Synopsis pour Dante Alighieri
Conditionné par tous les zozos addicts aux sensations fortes, et se fichant pas mal du sens véritable des textes d’origine, le mot « Apocalypse » a fini par devenir synonyme de « fin du monde dans le bruit et la fureur, au moyen de cataclysmes d’envergure cosmique ». L’Apocalypse de Jean (en général la seule connue, et uniquement par son titre...) remplit bien ce contrat, et reste l’un des textes les plus grandioses de la littérature mondiale.
Mais toutes les apocalypses ne ressemblent pas à ce film-catastrophe hollywoodien. « Apocalypse » signifie « Dévoilement », d’où son sens classique de « Révélation ». Peut donc être « apocalyptique » tout texte se définissant comme émanant d’une inspiration supérieure, divine ou angélique. Pas besoin de parler à tous les coups de fin du monde, et de se la jouer Spielberg.
Cette « Apocalypse » de Paul (rédigée en copte au IIIe siècle) est étonnamment brève, que dis-je, squelettique ! C’est un synopsis de l’ascension de Paul qui, guidé par un esprit-enfant, parcourt de bas en haut les dix cieux successifs. Ce schéma ne vous rappelle rien ? Eh oui ! « La Divine Comédie », dans laquelle Dante, guidé par Virgile, monte depuis le tréfonds des enfers jusqu’aux indicibles empyrées de lumière et de louange des sphères archangéliques.
Le schéma ascensionnel est bien là, mais on ne peut pas dire que cela fasse très dantesque. En cinq pages, Paul accomplit toute l’ascension, autant dire qu’il ne traîne pas, et zappe carrément certains cieux, dont on n’entend même pas parler, comme le deuxième. Il traverse le huitième et le neuvième ciel sans rien en dire, et voilà, c’est fini. Seul le quatrième ciel a droit à une anecdote, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas très claire : une femme s’y fait fouetter, s’y fait accuser de crimes par trois témoins, et, pour sa punition, est expédiée dans un nouveau corps, bien en bas !
N’attendez donc rien de supposées vertus poétiques de ce fragment, encore plus laconique qu’une bande-annonce de film 3D. Par contre, on est bien dans la logique gnostique, ce qui éclaire certaines bizarreries du texte : certains cieux traversés par Paul sont régis par des anges-démons (pas facile à définir, déjà), qui visiblement ont été postés là par les vilains archontes pour empêcher l’âme du gnostique de revenir vers le Plérôme, objectif de toute sa quête : « Je compte aller vers le lieu d’où je suis sorti » (23, versets 9 et 10). On relèvera une allusion à la réincarnation, puisque la femme criminelle est envoyée dans un nouveau corps par punition. Mais, même du point de vue gnostique, ce texte est étrange : il parle de dix cieux, alors que le gnosticisme classique s’arrête à huit.
Jusque dans ses énigmes, ce texte est gnostique. Le passage d'un ciel à un autre est gardé par un "douanier" (une sorte de gros costaud soudoyé par les vilains archontes), mais Paul parvient à passer, car il leur présente un "signe". Quel signe ? Probablement celui de son élection en tant que fidèle gnostique soucieux de reconquérir sa place dans le divin. On notera donc le caractère élitiste de cette vocation.
Le tropisme verticalisant de la vocation spirituelle de Paul est donc l’élément majeur de ce passage, et sert de matrice pour les textes postérieurs, poétiques ou nous, qui traiteront de l’ascension de l’âme du simple pèlerin.