Vous savez ce qui m'énerve avec Walter Scott : c'est que c'était un écrivain extrêmement talentueux, qui aurait eu la capacité d'enchaîner les chefs-d'œuvre, mais dont les défauts récurrents font qu'il n'a jamais réussi à atteindre un sommet. Et Le Cœur du Midlothian ne fait que renforcer cette frustration.


Par où commencer ? Ben, par le début, tout simplement. Alors l'auteur nous fourre une introduction, suivie d'un post-scriptum, suivi d'un préambule, suivi d'un premier chapitre, avec un narrateur intermédiaire et le titouin — sur quand même quarante pages — qui n'apportent absolument rien d'utile à l'histoire — mauvaise habitude récurrente chez Scott — et qui même — en évoquant l'affaire judiciaire et ses suites dont il s'est inspiré pour son intrigue — se permet de spoiler pas mal de rebondissements à venir (quitte à vouloir souligner qu'il a puisé dans une histoire vraie, il aurait pu le mettre dans ses « notes d'auteur » — apportant des anecdotes, des précisions ou du contexte sur certains éléments — qui viennent après la fin du récit et que le lecteur est libre de lire ou pas !). Ce qui phagocyte en partie l'intensité de dingue qui aurait pu ressortir du roman.


Et vous savez ce qui rend le tout encore plus frustrant ? C'est que s'il avait débuté le tout au deuxième chapitre, c'est-à-dire que s'il avait commencé directement sur tout ce qui concerne l'émeute Porteous (fait historique qui s'est réellement déroulé durant le règne de George II !), on aurait eu le droit à une des introductions les plus puissantes de toute l'histoire de la littérature. La manière magistrale dont Walter Scott nous fait comprendre avec clarté le contexte qui a amené les événements ; le souffle collectif qui les a rendus possibles ; l'implacabilité avec laquelle une mise à mort a eu lieu, non pas pour un éventuel côté anarchique et chaotique, mais, au contraire, par une organisation froide, minutieuse, ne laissant que très peu de place à l'improvisation ; en s'appuyant avec brio sur la topographie d'Édimbourg (la première partie du livre se déroule dans cette ville et ses alentours !) pour vraiment donner l'impression qu'on y est soi-même, dans cette fureur sourde et contrôlée... bref, tout ceci est digne des plus grands éloges. Walter Scott, géant de la littérature, en envoie plein la gueule.


Sinon, un des défauts récurrents du Monsieur est aussi de mettre en scène un protagoniste particulièrement insipide, en rien arrangé par une inévitable comparaison avec des personnages secondaires hauts en couleur, superbement croqués (Rob Roy en est le « meilleur » exemple !). Ici, ce n'est pas du tout le cas. Jeanie Deans, l'héroïne du Cœur du Midlothian, est un personnage inoubliable, dont le caractère résolument vertueux, au lieu de la rendre fade, la transforme au contraire en être fort et singulier. Si elle se refuse à dire un mensonge devant un tribunal pour sauver de la pendaison sa sœur cadette, accusée d'infanticide, malgré son amour fraternel, malgré un douloureux déchirement psychologique, c'est parce qu'elle ne veut pas trahir un absolu moral. Mais c'est ce dernier qui la pousse aussi, persuadée de l'innocence de la condamnée, à aller obtenir une grâce royale à Londres. Les autres personnages sont aussi des modèles de profondeur, de complexité, de contradiction, à l'image du père des deux jeunes filles, se voulant très rigide dans ses principes religieux tout en faisant preuve d'une véritable gymnastique mentale quand l'affection paternelle ne peut s'empêcher de prendre le dessus.


C'est porté par tous ces éléments, porté par une foi inébranlable dans le destin, qui finit par posséder aussi le lecteur, que l'on suit Jeanie de la capitale écossaise jusqu'à la capitale anglaise. Parcours qui est évidemment parsemé d'embûches et de rencontres parfois très surprenantes. On suit aussi durant ces pages un artiste qui est au top du top de son art. Et cela jusqu'à ce que Jeanie parvienne à obtenir, par un précieux intermédiaire, une entrevue de très grande importance. Si l'œuvre — à l'exception évidemment d'un chapitre de conclusion, contant le retour de Londres de la protagoniste et présentant les divers destins futurs des divers personnages, sans pour autant vouloir à tout prix éclaircir certains mystères et lever certaines ambiguïtés — s'était conclue sur ce climax et n'avait rien eu avant le deuxième chapitre, le terme de « chef-d'œuvre » n'aurait rien eu de galvaudé.


Hélas, Scott prolonge l'intrigue avec une dernière longue partie durant laquelle il ne se passe pas presque rien, qui n'offre plus grand-chose de digne de ce nom en matière d'intensité dramatique — le souffle est totalement retombé — par rapport à tout ce qui précède depuis l'émeute, le tout avant d'accumuler à vitesse grand V les rebondissements sur les dernières pages, en n'ayant pas le temps de leur insuffler la moindre consistance. Les fins précipitées constituent un des défauts récurrents de l'homme de lettres, gâchant l'architecture globale de la grande majorité des romans que j'ai lus de lui, en plus de laisser — immanquablement — sur une impression finale de déception.


En résumé, Le Cœur du Midlothian est probablement le roman de Walter Scott qui m'aura le plus donné l'impression de la possibilité du chef-d'œuvre entier sans jamais parvenir à l'atteindre. Parce qu'entre sa description éblouissante de perfection des événements autour d'une émeute, ses personnages d'une remarquable profondeur à l'image de l'héroïne, portée par une très grande intensité dramatique, Scott montre qu'il avait absolument tout pour produire un livre immense. Mais ses interminables préambules inutiles, sa dernière partie qui l'est aussi et, bien sûr, cette fâcheuse tendance à précipiter ses dénouements finissent encore une fois par saboter une architecture qui, débarrassée de ces défauts, aurait pu être exceptionnelle. C'est rageant : après Waverley,Rob Roy et maintenant Le Cœur du Midlothian, je continue de voir partout chez Scott le génie du très grand écrivain, sans avoir encore trouvé le très grand roman que j'attends de lui.

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