empare de son ex-prétendant. Toute cette scène narre en premier lieu les réactions de la jeune fille oubliée, sa stupeur, son incompréhension, sa honte, etc. Tolstoï feint de donner la vedette à Kitty et à ses ressentis alors que justement elle n'est plus la vedette de rien, si ce n'est d'une déchéance.

A la moitié du livre :

je retrouve encore et toujours ces "défauts" qui m'horripilent chez Tolstoï...

  1. Ce style travaillé que je trouve d'un sérieux pompeux : si peu d'humour, de finesse, de fantaisie, d'esprit !

  2. Ces discussions parallèles sur la philosophie ou les sciences humaines, sur la sainte Russie, l'enfance, le paysan et la terre etc. qui sentent l'étude et la volonté de montrer, d'édifier ! Rien à voir avec la finesse pétillante d'un Musil, l'irrévérence cocasse d'un Gombrowicz, etc.

  3. Cette vision de l'enfance qu'on dirait tirée des albums de Martine !

Heureusement que l'intrigue principale est passionnante, les personnages rudement bien campés, les situations menées de main de maître. Je reste sur mes positions : Tolstoï est un scénariste génial, mais un écrivain quelque fois assommant !

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