De Sylvie Miller, j'ai découvert « Dimension Espagne » paru précédemment chez Rivière Blanche sous l'œil bienveillant de Philippe Ward. Maintenant c'est « Dimension Latino » qu'elle nous présente chez ce même éditeur. Sylvie est connue et reconnue pour l'immense travail qu'elle accomplit afin de faire connaître la littérature de langue espagnole. Passionnée de science-fiction, elle nous a déjà enchantés avec des auteurs espagnols, mais ici, elle nous offre une découverte d'auteurs de ces pays latinos, ces pays d'Amérique du Sud. Une anthologie, 5 pays, 10 auteurs et 14 nouvelles, voilà une bien jolie invitation sur ce continent.
C'est l'Argentine qui ouvre le bal avec Carlos Gardini et son « Timbouctou ». Dans un futur, peut-être pas si éloigné de nous, de nouvelles armes prolifèrent. Les pires qui soient sont les loups ; des humains contaminé par une des nombreuses drogues de ce futur. Ces loups tuent les opaques, par plaisir le plus souvent. Les opaques sont humains mais n'ont pas la vision des loups et cela suffit à les transformer en proies. La justice existe toujours dans ce monde, alors parfois on ressort un loup apprivoisé du nom de Sam afin de remettre un peu d'ordre dans la cité de Timbouctou. Une nouvelle dépaysante qui mêle habilement SF et fantastique. Sa compatriote, hélas décédée en 2005, Magdalena Moujá Otaño nous présente un peuple mystérieux dans « Gu ta gurrarak ». Leur langue a encore de nos jours une origine inconnue : il s'agit des Basques. Ici il est question d'une machine qui va permettre de découvrir enfin l'origine de ce peuple. Cocasse, érudit et amusant.
Pour le Chili, trois auteurs sont mis à l'honneur. Pablo Castro avec deux nouvelles. La première, « Reflets », nous parle d'un monde où les morts peuvent être pérennisé dans un univers virtuel par un entreprise privée. Bien entendu, rien n'est gratuit et cette nouvelle est cynique à souhait. La seconde s'intitule « Exerion » et est une métaphore de la dictature que connut le Chili avec sa cohorte de disparu. L'auteur transpose encore cela dans un univers plein de virtualité. Une nouvelle difficile à saisir et à suivre, mais c'est un univers qui semble propre à cet auteur. Dans « Comme des poissons dans la nasse » de Rodrigo Jurri, nous présente un épisode de ce qui pourrait bien se passer si l'atome détruisait nos villes et transformait l'Amérique du sud en sanctuaire. Un épisode bien mené, mais ce n'est qu'un épisode. Et, bien sûr, cela laisse un petit goût d'incomplet. Enfin Luis Saavedra nous présente « Le clown de porcelaine ». Une nouvelle étrange qui navigue entre SF et fantastique, à moins qu'il ne s'agisse que d'une anecdote ordinaire. Il reste au lecteur que je suis, un sentiment d'incompréhension, de doute après cette lecture qui, semble-t-il, ne mène pas à un éclairage différent de l'ordinaire.
La Colombie n'est représentée que par Antonio Mora Velez et ses « Exercices filmiques ». Deux personnages s'entrainent avec une machine révolutionnaire qui permet, d'après leurs pensées, de créer des films. Une fois l'appareil déconnecté, voilà qu'il se met à diffuser un film pour le moins inattendu. Une excellente idée, trop courte certes, mais qui laisse au lecteur une grande latitude d'interprétation. Le Mexique est représenté par deux auteurs. Le premier est Roberto Lopez Moreno avec « Le secret » qui nous plonge dans le monde maya et nous révèle le secret que recouvre leur disparition. Ce texte peut sembler obscur mais c'est le décalage culturel intense qui est rebutant, sinon l'histoire est passionnante. On ne félicitera jamais assez le travail des traducteurs, ici Sylvie Miller, pour le travail qu'ils accomplissent et les recherches qu'ils peuvent être amené à faire. Dans ce cas, il s'agit d'un décryptage du calendrier maya et des détails sur les objets et ouvrages connus des mexicains seuls qui ont été mis à notre porté par ses notes.
Le second représentant mexicain est Gabriel Trujillo Muñoz qui nous propose deux textes. D'abord « Décombres » où la population de Mexico a du vivre sous terre afin d'échapper à un cataclysme. Un homme a recours à une machine pour revivre les temps qu'il a connu à l'extérieur. Mais tout espoir n'est peut-être pas vain... Une nouvelle classique mais bien menée. Puis c'est « Notre Jerry Garcia » où il est question d'un post-hippie que le narrateur et des amis à lui viennent visiter. Une belle nouvelle sur le changement de perspective. C'est Cuba qui clôture cette anthologie avec deux auteurs. Vladimir Hermandez dont « L'impératrice » nous emmène dans un futur mixé entre « Alien » et « Starship troopers ». Max accepte les missions les plus rémunératrices et là, elle ne peut pas résister. Kidnapper à l'armée humaine, une impératrice ennemie est un défi qu'elle va relever avec son équipe, mais les choses ne vont pas se dérouler comme prévu. De la SF pure et dure, bien agréable à relire de temps à autre.
Cuba est aussi la patrie du second auteur, à savoir Yoss. J'ai déjà eu la chance de le rencontrer en 2003 lors des Imaginales. Je l'ai alors, à la demande de Juan Miguel Aguilera, pris en photo en sa compagnie. Comme le temps passe. Mais revenons à cette anthologie où Yoss nous présente trois de ses nouvelles. La première s'intitule « Les interférences » et vient de sortir sous forme de roman aux Editions Rivière blanche car il y en a tellement à dire. En effet, il s'agit, sans les nommer mais la métaphore est belle, de deux pays. Un petit et un grand. Et ces deux pays doivent cohabiter malgré leurs différences car ils sont voisins. Aussi le petit pays a-t-il la mainmise sur ses diffusions de télévision et, afin de ne pas subir la propagande du grand pays, a-t-il également protégé sa population par un rideau d'interférences. Tout allait bien ainsi jusqu'au jour où la famille Perez découvre que son téléviseur diffuse les programmes du futur. Une nouvelle superbe, pleine d'allant et désopilante.
Yoss nous propose également « Apolvénusia ™ » où il fait d'une notice d'utilisation d'un médicament révolutionnaire toute une nouvelle de science-fiction. Une originalité stupéfiante. Enfin, Yoss nous donne une histoire un peu plus écologiste dans le sens le plus large qui soit car, avec « Kaiashaku », nous suivons une ambassadrice de l'humanité partant à la rencontre d'une civilisation extraterrestre qui extermine les hommes apparemment sans motif. Une belle histoire sur le non-retour, brillamment menée.
Pour conclure cette anthologie, Sylvie Miller nous fait un historique de la SF dans cette Amérique latino. Elle nous présente également un panorama, région par région, qui est une somme d'érudition et de passion pour celle qui fait tant pour mettre à notre portée les littératures de l'imaginaire des mondes hispaniques. Elle est de ces passeurs qui vous ouvrent les yeux et qui enchantent nos vies en nous apprenant à changer de perspective. Indispensable.