Autour d'environ trois cent personnages et d'une action diffractée, sur un ton journalistique et documentaire souvent très cru, cette œuvre de Cela, proche d'un point de vue formel de Manhattan Transfer de Dos Passos, est une série d'apparitions de personnages pris sur le vif, sorte de portraits de la vie urbaine madrilène sur lesquels l'auteur va projeter ses obsessions. Quasi impressionniste, le récit est sans progression ni intrigue, mais la prose reste intense.
L'immense ruche aliénante qu'est Madrid semble diluer toute forme d'identité individuelle ou collective. Concentré, l'espace de ce roman est volontairement étriqué, n'allant jamais plus loin qu'un quartier, quelques rues et un café.
Dans une réalité dominée par l'indigence matérielle et morale, celle de l'après guerre civile régie par la rigidité franquiste, Camilo José Cela mêle avec férocité toutes les couches sociales, uniformisant leurs choix, leurs expériences et leur destinée pour mieux désigner les tabous et démasquer la société espagnole.
Le tout offre une narration d'une admirable férocité, précurseur du roman social.
Le monde, pour doña Rosa, c'est son café et, autour de son café il y a tout le reste. Il y en a qui disent que les petits yeux de doña Rosa brillent quand vient le printemps et que les filles commencent à sortir en manches courtes. Moi, je crois que tout ça, c'est des blagues : doña Rosa ne lâcherait un beau douro d'argent pour rien au monde. Avec ou sans printemps. Ce qu'elle aime, c'est trimballer ses kilos de graisse entre les tables. C'est tout. Elle fume du tabac à quatre-vingt-dix sous, quand elle est toute seule, et boit de l'anis, de bonnes rasades d'anis, du lever au coucher. Après quoi, elle tousse et sourit. Quand elle est dans ses bons jours, elle s'assied dans la cuisine, sur un tabouret, et lit des romans et des feuilletons. Plus il y a de sang, plus elle est contente : ça nourrit. Alors elle plaisante avec les gens et leur raconte le crime de la rue des Brodeurs ou de l'express d'Andalousie.