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Il faut qu'on parle de Kévin par Reka

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Eva Khatchadourian entreprend d'écrire à son ex-mari, Franklin, pour réévoquer le cas de leur fils, Kevin.

A seize ans, celui-ci a écopé de sept années de prison ferme en assassinant et blessant plusieurs personnes au sein de son établissement scolaire (un massacre qui précède de peu celui de Columbine).

A travers ses missives, Eva, la mère, s'efforce de revisiter les dernières décennies de son existence... Car ce jour sanglant ne fut pas le seul, à ses yeux, qui ait permis de révéler la véritable nature de sa progéniture. Quoi qu'en pense son père, Kevin se sera en effet distingué dès la naissance par ses comportements inquiétants, excessifs et redoutables.

En reparcourant son passé, ses attentes initiales, ses humeurs – avant, pendant et après l'arrivée de Kevin -, Eva s'interroge essentiellement sur l'origine de la cruauté de son fils : en fut-elle en tout ou partie responsable?

Dans ses premières lettres à Franklin, Eva dresse le portrait de celle qu'elle était auparavant : une femme libre, rendue forte par ses voyages d'affaires de par le monde et grandie par le flamboyant succès de son entreprise ; une femme très amoureuse, mais dont l'absence régulière contrariait son époux au point de fragiliser l'équilibre de leur relation ; une femme insouciante appréciant les soupers entre amis, les soirées festives et tardives.

Lorsqu'elle amorce le projet de concevoir un enfant, les motivations d'Eva paraissent déjà troubles et équivoques... Il s'agit pour elle d'accéder ni plus ni moins à un passionnant nouveau sujet de conversation.

« La maternité, ai-je résumé, voilà un pays étranger. » (p. 36)

Aussitôt enceinte, de sévères doutes quant à son futur rôle de mère l'assaillent pourtant.
A l'abri de son heureux mari, elle se cache de céder à la panique mais le constat tombe comme un couperet : le sentiment de félicité indescriptible évoqué par son entourage lui fait défaut...

« J'avais suivi avec gourmandise les récits d'amis : tu n'as aucune idée de ce que c'est avant d'en avoir un à toi. Chaque fois que je concédais ne pas nourrir de passion pour les nourrissons et les jeunes enfants, on m'affirmait : J'étais pareil ! Je ne supportais pas les gosses des autres ! Mais c'est différent – complètement différent – quand ce sont les siens. J'adorais cette perspective, la découverte d'un autre pays, une contrée étrange où les garnements insolents étaient transformés par une alchimie en, pour reprendre ton expression, réponse à la « Grande Question ». » (p. 130)

Eva ne ressent rien, si ce ne sont les désagréables contraintes liées à la grossesse et l'âpreté du régime drastique que lui impose Franklin.

Bientôt, éclosent entre elle et lui de premières dissensions. Enfin, arrive cet enfantement pénible, digne d'une véritable lutte : ça se joue entre une mère qui retient vingt-sept heures un presque nouveau-né au cœur de ses entrailles et un nourrisson qui, en guise de merci, refuse d'emblée le sein de sa mère avec un dégoût manifeste...

Se pourrait-il qu'un enfant ressente tangiblement – avant même de voir le jour – qu'il n'a pas été fondamentalement désiré?

Par les mots d'Eva, l'on assiste, effaré, au devenir d'un enfant qui ne trouva d'intérêt à rien et qui détesta tout au plus bas âge...

« Je faisais rouler des balles en direction des pieds de Kevin, et une fois, j'ai réussi à la lui faire renvoyer. Ravie, au point d'en être ridicule, je l'ai renvoyée à mon tour ; et il l'a encore renvoyée. Mais quand je l'ai expédiée une troisième fois entre ses jambes, terminé. Avec un regard vide, il a laissé la balle à côté de son genou. J'ai commencé à me dire, Franklin, qu'il était malin. En soixante secondes, il avait tout compris : si nous poursuivions ce « jeu », la balle allait continuer de rouler dans un sens puis dans l'autre, en suivant la même trajectoire, exercice manifestement dépourvu d'intérêt. Je n'ai plus jamais réussi à lui faire renvoyer la balle. » (p. 177)

« Mais je témoigne sans joie que, chaque fois que j'ai vu le monde à travers les yeux de Kevin, il tendait à prendre une teinte inhabituellement terne. A travers ces yeux, le monde entier ressemblait à l'Afrique, avec des gens raclant, récupérant, s'accroupissant, et se couchant pour mourir. » (p. 185)

... Au devenir d'un enfant qui, gagnant en assurance au fil des ans, se fit toujours plus sarcastique, insaisissable, et féroce.

Kevin arbore deux visages : le surmoi face à son père, et le ça face au reste du monde... Si bien que quand Eva s'exprime auprès de son mari et dépeint la perversité de leur fils, c'est le déni, le conflit, l'exclusion, car c'est aveuglément que Franklin aime Kevin et en est fier...

Au cours de sa correspondance (précisons-le, à sens unique), Eva interrompt de temps en temps sa narration du passé pour aborder le présent et ses visites ponctuelles à Claverack, le centre de détention pour mineurs où est enfermé leur fils. Des rencontres dures et éprouvantes...

Il faut qu'on parle de Kevin, c'est l'histoire d'un enfant dont la monstruosité se situe à la lisière du réalisme et du possible. C'est la fascination insensée d'un père et sa lutte inépuisable, entêtée pour se faire l'avocat du diable. C'est la descente aux enfers d'une mère qui, avant d'arborer ce rôle, avait tout pour être heureuse...

Il faut qu'on parle de Kevin, c'est Eva, ou l'exposition de son incompréhension, de sa culpabilité, de ses doutes, et de sa solitude ; c'est un flot de réflexions et de sentiments dans lequel on plonge pour mieux se noyer.

Comme le dit Papillon (http://www.journal-d-une-lectrice.net/article-5859790.html), que je cite parce que je n'aurais sans doute pas été capable de le formuler aussi adroitement « Ce roman, qui nous plonge au cœur d'un cauchemar, contient ]par ailleurs[ une virulente critique de la société américaine normative, castratrice et procédurière, où s'écarter un tant soit peu de la ligne blanche vous condamne soit à vous retrouver au tribunal, soit à passer pour un déséquilibré ; une société qui est pourtant incapable d'empêcher des adolescents issus de milieux aisés de massacrer leurs camarades ; une société qui a besoin de trouver un responsable à chacun de ses dysfonctionnements, dans une tentative névrotique de nier le naufrage absolu du rêve américain, de même que le père de Kevin refuse de voir la vraie personnalité de son fils, pour ne pas mettre en péril son mythe personnel de l'enfant parfait. »

Lionel Shriver nous livre ici un récit épistolaire d'une force magistrale, tant par le contenu que par la forme. Le magnétisme de son écriture ne font qu'intensifier le pouvoir haletant de ce roman psychologique à l'intelligence avérée.

Autant vous prévenir, si vous ouvrez ce livre, vous ne parviendrez à vous en défaire qu'au prix de moult efforts... C'est un de ces romans qui vous insuffle l'envie déraisonnée de prendre un congé sans solde pour pouvoir en poursuivre la lecture et qui, une fois terminé, vous poursuit encore pour mieux vous laisser là, abasourdi et le souffle coupé.

Une gifle véhémente, mais des plus appréciables !

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