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Le dindon de la farce

Avis sur La Ferme des animaux

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Ou le récit de l'échec de l'idéal communiste dans le stalinisme ?

Un livre brillant, intelligent peignant le portrait d'un cochon, Sage l'Ancien, dans le rôle du théoricien idéaliste porteur du courant "animaliste" tout comme Lénine et Marx furent théoriciens des idées marxistes et léninistes.

Notre ami Sage l'Ancien conscient de sa mort proche laisse entrevoir l'éclatement d'une révolution qui posera les nouvelles bases d'une société où les animaux seront égaux et libres. La révolution a bien lieu et, à sa tête, deux cochons s'illustrent : Boule de Neige, le révolutionnaire professionnel, fantastique orateur, fin tacticien et porteur des idéaux révolutionnaires et Napoléon, plus en retrait, plus discret mais très ambitieux.

La révolution porte ses fruits et les animaux, désormais seuls maîtres de leur embarcation, découvrent les fruits de la liberté et de la mise en commun de la production (quid de la collectivisation des terres ?) dans la poursuite de l'intérêt général. Cette phase de réappropriation des moyens de production par les animaux que l'on apparente donc au socialisme rencontre bientôt ses premiers dysfonctionnements : les deux meneurs, Boule de Neige et Napoléon, semblent en désaccord sur toute la ligne. L'un pense blanc pendant que l'autre pense noir, à travers ces deux personnages on reconnait aisément les figures de Trotski et de Staline qui s'opposent pour la succession de Lénine.
La racine de ces désaccords ne résident pas tant dans les objets de discorde (orge ou avoine ? choux ou betteraves ?) mais plutôt dans la dimension idéologique du mouvement : vers quelle voie doit se tourner l'animalisme ?

Ainsi d'un côté Napoléon, en bon Staline, prône la défense de la révolution dans une seule ferme alors que son homologue défend l'idée de propagation de la révolution à toutes les fermes d'Angleterre (révolution dans un seul pays contre la IIIème Internationale ?). Mais la plus grosse dissension se situe bien sur la question de la construction ou non d'un moulin à vent qui pourrait non seulement augmenter la productivité mais aussi amener de meilleures conditions de vie à tous les animaux de la ferme.

On peut voir à travers cet opposition sur le plan économique (construction du moulin) la transposition de la question de la NEP (Nouvelle Politique Economique) dans la succession immédiate de Lénine. Alors que les deux cochons politiques semblent fermement opposés sur le tour politique que la situation doit prendre, Napoléon qui s'était emparé d'une force de frappe considérable, neuf molosses, ainsi que du contrôle politique des organes de la ferme parvint à chasser Boule de Neige de la ferme à tout jamais tout comme Staline avait chassé Trotski du gouvernement soviétique en 1924 et l'avait poursuivi les années suivantes avec la NKVD.

Une fois seul au pouvoir Napoléon installe un pouvoir personnel fort qui s'appuie sur un culte du chef omniprésent : "Napoléon a toujours raison", symbole de l'infaillibilité du leader charismatique qui nous rappelle le fameux "Mussolini ha sempre ragione". D'autre part balayant des bras ses anciens desseins sur le plan économique il remet sur le devant de la scène la volonté de construire ce fameux moulin à vent feignant d'avoir toujours eu ce projet en tête de la même façon que Staline, après avoir défendu la NEP entre 1924 et 1928, l'abandonna directement après l'éviction de Trotski.

En organisateur de marque Napoléon le cochon augmente les cadences et le temps de travail mais les animaux de la ferme, au lieu de rechigner quant à la diminution de leur niveau de vie, acceptent ces conditions de vie plus rudes au nom de la défense de l'idéal qu'ils portent : l'animalisme. Il faut être capable de se sacrifier au nom de l'animalisme qui est un objectif plus grand que le destin individuel (comme le montre si bien Arthur Koestler dans "Le zéro et l'infini").
De même le communisme a porté des populations entières qui ont défendu cet idéal au dépend de leur niveau de vie.

Pour motiver tous ces travailleurs - esclave - animaux il fallut tout de même un appui à Napoléon et celui-ci s'inscrit dans la figure de Malabar, le courageux cheval qui travaille toujours plus dur sans jamais remettre en cause la parole du chef. Le rapprochement avec Stakhanov est donc évident : un ouvrier qui travaille jour et nuit et qui n'a pas son égal parmi les autres ouvriers.

Devant des animaux réduits à l'état d'esclavage, affaiblis par la faim, il est essentiel de faire entrer en jeu la propagande : d'où le fait que l'assistant (ou commissaire ?) de Napoléon, un certain Brille-Babil, prononce presque chaque semaine des chiffres de production fantaisistes (plus 200% / 300% ou mais 200% par rapport à quoi sachant que les chiffres n'étaient pas calculés avant la révolution animale ?) à l'image des chiffres bidonnés de l'industrie soviétique.
D'ailleurs revenons sur cette industrie soviétique qui apparaît dans le texte comme la possession d'outils "humains" et du mécanisme permettant le fonctionnement du moulin. De fait à travers la construction laborieuse et périlleuse de ce moulin on peut y voir l'implémentation hésitante et meurtrière de l'industrie lourde en URSS dans les années 1920-1930, un pays encore "arriéré" qui veut accéder à de nouveaux outils de production sans toutefois préparer cette arrivée convenablement.

Dans un contexte aussi terrible pour des animaux désormais bien éloignés de "l'âge d'or" de la révolution, l'arrivée de Moïse, le corbeau contant tant d'histoire à propos du monde dans l'au-delà où sont accueillis tous les animaux morts, sonne un peu comme la percée de la religion en URSS en 1930-1940 où jusqu'à 50% de la population s'est tournée vers la religion alors comme le mouvement communiste se présentait à la base comme athée.

Vous l'aurez compris dans cet exquis récit tout y est : des purges (de Moscou - de la ferme des animaux, les "opposants politiques" sont dans les deux cas envoyés à la mort) à l'établissement d'une caste d'apparatchiks (les cochons) en passant par l'élimination du passé (on refait les batailles, on décide qui sont les héros) que ce soit l'histoire du mouvement où l'on supprime peu à peu les sept commandements pour ne laisser finalement que "tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d'autres".

C'est progressivement que ce régime nouveau qui se voulait différent, qui voulait se détourner de l'Homme, le Mal, s'en rapproche de plus en plus : on commence à passer par son intermédiaire, on négocie avec lui (c'est en quelque sorte la trahison des idéaux révolutionnaires : dans le cas de l'URSS on avait rejeté jusqu'à la NEP la coopération avec les régimes capitalistes tout comme les animaux de la ferme s'étaient interdits de négocier avec les hommes) puis on l’accueille à bras ouverts dans la ferme. Si bien qu'à la fin du récit hommes et cochons se confondent autant dans leurs manières que dans leurs pensées et c'est là qu'on se rend compte que l'idéal égalitaire et libertaire de départ et réduit définitivement en miettes au profit de la caste dirigeante.

Viennent s'inscrire deux acteurs fondamentaux qu'il ne conviendrait pas d'oublier dans ce livre : les moutons (par définition innombrables) et l'âne, figure du cynique.
Tandis que les moutons se laissent instrumentaliser à leur guise et suivent les démagogues qui se présentent devant eux sans prêter attention aux intentions occultes de ceux-ci, l'âne quant à lui regarde toutes ces machinations d'un œil neutre, avec recul certes mais sans s'opposer aux nombreuses injustices qui se produisent. Cet être cynique qui sait lire et qui est capable de détecter les dangers reste finalement très passif acceptant son sort, oui selon-lui la vie est une souffrance et est par essence difficile et pénible.

En analysant ces deux acteurs de taille tout au long du récit on s'aperçoit que La ferme des animaux est riche d'enseignements, et ce encore à l'heure actuelle, à l'heure des "démocraties". L'absence de remise en question, la passivité et foi aveugle en des dirigeants apathiques ou manipulateurs peut tout aussi bien mener à une situation despotique similaire à celle présentée dans le livre. Il est vrai que les forces coercitives et les moyens aux mains des dirigeants malintentionnés ont certes changé de nature mais gardent pour autant leurs aspects liberticide et inégalitaire. Nous finirons sur cette citation d'Aldous Huxley qui met en garde sur les dangers de la dérive de la démocratie : " La dictature parfaite aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s'évader. Un système d'esclavage où grâce à la consommation et au divertissement les esclaves auraient l'amour de leur servitude."

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