Cette œuvre surprenante de Leopoldo Lugones, composée d'une série de contes, est un recueil hybride où la frontière entre fiction et essai se révèle perméable : les fictions visent à illustrer les chapitres de l'essai qui devient alors leur substrat théorique. Les contes de Las fuerzas extrañas trouvent l'explication de leur dénouement dans la dernière leçon de l'essai. En effet, dans de nombreux récits de ce livre, un scientifique fait des expériences sur des forces étranges dont il pressent la nature et la portée mais dont il ignore les conséquences pratiques : le passage à l'expérimentation et la vérification concrète de l'hypothèse entraîne la mort ou la folie du savant ou de la créature.
Ces récits fondent leur développement sur l'explication minutieuse et détaillée d'un phénomène fantastique, étayé par tout un arsenal scientifique : arguments d'autorité, axiomes, examens des hypothèses, précisions techniques, illustration par l'exemple, néologisme d'apparence scientifique (la force Omega, la métamusique…). Cette hybridation générique est aussi thématique : certains personnages ou objets sont eux-mêmes hybrides.
A bien des égards, cette œuvre déroutante d'une grande originalité constitue une étape fondamentale du développement de la littérature fantastique en Argentine .
Cet étrange jardinier aspirait à une chose : créer la fleur de la mort. Ces efforts remontaient à une dizaine d’années, avec des résultats toujours négatifs, puisque, considérant que le végétal était dépourvu d’âme, il s’en tenait exclusivement à la plastique. Greffes, combinaisons, il avait tout essayé. La production d’une rose noire l’occupa un temps, mais il ne tira rien de ses expérimentations. Puis, passiflores et tulipes retinrent son attention, avec pour seul résultat deux ou trois spécimens monstrueux, jusqu’à ce que Bernardin de Saint-Pierre lui ouvrît la voie, en lui faisant voir qu’il pouvait exister des analogies entre fleur et femme enceinte...