La peste, c'est la vie.

Avis sur La Peste

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J'aime beaucoup ce livre, mais pas pour son statut de roman à clé sur l'Occupation. Ce qui me touche, c'est que la narration prenne la forme de la chronique de la vie d'une ville réelle, Oran, face à la peste qui la sépare du reste du monde. A partir de là, on suit l'évolution de la communauté. C'est une réflexion centrée sur la nature humaine, l'articulation entre individualisme et sentiment de la communauté, du bien commun.

Et ce qu'il y a de foncièrement nouveau, et de rassurant, et de noble, et de généreux, et de classique dans ce roman, c'est le regard serein et bienveillant et humain que Camus porte sur chacun de ses personnages. Avec cette conviction optimiste qu'aucun être n'est volontairement mauvais. Conception platonicienne qui fait écho à quelques dialogues du roman, qui prennent une inflexion socratique (qu'est-ce que l'honnête, le juste, le bon ?). Le coeur de ce crédo se trouve au centre du livre, p. 124 :

"Mais le narrateur est plutôt tenté de croire qu'en donnant trop d'importance aux belles actions, on rend finalement un hommage indirect et puissant au mal. Car on laisse supposer alors que ces belles actions n'ont tant de prix que parce qu'elles sont rares et que la méchanceté et l'indifférence sont des moteurs bien plus fréquents dans les actions des hommes. C'est là une idée que le narrateur ne partage pas. Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l'ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n'est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais, en vérité ce n'est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c'est ce qu'on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l'ignorance qui croit tout savoir et qui s'autorise alors à tuer.

Dès la 2e page, il est suggéré que le livre n'est qu'une allégorie ("il est des villes et des pays où les gens ont, de temps en temps, le soupçon d'autre chose. En général, cela ne change pas leur vie."). Pourtant, encore une fois, c'est son message sur l'engagement plutôt que le jeu caché des références qui me semble le plus intéressant.

Chaque personnage montre une facette de l'homme placé face à un problème qui peut le pousser à s'engager ou non pour ses semblables.

  • Une jolie citation (Tarrou) "Mais quoi ! La mort n'est rien pour les hommes comme moi. C'est un événement qui leur donne raison" (p. 115).

Synopsis
Le livre se déroule en cinq parties, numérotées en chiffres romains, comme dans une tragédie grecque.

Partie I

La partie I est un prologue, qui amène à la prise de conscience de la peste. Il faut attendre la dernière phrase pour que le mot soit prononcé par une source officielle. Un mystérieux scripteur veut reconstituer les événements qui ont débuté en 194. à Oran. Le 16 avril, le logeur du docteur Bernard Rieux trouve des cadavres de rats. Le docteur va chercher sa mère à la gare. Il examine des cas inquiétants de fièvre, dont son logeur, M. Michel. Il aide M. Cottard, un homme louche qui a tenté de se suicider. Il rencontre son voisin, M. Grand, un fonctionnaire médiocre qui a des prétentions littéraires mais cale sur la première phrase de son roman.
On suit en parallèle les carnets de Tarrou, un dilettante vivant à l'hôtel, qui note des impressions de la ville. Figure de l'écrivain libre d'esprit. Il observe un petit vieux qui aime cracher sur des chats, et qui désespère de les voir quitter la ville. Un vieux médecin, Castel, ose prononcer le mot de peste, mais c'est trop tôt. Discussions vives à la préfecture. Les autorités ne veulent pas parler de peste, mais accepte de publier un avis de vigilance. Cottard, bizarrement, semble revivre, alors que la peste se propage. Une dépêche tombe : la ville est déclarée fermée.

Partie II

Conséquences de la fermeture : coupure avec les proches situés à l'extérieur. Les gens vivent au jour le jour, dans l'attente. La comptabilité des morts commence à être publiée. Les magasins fermés, les rues se remplissent. Le journaliste Rambert, qui a laissé son amante à Paris, lui, ne songe qu'à quitter la ville. Rieux le comprend. Le docteur s'insensibilise aux scènes terribles que suscite son arrivée dans un foyer. Le père Paneloux prêche la peste comme punition collective, avec un succès au début. Juin arrive, avec les chaleurs. Des émeutes éclatent aux portes, la garde est renforcée. L'hôtel est déserté, l'accès à la jetée du port interdit. Suit la description d'une journée-type par Tarrou. Voyant à quel point les pouvoirs publics sont dépassés, ce dernier vient trouver Rieux et lui propose de créer un corps de volontaire pour évacuer les corps. Tous deux discutent des causes de la morale, de la nécessité ou non de croire en Dieu. Lorsque Tarrou lui demande ce qui le pousse, Rieux répond : "la compréhension". Les équipes se mettent en place. Grand se révèle un excellent organisateur. Rambert, décidé à quitter la ville clandestinement, prend contact avec Cottard, qui a des tuyaux. Ils rencontrent un individu louche, Garcia, puis un autre, Gonzalez, conviennent d'un rendez-vous qui finalement n'a pas lieu. Le juge Othon les croise. Désireux d'être utile, en attendant de pouvoir partir, Rambert met son individualisme de côté et accepte d'aider les volontaires de Tarrou.

Partie III

C'est la partie la plus courte (une quinzaine de pages), une sorte de tableau de la ville au coeur de l'été. La peste touche le centre de la ville. Certains quartiers sont barricadés, des incendies se déclarent. Désorganisation du pouvoir face aux incivilités. L'état de siège est prononcé, les enterrements sont écourtés. On en vient à faire des fosses communes, puis à créer un crématorium dans le quartier le plus éloigné. Sa fumée incommode certains jours (allusion visible aux camps d'extermination). Les gens sont déshumanisés (p. 170 : "Notre amour sans doute était toujours là, mais simplement il était inutilisable, lourd à porter, inerte en nous, stérile comme le crime ou la condamnation").

Partie IV

Septembre et octobre. Usure de tous, sauf Grand. Essai d'un sérum sur le fils d'Othon, le magistrat dont la famille succombe peu à peu. Suractivité, en revanche, de Cottard, prolixe, plongé dans les combines. Il a des échanges avec Tarrou, son antithèse altruiste. Scène d'un acteur d'opéra qui tombe foudroyé pendant sa représentation d'Orphée et Eurydice. Rambert réalise qu'il est plus utile ici et abandonne son projet de fuite, de toute façon compromis ("il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul", p. 190). Rieux lui dit qu'il fait une bêtise. Un sérum qui laissait augurer du bon ne parvient pas à détruire la maladie chez un enfant agonisant. Bouleversé, Rieux engueule Paneloux pour croire en Dieu. Ce dernier est devenu également volontaire. La ville se tourne vers les prophéties, les arnaques fleurissent. Paneloux désespère et accepte la peste en bloc, la recherchant pour lui-même : il meurt peu après. Le nombre de morts connaît un palier. Visite de Tarrou à un camp de quarantaine, au stade municipal. Un soir, sur la terrasse, Tarrou et Rieux contemplent la mer. Tarrou se confie sur ses souvenirs d'enfance, le goût de son père pour les indicateurs de correspondance aérienne, dont il découvre brutalement le métier de procureur, qui réclame et obtient la peine de mort. Suit une discussion morale ("peut-on être un saint sans Dieu, c'est le seul problème concret que je connaisse aujourd'hui"). Ils entrent clandestinement sur la jetée et vont se baigner. Bref instant de paix et d'amitié volé à la peste.
Décembre, la maladie continue. Grand semble toucher, veut écrire un mot à la fiancée qui l'avait laisser tomber, brûler son livre d'une ligne. Mais au matin, il connaît une étonnante rémission et retrouve son optimisme. Les rats reviennent, signe de bon augure.

Partie V

La peste décroit, les prix aussi. 25 janvier, communiqué considérant l'épidémie comme enrayée. Cottard devient inquiet, se réfugie dans le déni. Deux hommes le suivent, la justice va probablement le rattraper. Alors que les portes vont être réouvertes, Tarrou tombe malde. Rieux lui injecte un sérum mais cache son cas. Rieux apprend que huit jours plus tôt, sa femme, qui était en cure à l'étranger, est morte. Avec la réouverture du chemin de fer, chacun retrouve une vie personnelle. Exubérance et oubli rapide. Le scripteur avoue au dernier chapitre être le docteur Rieux (un beau McGuffin). Rieux et Grand se retrouvent devant la maison de Cottard, qui s'est retranché chez lui et tire sur les passants. Les derniers paragraphes reviennent sur la question de la mémoire des morts.

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