Zoé Valdés parle ici de la ville où elle est née (1959) et a grandi. Le titre ne laisse aucun doute sur le fait qu’elle aime cette ville de La Havane, du moins celle dont elle se souvient. En effet, au moment où elle écrit ce livre (2015), elle vit en exil à Paris depuis 1995. Étant donné qu’elle a étudié à Paris à partir de 1984 avant d’y travailler, ses souvenirs sont suffisamment anciens pour que la ville dont elle parle ait bien changé, ce dont elle a conscience. Elle fait donc avec ses souvenirs, ce qui ne manque pas d’intérêt, le premier étant une évidente sincérité. Zoé Valdés cite de nombreuses personnes, de nombreux lieux et de nombreux événements qui se rattachent à ses souvenirs. Malheureusement, pour quelqu’un qui n’a jamais eu l’occasion de venir à La Havane et qui connaît mal l’histoire cubaine, toutes ces références n’apportent pas ce qu’on pourrait en attendre, même si on se fait une idée des jeunes années de Zoé Valdés. Par contre, elle se montre très inspirée dans un poème qu’elle a écrit des années auparavant et qui dit parfaitement sa nostalgie d’une ville, de comment on y vivait et de ce qu’elle a subi :


"LA HAVANE N’EN PEUT PLUS

C’est ce que disent les Van Van,

mais La Havane est femme battue et consentante

avec son chignon de travers,

ses bigoudis sans épingles collés à la salive

ses savates de bois sans bois

bien que reviennent les chaussures plate-forme,

ses ongles des pieds peinturlurés de perle grise

pour dissimuler les vers qui les rongent

- pareil pour les durillons -

ses poils sur les guibolles car les rasoirs

des Astra paraît-il

étaient soviétiques un par an pour le chef de famille

ses varices énormes vénaton en rupture de stock

sa chatte qui la gratte sans arrêt

comme dans la chanson

même si le monde entier en nie la raison

parce qu’il n’y a plus d’eau jamais au grand jamais

ses grosses fesses à cellulite comprimées

dans un lycra argenté

made in Taiwan

souvenez-vous que les perruques ont été exterminées

dans les années soixante-dix

on les a transformées comme on transforme

une défaite en victoire en chapeaux pour la canne

pour se protéger du soleil de cette récolte

qui n’a pas donné les résultats espérés,

crâne chauve et yeux cernés !

et au-dessus des cernes et des paupières crasseuses

l’ombre dorée de cette poussière qu’on gratte

avec l’ongle

sur les sacs en plastique importés de l’étranger

cirage sur les paupières

et encore si on trouve un cordonnier

qui se laisse débaucher par du poil sous les bras,

ses ongles postiches – c’est pour mieux te griffer

beau mec –

envoyés de Miami Fla – plus ils sont longs,

mieux c’est, mon mignon –

peints en mauve avec une lune et des étoiles

en décalco fluo,

ses doigts pleins de bagues en plastique

ou de joints inutilisables d’éviers assoiffés

ses boucles aux lobes des oreilles

objets curieux et novateurs faits de petits tubes

de déodorants

par des camelots jouant les aveugles et les invalides

- comme par hasard pour truander et ne pas

aller en cabane –

du boulevard San Rafael.

Un ras du téton très mignon qui suggère

vas-y quand tu veux tu touches,

des bretelles dégoûtantes du vingt-et-unique

soutien-gorge

volé sur la carte de rationnement, case 34,

groupe A-1,

ses culottes repoussoirs de concupiscence

sans élastique aux jambes résultat

toute la sainte journée tu as la raie du cul en feu.

La Havane bien moustachue entre nez et lèvre

car la cire dépilatoire venait des pays ex

comme le shampoing décolorant

elle a quatre ou cinq centimètres de racine

avant la décoloration

La Havane a aussi ses zones décolorées

ces taches crado sur la peau qui pèle

à la pharmacie pas de zinc ni de calamina,

ses ovaires étripés comme se hémorroïdes

grâce à une diplo-bicyclette chinoise

Et ce sacré et sacrément joli sourire de La Havane

comme une chiure de moineau dans la parc central

ou sous les arcades du Morro Castle

chère Havane la pauvrette

- pauvrette rime avec minette -

si crevée si guignarde si humiliée si frénétique

si malpolie

si déconfite si chevauchée si répudiée si dénoncée

si sucée

si désolée si meurtrie si furieuse si plate

si cltoridienne

si jambe en l’air si ignorante si triturée si recyclée

si martyrisée

si papouillée si shootée si pissée

si gouvernée si éteinte si baisée

si embrassée si étreinte si rêvée si regrettée"

LA VIEILLE HAVANE, 1977 – PARIS, 1995


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le 15 mars 2026

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