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Le Déclin de l'Occident

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Livre chéri voire adoré par la droite de la droite, le pendant schizophrène de la droite molle du genou. Schizophrène, car attachée au combat pour le triomphe des idées conservatrices (défense des « valeurs », quelles valeurs en vérité ?), mais avachie dans le canapé en cuir de papa, cigare vissé entre le majeur et l'annulaire, l'estomac blindé de whisky et de mucus ingurgités à la suite d'une grosse crise de larmes. L'Occident foutu depuis des années est le thème favori d'un certain courant politique où l'on croise pêle-mêle les geignards, les pessimistes, les hommes au milieu des ruines, etc. Tout ce qu'Oswald Spengler ne pouvait supporter.

Bref. Cette entrée en matière pour critiquer - très positivement – un bouquin écrit par un Allemand dont le rêve était certainement de devenir le Hegel du XX siècle. Classé « à droite », Spengler est devenu la coqueluche des radicaux-nationalistes-européens qui se languissent chaque jour que les Congolais et les Annamites pullulent dans les rues et salissent de fait la pureté millénaire de l'Europe – par contre les Berbères sont en odeur de sainteté, d'autant plus que le traducteur du Déclin, Tazerout, est un Maghrébin.

De quoi parle cet épais bouquin ? De mathématique, de géométrie, de philosophies « terminales » et d'ornements culturels. Autant dire que le lecteur pressé et enthousiaste verra son élan se briser face à un propos très éloigné des imprécations auxquelles nous ont habitués les différents pamphlétaires d'extrême droite. Spengler est un immense penseur doublé d'un historien ayant voulu réanimer la philosophie de l'histoire en créant un tableau général des « Kultur » disparues ou en voie de disparition (la nôtre), dégénérant dans la forme spectrale et matérialiste qu'est la « civilisation ». Selon Spengler, les huit cultures qui ont dominé chacune à leur manière un ensemble géographique donné dégringolent, nécessairement, jusqu'à disparaître progressivement tel un organisme fatigué, dénué de vigueur.

On peut être interloqué de voir un tel système se mettre en branle sous nos yeux, résumant l'histoire des grands peuples à une phase ascendante (la Culture) et à une phase descendante (la Civilisation), avec pour corollaires un affaiblissement spirituel et l'émergence de visions du monde assimilées par Spengler au nihilisme. Les chevaliers teutoniques, les guerriers grecs, les seigneurs de l'Empire kouchan sont, d'après Spengler, les mêmes manifestations d'une vigueur spirituelle et métaphysique tombant mécaniquement, après plusieurs années de développement, dans les poubelles de l'histoire, remplacées par des avatars bien moins nobles – marchands, politiciens, promoteurs du développement personnel, etc. Il s'agit de ce qu'il y a de plus intéressant dans le Déclin, toutes les correspondances que l'auteur effectue entre différents « moments » de Cultures analysées à leur zénith. Ainsi, sous la plume de Spengler, le stoïcisme, le bouddhisme et le socialisme ne sont que les trois manifestations d'un même nihilisme politique, attaché à des idéaux prosaïques. On voit parfaitement comment Spengler a pu être influencé par Nietzsche (comme il l'annonce au début de l'ouvrage) et par Goethe, chez qui il a récupéré l'idée selon laquelle les caractéristiques des êtres vivants dépendent d'un « noyau originel » (faustien-extensif pour l'Occident, apollinien-limitatif pour les Grecs, etc.). Autre thème récurrent dans le Déclin : la dichotomie profonde entre la saine inconscience des cultures créatrices et la conscience limitative des civilisations roulant à vive allure vers le crépuscule. Une thématique qu'un philosophe roumain reprendra à longueur de livres...

Si j'ai décrit Oswald Spengler comme le « Hegel du XXe siècle », c'est avant parce que leurs ambitions sont similaires, sans pour autant converger politiquement. L'immensité du projet hégélien, visant à suivre la réalisation de l'Esprit dans les manifestations de l'humanité (politique, art, religion), a poussé Hegel à « tordre » les faits historiques afin de les mettre en accord avec sa pensée. Spengler procède de la même façon, en employant un langage bien plus accessible, en remodelant le monde selon une grille de lecture politico-philosophique radicale. Il ne s’embarrasse pas d'objectivité car la vie étant un combat, il faut savoir distinguer ce qui lui fournit de la vigueur et ce qui menace de l'anéantir (et qui l'anéantira de toute façon). Hegel et Spengler partagent un mépris commun pour la Rome impériale, une admiration sincère pour la Grèce antique, ainsi qu'une fascination pour le géant russe et son cousin américanoïde.

Le Déclin de l'Occident offre un moment de grande stimulation intellectuelle et constitue un ouvrage phare pour qui veut étudier le courant de pensée nommé « Révolution conservatrice ». Car Spengler n'a pas été un intellectuel enfermé dans sa tour d'ivoire anhistorique, bien au contraire. À la différence d'un René Guénon, Oswald Spengler a imaginé pour l'Occident décati une magnifique sortie : militairement toute puissante, conduite par un dictateur au-dessus des partis et ayant à son service le nec plus ultra technologique. Le fascisme italien, en somme. À noter que Benito Mussolini et Oswald Spengler ont entretenu de très bons rapports et que ceux-ci ne dépendaient pas uniquement de leur mutuel mépris à l'égard d'Adolf Hitler.

Spengler a influencé et inspiré pas mal d'auteurs, d'Emil Cioran à Henry Miller, en passant par Alain de Benoist et Julien Gracq. Autant dire que tout le monde y a trouvé son compte. Si j'étais professeur à la fac, je recommanderai à tous mes élèves de plonger dans le Déclin durant un long week-end, de préférence en automne. Oui, c'est cliché. Le côté foutraque de la recherche historique, qui s'attarde (et c'est très bien) sur des faits divers et variés, a définitivement noyé toute tentative de lecture globale de l'histoire humaine, a rendu impossible toute création d'une philosophie de l'histoire monumentale, à l'instar de Hegel ou de Spengler. Ces deux auteurs proposent de regarder les événements « de haut », une façon particulière de voir l'histoire, aujourd'hui ringarde et brocardée.

Je recommande ce livre à tout le monde, sauf aux nationalistes, qui croient voir dans Spengler le bon papy qui leur aurait fourni des bonbons à la sortie du lebensborn. Spengler n'avait rien d'un raciste, rien d'un promoteur de la lutte raciale. Le voir tomber quotidiennement dans le corpus idéologique des européo-nationalistes est un comble et une insulte à l'égard de l'un des plus ambitieux et fascinants philosophe de l'histoire – après Hegel bien entendu.

Quant au « vrai Spengler », il vous faudra maîtriser parfaitement l'Allemand pour partir à sa conquête, car son travail intellectuel ne s'est pas arrêté au Déclin de l'Occident et n'a bien entendu pas été traduit.

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