Je voudrais au moins que les bien-portants soient heureux
Corps à corps de Drueilhe change des autres journaux du sida que j'ai pu lire.
Tout d'abord par la forme qui n'est pas celle du journal - quoi qu'en dise le sous-titre - et qui est comme une explication, un témoignage, point par point, d'une situation rationalisée.
Si l'auteur parle lui même d'une "entreprise médico-littéraire", ce n'est pas par hasard.
L'esthétique est là, bien sûr, et les références foisonnante à Proust ou Sartre ne laissent aucune illusion sur la culture littéraire de ce doctorant (sur Proust), mais c'est avant tout face à un cri de guerre que nous sommes.
Ce cri a plusieurs buts: on s'insurge, on se révolte, on accuse un peu le destin ; on en veut - un temps- aux bien portants, non mobilisés ; on en veut à ceux qui meurent lentement, parce qu'ils sont encore heureux, et à ceux qui meurent vite, parce qu'ils volent le prestige de la fulgurance de la maladie.
Mais ce hurlement n'est pas uniquement celui là: c'est aussi et avant tout un cri de guerre, le cri qui remotive les troupes, qui appelle à la révolution, le cri qui fait se jeter au combat, sans y réfléchir vraiment, ou encore le cri, impérieux et désespéré, de celui qui, en hurlant assez fort, pense faire peur à l'ennemi, pense faire fuir le Sida.
Sans désespoir - sans joie non plus -, ce livre qui fourmille de comparaisons militaires est aussi un appel à la vie, beaucoup plus qu'un regard vers la mort.
"Je voudrais au moins que les bien-portants soient heureux, que mes souffrances, dans un sens, leur soient utiles par le contraste qu'elles offrent, qu'ils apprécient davantage leur relatif bonheur. Celui de ne pas être dans l'enfer de Verdun."