Defred n'est pas un prénom. Defred est un possessif, un objet, une appartenance à un homme, Fred. Il s'agit cependant d'un être humain, plus précisément d'une femme, avec tous ses attributs. Defred est la caractéristique de la marque du propriétaire, invisible à l'oeil nue, mais connue de tous : si La Servante Ecarlate est immatriculée Defred, c'est qu'elle est sous la coupe du commandant que l'on suppose nommé Fred. La force de frappe de "Defred" est aussi grande que le prénom de la servante dont il est question n'est jamais mentionné, ni insinué, comme s'il avait disparu, emporté par le passé dont les évènements posent plus que jamais question dans la tête de Defred quant à leur réalité : qu'est-qui est réellement le passé, est-ce que ce qui s'est passé est le fait de l'imagination, voire de la folie, ou tout simplement un quotidien dont la banalité classique jure alors par un contraste saisissant avec la dictature dans laquelle Defred est empêtrée, malgré elle ?


La Servante Ecarlate est un roman exigeant. Il n'est pas rare de lire trois ou quatre fois les mêmes paragraphes, pour pouvoir être bien sûr d'avoir saisi l'élément d'ensemble. Le style, la forme et surtout les temporalités entremêlées font que le lecteur, à l'instar de Defred ne sait plus où il se situe, tant le désespoir qui prend aux tripes est profond. Le récit ne comporte presque aucune marque de dialogue, excepté quelques guillemets de-ci de-là. Seuls des sauts à la ligne permettent de deviner à force d'endurance qu'il s'agit désormais d'un personnage du passé, et non du présent. On finit par savoir à force de tâtonnements où l'on est, ainsi que ce qui n'appartient pas à l'instant. Cette mécanique de l'histoire, conjuguée à des jours qui s'enchaînent sans qu'il ne se passe rien d'extravagant, mis à part ce qui diffère de notre propre société pousserait presque à l'abandon du livre, tracté par une forme de fainéantise. Ce serait passer à côté d'une histoire peu commune, où tout s'imbrique comme dans une mécanique extrêmement huilée, dont le génie est au moins égal à celui de 1984, voire supérieur pour ce qui est de mon propre avis.


Rarement un roman aura possédé une sensorialité à ce point prégnante. Le manque de tout, de la bonne nourriture, de la musique, des parfums, des babioles que l'on juge futiles dans notre consommation effrénée parce qu'elles nous sont déversées dessus jusqu'à la vomissure devient d'une importance extrême, parce qu'il est inaccessible. Parce qu'il est symboliquement l'état de ce qui est non autorisé, de ce que l'on ne peut obtenir que par manquements au règlement trop oppressif, ou par instants fugaces, comme ces fleurs dont personne n'empêchera l'odeur de se répandre jusqu'à atteindre le nez de ceux et celles qui passent à côté. De là découle les tentatives de fuite, éparpillées entre les souvenirs et le système D, comme se tartiner de malheureux petits bouts de beurre parce que les crèmes ne sont pas autorisées.


Beaucoup de choses sont racontées dans La Servante Ecarlate. Qualifier le récit de roman féministe, anti-clérical ou encore anti-islamisme serait le cantonner à des catégories pauvres dans l'imaginaire collectif, en plus d'être pour certaines franchement insultantes. Margaret Atwood ne déverse son fiel sur aucune religion. Le système dictatorial dans lequel vivent les protagonistes est le résultat d'un astucieux syncrétisme religieux dont l'efficacité a permis d'installer un joug presque imparable sur la population. Certains codes sont donc repris, comme le voile dont sont parées les servantes, ou l'image des soeurs chrétiennes qui deviennent des "tantes" bourreaux, tandis que d'autres servent à l'intronisation de cérémonies formelles pendant lesquelles les servantes doivent écarter les cuisses pour que leurs commandants puissent y introduire leur semence, pendant que les épouses assistent à la scène en tenant les bras des malheureuses, dans une apparence d'assentiment aussi effroyable que le spectacle s'impose à tous. Par extension, La Servante Ecarlate est loin de n'être que l'état d'une domination de l'homme sur la femme. Ce serait oublier qu'un tel Etat ne peut fonctionner que si tout être humain a peur, et se sent menacé dans le peu de la part de gâteau qu'il pense dur comme fer avoir réussi à acquérir. Les hommes peuvent être enlevés pour "trouble au genre", comprendre pour des relations inter-hommes (avérées, ou affabulées pour les éléments gênants). Il en va de même pour les commandants, malgré leur position qui semble les placer tout en haut de la pyramide. Mais le ciment de toutes ces briques est d'autant plus solide que les instance supérieures permettent aux incubatrices de tuer exceptionnellement par lapidation, déchirement des chairs si un homme a franchi les limites de ce qui est considéré dans le récit comme un viol, c'est-à-dire comme une "possession sexuelle" de la servante au détriment du commandant. Quand on est tout en bas, le moindre intérêt prend soudain la plus grande valeur que l'on puisse nous accorder.


De fait, La Servante Ecarlate est un pamphlet contre la bêtise, contre l'interprétation littérale des écrits religieux qui conduit trop souvent à museler les uns et les autres. Le roman fait aussi office d'avertissement, à la fois pour les femmes, mais aussi pour les hommes, tant les gains à retirer d'une domination omnisciente sont factices et prennent la plupart du temps ceux qui en sont les instigateurs à revers. Beaucoup est dit, mais le message le plus important reste le suivant : qui que nous soyons, quoi que nous soyons, nous nous devons de toujours rester sur nos gardes face aux initiatives liberticides des uns et des autres.

-Ether
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