Un (Space) opéra de passions humaines

Avis sur Des milliards de tapis de cheveux

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Ce premier roman d'Andreas Eshbach combine avec brio deux éléments caractéristiques de la science-fiction : le livre-univers, qui comme son nom l'indique présente un univers complet – c'est-à-dire décrit dans ses moindres détails – à travers un ouvrage ou bien une série d'ouvrages (1), et le fix up, qui présente une suite d'histoires courtes comme autant de facettes différentes d'une intrigue plus vaste (2). Des milliards de Tapis de cheveux s'inscrit ainsi dans une tradition pour le moins ancienne du genre, et qui compte parmi ses plus illustres représentants des œuvres telles que Demain les Chiens (Clifford D. Simak, 1944) ou Chroniques martiennes (Ray Bradbury, 1950).

La comparaison est méritée, car en inversant la méthode d'exposition habituelle qui consiste à partir du général pour se consacrer peu à peu sur le particulier, Des Milliards... nous fait progressivement découvrir un univers unique, chatoyant et bariolé, qui ne va pas sans rappeler l'œuvre de Jack Vance sous de nombreux aspects mais s'en démarque bien pourtant – inspiration européenne oblige... Se présentant sous des apparences de fantasy au départ, ce roman s'envole petit à petit vers des sommets de narration et d'ambiance dignes des plus grands space opera, à travers des récits bâtis sur un sens du rythme, des descriptions des lieux comme des passions, et une connaissance approfondie des thèmes les plus majeurs du genre en un tout qui se réclame de la magie pure et simple – ou, plus précisément, du sense of wonder (3).

Ouvrir Des milliards..., c'est goûter le plaisir non coupable de l'otage d'une œuvre majeure : une plongée en apnée dans un univers unique en son genre mais familier à la fois, un voyage vers des contrées à la fois étrangères mais connues. Tout au long des 17 chapitres – et autant de récits distincts – de ce roman, vous découvrirez une planète où depuis des millénaires des générations d'artisans tisseurs de tapis consacrent tous leur vie entière à un unique chef-d'œuvre fait des cheveux entremêlés de leurs épouses, filles et concubines ; ils le vendront au crépuscule de leur existence à un de ces innombrables marchands qui sillonnent ce monde pour en acquérir les plus belles pièces à prix d'or – bien assez pour que l'artisan puisse garantir à son unique fils tous les fonds qui lui seront indispensables pour tisser son propre chef-d'œuvre en bouclant ainsi la boucle...

Les thèmes s'y entremêlent eux aussi, comme les innombrables fils de ces tout aussi innombrables tapis : le poids des traditions et la rébellion ; la dévotion à une tâche absconse, ingrate et la tragédie d'une vie gâchée ; l'exil contraint mais consenti en même temps de celles et ceux qui ne peuvent se montrer à la hauteur ; l'abandon de l'ami et la culpabilité qui en résulte ; l'étranger aux conceptions tout aussi étranges que lui-même et qui bouleverse les idées ancestrales ; la virtuosité qui engendre une célébrité dangereuse ; la connaissance indispensable mais cachée là où on l'attend le moins ; le fanatisme transmis de générations en générations et la malédiction du meurtrier ; la mort planifiée et les jouets qu'on règle pour porter le coup fatal ; l'amour et ses jeux pervers ; les regrets d'une parole mesquine ; et puis la vengeance...

Mais c'est surtout une réflexion sur le pouvoir qui se dégage de ces tissages de trames, et précisément du pouvoir absolu en regard de son impact sur la civilisation – c'est-à-dire des innombrables populations qu'elle comprend. Sauf qu'ici, le pouvoir de l'empereur est d'autant plus absolu qu'il gouverne un empire galactique à la technologie prodigieuse, ce qui rend donc son pouvoir quasiment divin et fait ainsi de sa mégalomanie celle d'un dieu – ou quelque chose de cet ordre. De sorte que le récit atteint des sommets presque mythologiques : quiconque se rappelle des excès auxquels se sont livrés dans leurs accès de colère les Zeus et consorts – des divinités bien humaines en fin de compte – ne s'étonneront pas de la raison profonde qui sert de point de départ à ce roman.

Les autres s'étonneront peut-être que Des milliards... ait fait autant de bruit. Pourtant, c'est bien dans sa conclusion que cet ouvrage tire toute sa force : en ramenant toute la narration et ces innombrables ramifications à une des passions les plus basses et les plus mesquines, au-delà de tout le faste du space opera dont la flamboyance trouve ici une raison d'être fondamentale et indissociable du récit, au contraire de beaucoup d'autres se réclamant du même genre, ce roman s'affirme surtout comme une grande œuvre de la science-fiction dans tout ce qu'elle a de plus... humain.

(1) le lecteur soucieux d'approfondir se penchera sur la thèse Architecture du livre-univers dans la science-fiction, à travers cinq œuvres : Noô de S. Wul, Dune de F. Herbert, La Compagnie des glaces de G.-J. Arnaud, Helliconia de B. Aldiss, Hypérion de D. Simmons (1997) de l'auteur de science-fiction Laurent Genefort.

(2) parmi bien d'autres exemples, on peut citer le Cycle de Fondation d'Isaac Asimov ou l'Histoire du Futur de Robert A. Heinlein.

(3) cette expression désigne en général le sentiment de vertige, ou ressenti du même ordre, qui saisit le lecteur face à l'exposition de certains faits techno-scientifiques qui bouleversent sa perception du réel et/ou sa compréhension du monde ; c'est un effet typique de la science-fiction.

Récompenses :

  • Prix allemand de science-fiction, meilleur roman, 1995
  • Grand Prix de l'Imaginaire, roman étranger, 2001
  • Prix Bob Morane, roman étranger, 2000
  • Prix Bob Morane, prix spécial, 2008
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    Avec : Toxicofuturis, Un garçon à vapeur, Les Voies d'Anubis, Number Nine,

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