Quand on aspire à rejoindre les terres du vieux continent, mais sans les papiers qui vont bien pour assurer la légalité d'un passage de douane en bonne et due forme, reste à «brûler» la frontière, soit la franchir clandestinement, et donc en s'exposant à de nombreuses embûches. Thomas Chable, photographe liégeois, met en lumière une galerie d'aventuriers malgré eux, extrêmement attachants
«"Brûleur" : Au Maroc, nom donné aux personnes qui, dans la clandestinité, veulent franchir la frontière de l'Europe en traversant le détroit de Gibraltar.» Le quatrième de couverture de ce recueil, publié il y a six ans, annonce la couleur. Son thème devrait toujours autant nous préoccuper. Persécutés par les douaniers, ces migrants cherchent à rejoindre leurs proches mais se heurtent à des frontières impénétrables.
Thomas Chable est un photographe liégeois, mais a la même bougeotte que ses sujets. «Après un livre sur l'Afrique façon promenade, j'ai voulu rendre hommage à ces voyageurs de la galère à qui l'admimstration met de gros bâtons dans les roues. Le point de départ fut la rencontre avec des réfugzés d'un camp de la Croix Rouge à Arlon venant du Maroc, j'ai décidé de reconstruire leur parcours.» Le livre, en noir et blanc, se parcourt comme une histoire. Tout un réseau d'indices invite le lecteur à la suivre, comme ces tiroirs que les brûleurs gravent durant l'interminable attente dans des hôtels miteux. « C'est comme un code entre eux, nous raconte le photographe, ils se laissent des bouteilles à la mer par intérim pour se donner du courage. Ils sont tellement seuls... ». «Pas d'amis», dit d'ailleurs un tatouage pris en photo par Thomas.
À défaut d'alliés, ils font preuve de patience. Le temps de récolter assez d'argent pour payer les « passeurs », la traversée illégale du fameux bras de mer coûtant, fatalement, un bras. Ces 14 kilomètres de flotte - dans lesquels trois inconscients par jour se noient, ça deviendrait presque la mer Rouge ! - séparant les Sarrasins de leur terre promise ne constituent pas leur seul obstacle, loin de là. Traques incessantes, expéditions à l'arrache dans le désert ou encore conditions de vie déplorables forment leur quotidien. Parfois, l'obsession de la légalité engendre des aberrations. Thomas s'insurge: « Je me souviens d'un citoyen belge qui n'avait jamais pris la peine de revendiquer sa nationalité. D'origine marocaine, il s'est retrouvé coincé à Tanger, lors d'une visite à sa famille, à cause de ce stupide vice de forme. On devenait complètement fou, de rage comme d'incompréhension ! »
Ce témoignage social vaut le coup d'oeil. Il propose à la fois injustices, espoirs et paysages. Au-delà du message idéologique réfléchissant à la question épineuse de l'immigration, Brûleur s'impose comme un délice esthétique. La subjectivité de son auteur se ressent étape après étape, dans l'incolore, les symboles ou la fluidité de son instinct. Le lecteur comprend qu'il est en face d'un ouvrage personnel, où les choix n'ont appartenu qu'au photographe. Par exemple, Thomas a décidé d'y inclure l'e-mail d'un de ses compagnons de route, que ce dernier avait écrit à même un cliché, en quête d'emploi. Avec ce genre de détails, l'accès à l'intimité crée un attachement inébranlable.
Un parcours au coeur d'une problématique capitale qu'on vous conseille de dévorer des yeux, quitte à se brûler la rétine.
Boris Krywicki, juin 2013 pour Le Poiscaille n°33