Michel et les romans de moins de 50 ans

Avis sur Extension du domaine de la lutte

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En ce temps-là, les écrivains s’appelaient tous Quelquechose-ec : Dantec, Darrieussecq, Queffelec, Ravalec... Je n’en avais lu aucun, je les méprisais tous. Houellebecq aussi. Je les appelais tous des écrivains pour « ménagères de Saint-Quentin ». J’avais 17 ans, j’étais sérieux comme un pape, j’étais fier de ne jamais lire un roman de moins de 50 ans parce que « 50 ans de recul, c’était un minimum pour savoir si un roman tenait la route ».
J’avais 17 ans et un avis sur tout ; même sur les zeugmes. En fait, je ne jurais que par Stendhal, Faulkner et deux ou trois diplodocus du même genre. Eux, au moins, c’était de la littérature, de la vraie. Du grand art. Majeur. Et je pouvais le prouver avec 1001 arguments qui me valaient des notes qui plaisaient beaucoup à ma maman.
Et puis, quand même, heureusement, il s’est passé quelque chose dans cette histoire qui aurait pu devenir ma vie de gardien de phare, un phare nommé Lagarde et Michard. J’étais à la terrasse d’un café, avec une fille qui aimait Albert Cohen et les paninis saumon, et à côté de nous, une femme – une vieille de 30 ou 35 ans – racontait qu’elle avait lu Extension du domaine de la lutte.

- Ça, disait-elle, je peux vraiment pas.

Son insistance, son dégoût m’avait impressionné : quand elle disait ça – « ça, je peux vraiment pas » – elle avait des entrailles ulcérées dans les yeux.

- Tu m’écoutes ? m’avait demandé ma copine.
- Oui, oui.

Mais non. J’écoutais la vieille de 30 ans qui avait les entrailles à l’air, les extrailles disons, et qui n’avait même pas pu « finir le livre tellement c’était déprimant de voir les choses comme ça ». Moi, j’étais plus Balzac que Flaubert, Faulkner qu’Hemingway, et je m’étais parfois fait chier, endormi disons, en lisant Henri Bosco, Barrès, Dickens, Sartre parfois, ou Chateaubriand, surtout Chateaubriand, mais je ne m’étais jamais dit d’aucun livre : « Ça, je peux vraiment pas ».
Alors j’avais raccompagné ma copine chez elle, j’avais écouté tout ce qu’elle avait à me dire du prof de physique et de Flora, la meuf de terminale S3, qui « s’asseyait sur les genoux de tous les mecs ». Ensuite j’étais allé chez Gibert (Jeune) et j’avais acheté Extension du domaine de la lutte. En arrivant chez moi, j’avais dit bonjour à ma grand-mère, je m’étais enfermé dans ma chambre et j’avais commencé la lecture dudit texte : « Vendredi soir, j’étais invité à une soirée chez une collègue de travail ». J’avais continué jusqu’à la page 41 « Il ressentait réellement chaque montée en puissance du pouvoir informatique », puis jusqu’à la page 58, 83, 109 : « De retour à La Roche-sur-Yon, j’ai acheté un couteau à steak » et ainsi de suite jusqu’à la dernière phrase, page 156, « Il est deux heures de l’après midi ».

Aujourd’hui, je suis plus vieux que la vieille de 30 ans de la terrasse de café et je crois qu’il suffirait de se baisser pour ramasser 1001 bonnes raisons de trouver ce roman génial et 1001 bonnes raisons de penser le contraire... Les arguments, ça va, ça vient, ça s’adapte à l’humeur – on va pas en faire tout un fromage, ou alors, une Vache-qui-rit me paraît amplement suffisant. L’histoire m’intéresse beaucoup plus. Elle, on peut tenter d’en changer, de la réécrire, de la maquiller, mais on finit toujours par la retrouver, toute nue, quand on s’aperçoit dans un miroir. Or je sais qu’Extension du domaine de la lutte, indépendamment de vos avis, des miens, occupe une place unique dans ma vie de lecteur, une place qu’aucun Homère ne pourra jamais lui ravir. C’est avec ce roman que j’ai plongé, pour la première fois, dans la littérature vivante, celle qui nous entoure, celle qui fait sa rentrée chaque année, mais qui ne va pas encore à l’école, qui est trop jeune pour ça, celle pour laquelle la postérité n’a pas encore rendu son verdict. Grâce à ce roman, le premier de Michel Thomas, alias Houellebecq, grâce à ses petites phrases du type « Je n’éprouvais aucun désir pour Catherine Lechardoy ; je n’avais nullement envie de la troncher », j’ai éprouvé pour la toute première fois – à l’âge des premières fois justement – la sensation de lire de la littérature fabriquée avec mes mots, ceux de mes amis et de mes voisins. Et je ne savais même pas encore que Houellebecq, avec ces mêmes mots - hypermarché, Goldorak, pédé - était capable de faire des alexandrins avec césures à l’hémistiche. En fait, je ne pouvais pas encore le formuler, je commençais à peine à deviner que la littérature vivante a une présence sur scène, une vie tout bêtement, qui fera toujours défaut à la littérature des Panthéons ; aussi grandiose fût-elle.

Ce sont tous les pots de départ, les voitures en proche banlieue, et les Véronique en analyse de Houellebecq, qui m’ont ouvert les portes, pour le meilleur et pour le pire, de mes contemporains écrivant, des écrivains en ec, puis de Bret Easton Ellis, Dany Laferrière, Annie Ernaux… Au fond, je serais assez tenté de dire que ce roman a étendu le domaine de ma lutte : pour devenir mes livres préférés, les Chartreuse de Parme ne peuvent plus se contenter de battre les Crimes et Châtiments, elles doivent désormais se méfier des petits jeunes qui crient dans les crèches de l’histoire littéraire.

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