A song of books and fire

Avis sur Fahrenheit 451

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Publié en 1953, le roman de science-fiction et d'anticipation Fahrenheit 451 adresse encore aujourd'hui des thèmes qui résonnent dans la société contemporaine, en particulier le rapport entre l'homme et les médias. Exit la poésie futuriste et colorée des Chroniques Martiennes parues quelques années plus tôt, le ton se veut plus grave, l'histoire se déroulant dans une ambiance lourde et dystopique. C'est à travers les yeux de Guy Montag que l'on découvre l'univers imaginé par Bradbury. Montag est pompier, mais il ne travaille pas à éteindre les feux. Sa brigade à lui est chargée d'en allumer, brûlant les livres et les ouvrages du passé. Désormais, tout ce qui touche à la culture est prohibé.

Le récit s'articule autour de la prise de conscience de Montag, qui réalise peu à peu les dérives du monde qui l'entoure. Fahrenheit 451 dépeint ainsi un univers où la politique de contrôle de masse a atteint son apogée. A défaut de surveiller le peuple par la contrainte comme dans 1984 de Orwell, la pression émerge ici de son prochain, la délation étant monnaie courante pour ce peuple littéralement gavé par les médias. Ou quand le divertissement des écrans se mêle à la surveillance et à la paranoïa. Ça ne vous évoque rien ? Outre les technologies et les éléments purement fictionnels, quantité de détails nous rappellent à quel point le scénario écrit par Bradbury il y plus de 60 ans est encore d'actualité.

On remarquera déjà l'omniprésence de la publicité, intrusive de la télévision jusque dans les transports en commun, mais aussi le voyeurisme latent de la télé-réalité, tout deux symptomatiques de notre époque. On reconnaitra également cette overdose des réseaux sociaux à travers les murs écrans qui tapissent l'intérieur des maisons, avec cette volonté d'être toujours connecté, toujours plus relié. Relié à qui, pourquoi ? Les personnages de Fahrenheit 451 ne savent plus répondre, et ce silence traduit un malaise plus fort. La femme de Montag passe ses journées avec une famille virtuelle dont elle ne sait rien (coucou Facebook), évoquant la mise à mal du lien social et familial qui s'opère parfois de nos jours.

Ensuite il y a ces guerres, relayées en toile de fond des médias. Meurtrières, elles sont pourtant loin de faire la une de l'actualité, et ce malgré le flot ininterrompu qui se déverse sur les écrans. La population ne retient pas ces conflits, ou ne les retient plus, noyée dans un océan de données anonymes, parasitée par la pub et par ces simulacres d'amis sur toile qui vous appellent par votre nom alors que vous regardez une émission à la télé. Et, à l'instar de ces lumières fugaces émises à l'aveugle dans So Phare Away de Damasio, l'info s'égare et sa valeur se perd, ironie ultime d'un monde hyper connecté.

Autre élément de comparaison avec notre réalité : la culture du paraître, qui nous explose en plein visage. Par exemple, ce nid de voisines qui piaillent leur faux bonheur, dissipé un bref instant à la lecture d'un poème. Ou le déni de la femme de Montag après sa tentative de suicide, éloquent, elle-même reprenant quelques temps plus tard les drogues qui l'ont presque tuée, comme si de rien était. Les personnages de Fahrenheit 451 sont piégés dans leur image, continuant malgré eux à jouer la comédie. Et lorsqu'une étincelle ose l'authenticité, elle est soufflée comme la flamme d'une bougie, telle la rencontre de Montag avec Clarisse.

On pourrait aborder un dernier thème qui fait écho dans notre monde, celui de la consommation. Des sentiments, du plaisir rapide, facile et factice. La consommation qui encourage le nivellement de la culture par le bas, et qui motive la société de contrôle du roman. Celle qui pousse la femme de Montag à l'abandonner sans un regard après tant d'années parce que lutter et risquer de souffrir, c'est difficile... Pour saisir la valeur d'un acte, ne faut-il pas en apprécier l'effort ? Fahrenheit 451 questionne le lecteur sur des sujets encore brûlants aujourd'hui. Une œuvre singulière qui mérite de s'y plonger, et d'apprécier ses reliefs en les comparant avec les éléments d'anticipation d'Orwell ou de Huxley.

Si vous ne voulez pas qu'un homme se rende malheureux à cause de la politique, n'allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. Qu'il oublie jusqu'à l'existence de la guerre. [...] La paix Montag. Proposez des concours où l'on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel État ou de la quantité de maïs récoltée dans l'Iowa l'année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de "faits", qu'ils se sentent gavés, mais absolument "brillants" côté information. Ils auront alors l'impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C'est la porte ouverte à la mélancolie.

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