Nous voilà au cinquième tome de la Chronique des Pasquier, Le Désert de Brièves, publié en 1937. On est vers 1906-1908 dans le récit, l'avant-guerre, l'époque des colonies artistiques et des utopies sociales. Et si vous êtes encore là, c'est que la famille vous tient autant que Laurent lui-même. Il a beau fuir les siens, croire qu'une mise à distance suffira, une force invisible finit toujours par le ramener vers eux. Chez Duhamel, la famille n'est pas un refuge, c'est une gravité.
Dans ce volume, c'est pourtant l'amitié qui passe au premier plan. Laurent, Justin et cinq compagnons décident de se fabriquer une utopie artisanale, coupée du monde, où le travail matériel serait réduit au strict nécessaire afin de se consacrer au spirituel, au scientifique, à l'artistique. Une petite phalange d'esprits libres persuadés que changer de cadre suffira à changer de vie. Leur quête du lieu idéal, proche de Paris mais assez isolé, modeste mais pas sordide, est déjà un roman. Puis vient l'enthousiasme naïf des débuts, les plans grandioses esquissés autour de la table, la certitude que cette fois-ci l'on va vivre "autrement".
Ils s'installent finalement à Brièves, dans le sud-ouest de Paris, et fondent l'imprimerie du Désert. Aucun d'eux ne connaît vraiment le métier, mais la chance met sur leur route Delsart, un typographe humble, discret, d'une bonté absolue. Il n'est pas le pilier du collectif, mais plutôt sa présence silencieuse, un artisan sans illusions qui accompagne l'aventure sans jamais prétendre l'orienter. Quand tout s'effondrera, Delsart restera le dernier, fidèle à son métier plus qu'à l'utopie elle-même. Celui qui croit encore que le groupe peut tenir, c'est Justin : toujours en première ligne, toujours en train de faire tenir les morceaux, de rappeler les règles minimales d'existence commune. C'est lui qui porte réellement l'utopie à bout de bras.
Laurent, fidèle à sa trajectoire de météore, tombe malade dès le début, affaibli par un vaccin expérimental testé sur lui. Une légion d'honneur en perspective, mais surtout un retour forcé chez ses parents. Pendant ce temps, Justin devient la cheville ouvrière de la communauté, endossant ce rôle ingrat qui consiste à cadrer les autres, organiser, gérer, tempérer. Rôle terrible, car on reproche toujours à celui qui maintient l'ordre d'empêcher la liberté, même si cette liberté n'était qu'un fantasme.
Comme toujours, les débuts sont radieux, plein d'ardeur et d'espoir. Puis les choses se fissurent lentement. Le travail prend plus de place que prévu, les illusions s'usent, les petites blessures d'ego s'enveniment. Le groupe ne s'effondre pas, il se dissout, un départ après l'autre, par crispations minuscules mais irréversibles. Les contingences matérielles comptent, bien sûr, mais ce sont surtout les sensibilités, les ambitions froissées et les tempéraments incompatibles qui ont raison de l'utopie.
La famille Pasquier revient par effraction à la fin du roman, comme un rappel de la fatalité. Le père, fidèle à lui-même, provoque un agent de police et finit en prison. Joseph le fait libérer, non sans rappeler qu'il a été victime d'un faux : son propre père avait imité sa signature pour prélever deux mille francs. Puis le père tombe malade, et Laurent retourne à son chevet, manquant la fin des déchirements du Désert. On dirait presque que la famille a attendu le moment où l'utopie s'effondrait pour reprendre ses droits sur lui.
Duhamel excelle, comme toujours, à faire exister chaque personnage dans ses forces et ses faiblesses. Ferdinand reste égal à lui-même, médiocre et peu courageux, Claire s'épaissit dans une vie trop rangée, et Laurent demeure le plus énigmatique : présent mais absent, impliqué mais distant, comme s'il savait que cette entreprise n'était jamais vraiment la sienne. Justin lui en voudra un instant, sans jamais cesser de l'aimer.
Cécile, elle, découvre avec effroi que la musique ne lui suffit plus. Elle avait cru pouvoir vivre entièrement pour son art, s'y réfugier comme dans une forteresse imprenable. Mais il lui manque l'amour, et ce n'est pas Justin. À la fin de chaque concert, elle le cherche désespérément, cet inconnu qui viendrait combler le vide que même la musique ne parvient plus à remplir.
On se souvient d'ailleurs de cette rencontre initiale, avec cet homme qui leur disait que leur projet ne tenait pas debout, mais qu'il fallait néanmoins le mener pour s'en débarrasser. Ce qui reste, au final, ce sont les souvenirs, la tentative, la beauté d'un effort commun voué à disparaître. Une utopie ne sert pas à durer, elle sert à révéler ceux qui la tentent.
Et qu'apprend-on de cette expérience ? Que la vie en groupe libre, sans contrainte ni hiérarchie, se heurte inévitablement à la nature humaine. Qu'il faut, pour vivre ensemble, soit la force des liens du sang, soit une structure forte, ce que les Pasquier, paradoxalement, incarnent mieux que tous.
Le Désert de Brièves n'est pas seulement le récit d'un échec. C'est celui d'une tentative nécessaire, un mirage que l'on doit traverser pour comprendre ce qu'est réellement la liberté.