Une question de dynamique hégelienne

Avis sur Le Deuxième sexe, I

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S’il est un essai qui aura fait couler beaucoup d’encre, c’est bien Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir. Le livre a surtout été un succès outre-Atlantique, où longtemps a subsisté une traduction assez aléatoire, corrigée quelques dizaines d’années après la publication initiale. Le féminisme existait déjà bien avant Simone de Beauvoir, avec des noms comme celui de Olympe de Gouges pour la France, Emmeline Pankhurst en Angleterre (qui a dirigé le mouvement des suffragettes), et bien d’autres encore. Mais Le deuxième sexe a formellement posé la question de la femme, sans détour, non pas dans son essence, comme cela a pu être le cas dans beaucoup de disciplines, y compris celles qui se targuaient d’une approche scientifique, mais dans sa situation réelle, indépendamment de tout mysticisme, en dehors du subjectif. Mêlant biologie, étude historique de la mythologie, philosophie, critique de la psychanalyse, du marxisme et de la littérature, Le deuxième sexe se veut exhaustif à propos du vaste sujet qu’il traite. L’effet, plutôt réussi, a choqué quelques pauvres âmes en son temps, comme ce malheureux François Mauriac, à qui il manquait selon ses propres dires quelques connaissances utiles sur le vagin.

La somme de connaissances apportées par Le deuxième sexe reste encore valable, à l’heure actuelle. Si le livre a pas mal vieilli, notamment en ce qui concerne la partie un peu absconse sur les descriptions biologiques, il n’en témoigne pas moins de la bonne foi de son auteure. Partant du constat initial que depuis des temps désormais occultés la femme a été désignée comme l’Autre, Simone de Beauvoir cherche des explications rationnelles à cet état. Le plus évident consiste à creuser du côté des différences biologiques. Sont habituellement mentionnées la taille, de force, les différences hormonales, la reproduction, les cycles menstruels. Pourtant, si les travaux difficiles ne peuvent être réalisés par n’importe quel humain, il n’empêche que l’avancée de la technique a contribué à égaliser les capacités de chacun face à des dilemmes d’ordre physique. Les résultats de la recherche d’il y a plus de soixante-dix ans permettaient d’établir des hypothèses sur les circonstances qui ont poussé à assimiler la femme à cet autre : sachant que à peu près tout est réalisable par n’importe quel individu, le fait qu’un seul sexe soit considéré comme capable relève du pur « parti-pris ». D’autant plus que les tâches effectives sont souvent relatives, et non absolues quand on les considère dans un cadre théorique. Le parti-pris en question apparaît de plus en plus flagrant au regard des récents résultats. Pour prendre la force, l’originelle déficience attribuée à la femme serait en réalité toute relative, selon les membres du corps choisis. Les cerveaux sont différents selon les êtres humains, indépendamment du genre, ou de l’origine ethnique, ce qui accrédite les thèses spinozistes sur sa formation perpétuelle. Et les autres cas sont nombreux.

La mesure marque l’entièreté de Le deuxième sexe. Simone de Beauvoir ne jette pas tout concernant le marxisme et la psychanalyse. En revanche, elle en décortique les zones d’ombre, pour en rejeter les mystifications. La démonstration est cependant moins évidente lorsque elle tombe dans les généralités liées à l’expérience personnelle. Simone de Beauvoir n’est pas Claude Lévi-Strauss : ses considérations ethnologiques, bien souvent intéressantes, frisent parfois le propos de café de commerce, par détournement empathique. On peut comprendre l’état d’affliction qui est le sien lorsqu’elle constate de ses propres yeux la dureté de la domination masculine sur les femmes, lors de voyages, dans des pays en dehors du monde occidental. Mais il est dommage que dans un essai aussi exigeant, surplombé par une étude sérieuse du problème, viennent se greffer quelques faiblesses. Il n’empêche que le caractère crucial de Le deuxième sexe demeure dans son intemporalité. Les conflits liés à la femme et son destin qui y sont décortiqués n’ont pas été surmontés dans leur totalité. Il existe toujours cette dichotomie entre le positionnement, l’acceptation de la place de « l’Autre », avec toute la cohorte des attributs acceptés par la norme dans le champ du féminin, et la tentation de la réappropriation des valeurs identifiées comme masculines, qui empêchent le dépassement de soi, confine à « l’immanence » au lieu d’évoluer vers la « transcendance », car elle constitue un leurre ; derrière, au lieu de chercher à réinventer un autre monde, elle ne fait que le prolonger dans ses traditions initiales, le genre, l’instigateur initial de l’action n’y changeant au fond strictement rien.

Simone de Beauvoir ne donne pas de solution clé en main au bilan qu’elle dresse de l’état de la femme dans son époque, dans ce premier tome. Pas plus qu’elle ne donne de leçons, ou n’adresse des reproches à qui que ce soit. Cela dit, Le deuxième sexe a permis d’aborder frontalement des sujets tabous, qui le sont encore pour certains, comme les menstruations. Et met le doigt sur un aspect essentiel de ce que l’on grave dans le marbre : rien n’est enfermé dans l’immuabilité.

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