Un kratouna français, surnommé Wittou, agé de 29 ans, embarque en 1936, loin des tumultes politiques européens, à bord du Pourquoi-Pas ?, pour aller vivre, en plein hiver, auprès des Esquimaux d’Angmassalik.
Moi aussi, quand on me l’a offert, je l’avoue, tout de suite, le métier de l'auteur m'a géné ("l’ethnographie"), mais il faut replacer le livre dans son temps, et bref je me suis dit : "pourquoi pas?"
Ce livre n’a rien d’un rapport froid ou scientifique (loin de ce qu'ils ont envoyé au Musée d’Ethnographie du Trocadéro.)
C’est très simplement le journal de bord de cet explorateur.
Illustré de quelques photographies et de croquis à la main, le livre nous fait entrer dans le quotidien d’hommes et de femmes dont la vie semble, d’abord, si éloignée de la nôtre : on y mange le phoque et l’ours, les femmes pêchent le saumon sauvage à mains nues, les chiens de traîneaux accompagnent chaque déplacement dans l’immensité blanche… mais ils sont en meme temps si proches de nous, dans leur humanité, leurs querelles, leurs espoirs, leurs affection les uns pour les autres, leur deuil.
"Cela donne du courage que de vivre avec des types aussi épatants." constate Paul Emile Victor.
Ce qui est étrange, c’est que je ne me lasse pas de ce livre. Dès que j’ai besoin de partir, de m’échapper, je le rouvre. Je l’emporte partout avec moi, il est d’ailleurs tout déchiré. Mon corps supporte mal le froid. Peut-être est-ce pour cela que j’aime tant ce livre : il me donne un ailleurs que je ne pourrais jamais atteindre.
Bien que ce soit un journal de bord d'un jeune homme scientifique, j'ai été surprise par l’écriture qui recèle une beauté inattendue :
L’aurore boréale est née sur la grande banquise là-bas vers l’Est derrière les montagnes qui ferment l’entrée du fdjord. Elle a grandi tout au travers du ciel, en rubans et en franges, jusqu’au désert de glace là bas vers l’ouest, derrière Nartidok. Vivante comme une étoffe, comme une chair, c’est l’âme, le cœur de la nuit. Elle bat, elle frémit, elle souffre, elle pleure, elle rit. Parfois elle dort, inerte, et tout à coup, elle se réveille, et ses joues deviennent roses. Elle ouvre les yeux et ses yeux sont bleus. Puis quand elle est fatiguée de jouer, elle meurt pour renaitre aussitôt derrière la grande banquise que cachent les montagnes de l’entrée du fjord. Les deux étoiles Attit sont déjà hautes au dessus de l’horizon. Il y a plus d’une lune que le soleil est né. Attit, dont l’apparition au dessus de l’horizon, fait renaitre avec le soleil, la joie et l’espoir. Ndartsik, étoile dont la marche remplace celle du soleil pendant la nuit polaire, haute dans le ciel, brille vers le Sud. Il ne doit pas être loin du milieu de la nuit. Les glaces craquent doucement, sifflent, chuchotent, se murmurent des confidences, vivent, parlent. On n’entend qu’elles. Elles sont partout. Au fond du fjord, une avalanche gronde. C’est la montagne qui veut parler aussi. Dans le silence des glaces qui parlent, une voix s’élève. Un hoquet suivi d’un sanglot, puis une note longue, soutenue, vibrante, qui peu a peu remplit l’espace. ...."