Comment démonter un livre que j'ai lu ?

Avis sur Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?

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Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ; on se laisse tellement influencer.
- Oscar Wilde

Avant même que le livre ne commence véritablement, tout cela me semblait assez mal partir. Effectivement, la citation de Wilde fait preuve d'un cynisme qui, sortie de son contexte (ce qui est, je le conçois bien, inhérent à cet art, souvent malhonnête, de la citation), me laisse perplexe. En conséquence, le plus terrible constitue certainement le fait que celle-ci puisse aussi bien retranscrire l'esprit du livre.

Je dois dire que du milieu universitaire en lettres, pour l'instant, je ne connais pas grand chose, mais il est certain que cet ouvrage ne m'en laissera pas un bon a priori... Ce n'est bien évidemment qu'un point de vue partial que celui de l'auteur mais Bayard décrit cet univers avec tant de conviction qu'il m'en devient parfaitement répugnant.

Si, tout au moins, l'auteur se montre honnête, le sempiternel argument du « lever un tabou » ne pouvait que m'agacer. Bien que ce ne soit pas systématique, ceux-ci ont souvent des raisons d'être et lorsque Bayard tient spécifiquement ce discours il me donne l'impression de me trouver face à un ardent défenseur de la droite décomplexée (comparaison qu'il apprécierait certainement...).

Pour continuer sur son propos, de ce que je commence à connaître du milieu culturo-mondain, je ne perçois pas véritablement une obligation de tout connaître comme il le prétend de nombreuses fois mais bien davantage une espèce de dictature du bon goût, de l’œuvre incontestable et de l'étron qui ne peut être défendu.

Et même si un tel mouvement d'exhaustivité de la connaissance s'imposait véritablement à lui et aux universitaires en général, les exemples qu'il prend à chaque fois ne sont rien moins que pertinents. Un universitaire français n'ayant pas lu Proust ou un de ses collègues britanniques affirmant n'avoir jamais ouvert Hamlet sont des exemples aussi ridicules que celui qui présenterait un mathématicien ne sachant pas factoriser, Bayard semblant oublier la notion de fondamentaux.

Outre cela, chacun devrait avoir le droit de remettre en cause la qualité de ces œuvres (du moment que cela soit fait à l'aide d'arguments valables) ou de ne pas les apprécier pour des raisons tout à fait subjectives (au même titre que le mathématicien pourrait préférer la combinaison à la substitution dans la résolution d'un système). Cependant, Bayard ne traite pas de cela et se penche ici sur la non-lecture. Et justement, si j'ai dit qu'on pouvait remettre en cause l'avis général sur une œuvre, la non-lecture est tout à fait contraire à cela puisqu'elle implique de se baser sur l'avis des autres et pousse à ne plus rien remettre en cause.

D'ailleurs, à ce propos il dénonce à demi-mot l'hypocrisie ambiante de son milieu professionnel mais, à la différence d'un Schopenhauer dans L'Art d'avoir toujours raison, Bayard s'évertue au sein de la première partie de son ouvrage à justifier théoriquement l'acte de non-lecture. Si donc lors de l'introduction je m'attendais à un propos subtil sur les différents niveaux de lecture j'ai eu, au contraire, droit à une suite d'exemples, encore et toujours distingués par leur manque de pertinence, d'auteurs qui voudraient démontrer la supériorité de la non-lecture.

Mais si je devais reprendre leurs arguments alors primo, puisque nous n'avons pas besoin de lire ces auteurs non plus je me fiche complètement de ce qu'ils ont écrit et secundo, Bayard retranscrit ce qu'il a lu sur (et non pas lu de) ces auteurs ou ce qu'on lui en a dit, son propos n'est donc pas personnel et, de fait, doublement sans intérêt. J'hésite alors même à dire que j'ai assisté à une mise en abyme de la paresse.

Ainsi, cette espèce d'épistémologie faussement cynique se heurte alors à différentes contradictions internes. J'ai d'ores et déjà mis en avant l'inutilité du propos des auteurs cités (si je prends en compte leur propos qui s'applique alors à eux-mêmes) mais en plus de cela Bayard a sans cesse recours aux citations, ce qui paraît pour le moins en opposition avec la non-lecture. Par ailleurs, si l'on peut donner son avis sur un livre sans l'avoir lu il faudra, comme je l'ai déjà souligné, se baser sur ce qu'on en a entendu et donc, pour reprendre Wilde, ne pas se laisser influencer par les œuvres mais par autrui...

Outre ces apparentes contradictions se distinguent tout au long de l'ouvrage différentes remarques confirmant pitoyablement le fameux adage comparant la culture à la confiture et mettant en évidence les limites argumentatives de la question des mondanités.

Et si tout cela ne suffisait pas je peux encore énumérer tout un tas de choses qui ont fait hérisser mes poils comme la mise en avant de l'amour de l'objet livre plutôt que de son contenu (je prie alors l'auteur de me pardonner d'accorder plus d'amour à Céline et Zola qu'à Musso, Nothomb ou Lévy). De plus, je pense, contrairement à l'auteur (et ce n'est certainement pas l'invocation, sous forme d'argument d'autorité, de Valéry qui me convaincra), que la vie et l’œuvre d'un artiste sont étroitement liées et que les analyser séparément est dénué de sens et peut conduire à de profonds contresens.

Et cela va encore plus loin dans « l'hommage » que rend Valéry à Proust car le meilleur hommage que l'on puisse rendre à un artiste n'est-il pas justement de ne pas oublier son œuvre ? On croirait assister à un bal des pleureuses lorsqu'une personnalité politique meurt ou au chant des casseroles de ces horribles albums de reprises d'un chanteur disparu. Au fond, je crois bien que c'est ce long passage sur Valéry qui m'a le plus énervé, lui qui ne confronte pas ses théories à la réalité.

Donc, l'auteur se perd dans tout un tas de contradictions – pour prendre encore un exemple, il évoque Le Nom de la rose, alors que justement Eco était un immense érudit et boulimique de lecture, où il cite un passage montrant qu'autrui peut (vouloir) nous induire en erreur et cela pour in fine reconnaître que l'analyse de Baskerville sur La Poétique est fantasmagorique –, prend de mauvais exemples car pour les situations de non-lecture il n'utilise que des situations invraisemblables, tel que faire lire Shakespeare à je ne sais quelle tribu africaine ou être le personnage de Bill Murray dans Un Jour sans fin, et tire de tout cela des conclusions parfaitement manichéennes car si l'hyper-spécialisation du milieu universitaire français pose effectivement problème ce n'est pas pour autant une raison pour ne rien lire.

Et puisque je suis parti pour tenter d'être exhaustif, on trouve aussi des contradictions dans la forme. Premier point, ce n'est qu'un détail, mais un universitaire qui écrit « de par »... Ensuite, dans le passage sur Montaigne, tous les extraits des Essais sont en moyen-français ! Lui, qui fait tout pour nous prouver que le texte n'importe pas, s'attache au strict respect du texte original (et rend au passage la lecture encore plus pénible) ! Et outre cet aspect, là encore, l'argument mis en avant (l'oubli des textes) ne me convainc en rien de l'inutilité de la lecture car rien n'empêche de relire ce qui a été oublié.

Enfin, une fois le livre terminé, j'ai pu me rendre compte à quel point le titre était mensonger . À aucun moment l'auteur n'explique comment parler des livres que l'on a pas lus mais passe son temps à dire pourquoi il faut parler des livres que l'on a pas lus, voire même pourquoi il ne faut pas lire les livres dont on parle (et chercher par là à imposer son avis...). En tout cas, ce n'est pas lui qui me convaincra d'inventer des livres pour en parler. D'ailleurs, j'ai lu le sien, c'était le moindre des respects et je ne lui en accorde pas davantage.

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