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De la beauté des laids !!!

Avis sur Cyrano de Bergerac

Avatar Plume231
Critique publiée par le

Ah! non, cela, jamais! Non, ce serait trop laid, Si le long de ce nez
une larme coulait! Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître, La
divine beauté des larmes se commettre Avec tant de laideur
grossière!...

Vois-tu bien, Les larmes, il n'est rien de plus sublime,
rien, Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, Une seule, par moi,
fut ridiculisée!...

L'Angleterre a Hamlet, l'Espagne a Don Quichotte, et la France a Cyrano de Bergerac, en ce qui concerne les personnages de légende "bigger than life". Mais contrairement à Shakespeare et à Cervantès, Edmond Rostand n'est pas un homme du XVIe Siècle puisqu'il a écrit une des œuvres les plus célèbres de toute la littérature quand le XIXe Siècle avait déjà l'âge vénérable de 97 ans. Mais les cimes n'en sont pas moins atteintes.

Et ne demandez pas de la retenue, de la modestie, de la limite. Ne vous attendez pas à quelques modestes figurants, attendez-vous à une foule entière, pas à un tambour mais à cent voire même mille tambours, Rostand a un véritable sens de la démesure, il ne recule devant rien... C'est un véritable festival, un véritable feu d'artifices... Ses personnages ne parlent pas, mais ils hurlent, ils vitupèrent, ils bougent, ils vivent à fond... mais attention, ils le font avec une élégance impossible à prendre en défaut. Et en plus, il y a de l'humour, quelques traits superbement assénés le français se prêtant à merveille à la cocasserie.

En effet, il y a une véritable déclaration d'amour à la plus belle et la plus riche des langues, à celle de Molière, auquel Rostand ne manque pas de rendre hommage au détour d'une référence exquise ; il y a cent manières, toutes sublimes, de dire une chose, elles sont toutes utilisées. Je n'évoque pas l'amour porté aussi à la culture et à l'histoire françaises, ça serait redondant mais pas moins vrai et sincère. L'esprit et le souffle français qui nous emportent et qui nous lâchent uniquement le dernier vers dit, et restant à jamais, profondément ancrés dans nos mémoires.

Là, on pourrait se dire que c'est bien joli tout ça, mais que la forme ne peut qu'être boursouflée et que le fond ne peut qu'être absent. Eh ben non, tout est finesse, la prose de Rostand est sublime. Le fond, les personnages sont consistants, Cyrano, sous un aspect énergique et sans cesse provocateur qui ne sert qu'à tenter de couvrir une fragilité et une grande absence d'estime de soi, est une figure émouvante et attachante, une figure vraie, juste, touchant l'intemporalité et l'universalité, tout comme la thématique principale de l'oeuvre, la beauté des laids.

Mythique, mythologique, l'oeuvre littéraire de tous les superlatifs, d'une flamboyance et d'une grandeur à jamais inégalables.

Ne pas conclure par une citation (et tant qu'à faire la plus célèbre !!!) serait un crime de lèse-majesté envers ce que la France a donné de meilleur :

Ah ! Non ! C'est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire... oh !
Dieu ! ... bien des choses en somme... En variant le ton, —par
exemple, tenez : Agressif : « moi, monsieur, si j'avais un tel nez, Il
faudrait sur le champ que je me l'amputasse ! » Amical : « mais il
doit tremper dans votre tasse : Pour boire, faites-vous fabriquer un
hanap ! » Descriptif : « c'est un roc ! ... c'est un pic... c'est un
cap ! Que dis-je, c'est un cap ? ... c'est une péninsule ! » Curieux :
« de quoi sert cette oblongue capsule ? D'écritoire, monsieur, ou de
boîte à ciseaux ? » Gracieux : « aimez-vous à ce point les oiseaux Que
paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs
petites pattes ? » Truculent : « ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez Sans qu'un voisin ne crie au
feu de cheminée ? » Prévenant : « gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! » Tendre : « faites-lui
faire un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « l'animal seul, monsieur, qu'Aristophane Appelle
hippocampelephantocamélos Dut avoir sous le front tant de chair sur
tant d'os ! » Cavalier : « quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? Pour
pendre son chapeau c'est vraiment très commode ! » Emphatique : «
aucun vent ne peut, nez magistral, T'enrhumer tout entier, excepté le
mistral ! » Dramatique : « c'est la Mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « pour un parfumeur, quelle enseigne ! » Lyrique : «
est-ce une conque, êtes-vous un triton ? » Naïf : « ce monument, quand
le visite-t-on ? » Respectueux : « souffrez, monsieur, qu'on vous
salue, C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue ! » Campagnard :
« hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! C'est queuqu'navet géant ou ben
queuqu'melon nain ! » Militaire : « pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, monsieur,
ce sera le gros lot ! » Enfin parodiant Pyrame en un sanglot : « Le
voilà donc ce nez qui des traits de son maître A détruit l'harmonie !
Il en rougit, le traître ! » —Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous
m'auriez dit Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit : Mais
d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, Vous n'en eûtes jamais un
atome, et de lettres Vous n'avez que les trois qui forment le mot :
sot ! Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut Pour pouvoir
là, devant ces nobles galeries, Me servir toutes ces folles
plaisanteries, Que vous n'en eussiez pas articulé le quart De la
moitié du commencement d'une, car Je me les sers moi-même, avec assez
de verve, Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

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