Goncourt ou scénario de série américaine ?

Avis sur L'Anomalie

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...Et la ressemblance n'est pas seulement spéculative, puisque le pitch du livre est très proche de celui de la série américaine Manifest sortie en 2018 (lien Wiki https://en.wikipedia.org/wiki/Manifest_(TV_series)) : un avion ressurgit dans le futur suite à des turbulences (en l'occurrence 5 ans plus tard dans la série, alors que ce n'est que 3 mois plus tard dans le livre de Le Tellier, et avec un "dédoublement"). Qu'est-il donc arrivé à la littérature pour qu'elle se mette à s'inspirer des séries ? Il fut un temps où elle avait suffisamment de noblesse, ou disons plutôt de talent, pour être elle-même source d'inspiration. Ce temps semble révolu.

Passons ce procès peut-être injustifié car il n'est pas sûr qu'Hervé Le Tellier ait vu Manifest, même si la ressemblance est frappante. Si je pense que cette oeuvre tient davantage de la série ou du cinéma que de la littérature, c'est surtout pour le style de l'auteur qui reste très superficiel. Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement lorsque l'on a l'ambition de présenter dix personnages (ou onze? je ne sais plus tellement il y en a !), ainsi que leur double, soit une vingtaine de personnages, en trois cent pages.

En fait, je suspecte que l'oeuvre ait été davantage envisagée dans la perspective d'une adaptation cinématographique, que comme une oeuvre littéraire à part entière. Tous les éléments sont réunis : les références à la pop culture, aux réseaux sociaux, à la presse anglo-saxonne, aux agences américaines. Un des personnages est même décrit à plusieurs moments dans le livre comme "une version dégradée de Ryan Gosling", "un Keanu Reeves qui aurait perdu ses cheveux" ou "un Tom Hanks juvénile". On ne s'y prendrait pas autrement si l'on voulait attirer l'attention des scénaristes d'Hollywood. On s'y prendrait sans doute autrement, en revanche, si l'on voulait écrire de la littérature.

Qu'Hervé Le Tellier veuille écrire un scénario hollywoodien, ça ne me dérange pas tant que ça. Ce qui me gêne beaucoup plus, c'est ce soft power anglo-saxon qui suinte de L'Anomalie. Une référence ou deux à la limite, pourquoi pas. Mais lit-on un prix Goncourt pour avoir des références à Matrix, Black Mirror, Star Trek, The Late Show with Stephen Colbert (!), Facebook, Instagram, Twitter? C'est quoi la suite? PornHub? Deux titres de chapitre sont carrément en anglais. Et puis tant qu'on y est, deux extraits du Guardian et du New York Times sont calqués dans les chapitres : le but c'est de faire un sujet de bac?

J'ai trouvé que le récit du livre n'était pas très bien mené. D'abord, c'est vrai, il y a trop de personnages. Mais ça, Hervé Le Tellier le sait car il le fait dire lui-même à son personnage Victor Miesel à propos de son livre qui est une mise en abyme de L'Anomalie. Le problème, c'est que le lecteur ne peut pas vraiment s'accrocher au récit durant sa 1re partie, puisqu'il saute de personnage en personnage. Pour les deux ou trois premiers personnages, c'est rigolo, mais au bout du sixième, ça commence à être lassant, et on a envie que l'histoire commence. Par ailleurs, la fin est plutôt bancale. Les doubles trouvent chacun leur place, mais la réapparition d'un avion dédoublé et la décision du Président américain auraient mérité plus que quelques lignes. Certainement plus qu'un gloubi-boulga de lettres en tout cas.

Je ne commenterai même pas les hypothèses bâclées présentées pour expliquer l'Anomalie: nous sommes tous des être simulés, il y a eu un trou de ver, blablabla on cite un nom et on écrit une équation pour faire savant... N'importe qui peut s'informer de ces vagues théories en regardant des vidéos grand public sur YouTube. On en reste à ce niveau, c'est affligeant.

Néanmoins, certains passages du livre m'ont plu. L'intérêt littéraire du livre repose sur les conséquences de ce dédoublement sur la vie des individus dédoublés. J'ai en particulier apprécié le dédoublement d'André qui se contemple lui-même, désespéré de plaire à une femme qui ne l'aime manifestement pas. Être spectateur de sa propre vie, c'est une expérience de pensée fascinante, un peu terrifiante aussi. De même, j’ai trouvé que l’exploitation médiatique du phénomène (autour du personnage d’Adriana) était plutôt bien vue, de même que la réaction de la part de la communauté religieuse. Les histoires des autres personnages ne donnent pas vraiment lieu à une expérience aussi intéressante : on a le conflit prévisible pour l'amant, le cancéreux incurable qui meurt deux fois de suite (c'est vrai que c'est particulièrement atroce !), le double qui est assassiné par l'"original", la révélation d'un drame familial, la résurrection d'un homme mort...

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