"L’irruption de la violence nue isole du monde et des autres celui qui la subit."

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Philippe Lançon, journaliste à Libération et chroniqueur à Charlie Hebdo est un survivant de l’attaque terroriste des locaux de la rédaction du journal satirique en janvier 2015.
Grièvement blessé lors de l’attentat (une balle lui a arraché le bas du visage tandis que d’autres lui ont lacéré les bras et les mains), il raconte comment survivre en tant que blessé de guerre dans un pays en paix.
Son livre témoignage fût distingué en 2018 par les prix Femina et Renaudot spécial.
Aussi inclassable de par sa forme qui relève à la fois du récit autobiographique et de l’essai philosophique, qu’incontournable de par sa puissance, ce livre présente le combat et l’intériorité riche en références et en sagesse d’un être rendu mutique par ses blessures. C’est un homme revenu d’entre les morts qui nous parle, depuis son fort intérieur, d’un temps interrompu, d’une vie désormais scindée entre « l’avant » et « l’après ».

Cette journée, dont le souvenir restera à jamais entaché par le sang de ses collaborateurs et amis, constitue le point de départ du récit. La narration de l’attaque perpétrée par les frères Kouachi est froide et oppressante. Blessé dès les premiers tirs sans vraiment s’en être rendu compte, son esprit s’échappe de son corps face à la vision insoutenable des corps mutilés et sans vie de ses collègues exécutés. Ceux-là même avec qui il échangeait de banales plaisanteries quelques instants plus tôt.

Il m’était encore impossible de déterminer la nature de cette
chose, mais je la sentais envahir la pièce, annoncée par les bruits et
les cris […] La voix de celui que j’étais encore m’a dit “tiens, nous
sommes touchés à la main”… Nous étions deux, lui et moi, lui sous moi
plus exactement, moi lévitant par-dessus, lui s’adressant à moi
par-dessous en disant « nous ».

Ce chapitre (« l’attentat ») est bouleversant non seulement en raison de la nature de l’évènement qu’il relate mais aussi parce qu’aucun détail de ces deux minutes d’horreur totale et de violence absurde ne nous est épargné. Toutefois, s’il fait preuve d’une incroyable précision dans la description, l’auteur ne verse pas pour autant dans le sensationnalisme.

Les chapitres suivants sont consacrés à sa reconstruction et à son rapport au monde hospitalier.
La douleur, omniprésente et absolue est un personnage à part entière du récit. Il en est de même de la solitude de Philippe qui malgré la présence salvatrice de Gabriela, sa compagne, de sa famille, et des médecins qui le soignent, s’est isolé dans son mutisme. Diminué et affaibli, ne pouvant se consacrer qu’à sa souffrance et aux phénomènes organiques aléatoires du long processus de cicatrisation, il est redevenu, à 50 ans, ce qu’il n’avait jamais cessé d’être ; l’enfant de ses parents. En tant que patient, il se retrouve en dépendance fonctionnelle et affective de ses proches et du personnel hospitalier.

Tous les épisodes de son long séjour à l’hôpital rythmé par les descentes au bloc, les anesthésies, les cauchemars, les opérations, les ratés chirurgicaux, la rééducation et les visites nous sont relatés avec beaucoup de lucidité et d’honnêteté, d’humour et d’autodérision.

À l’hôpital, souvent, les décisions ressemblent aux patients: on les
prend dans l’urgence et sans préavis.

La musique, la peinture et la littérature vont également jouer un rôle dans sa reconstruction. Par les compositions de Bach, il échappe aux angoisses des innombrables interventions, la peinture lui offre un premier retour à la vie professionnelle grâce à une commande d’un papier sur l’exposition Velázquez au grand Palais. Enfin, il trouve chez Kafka, Thomas Mann et surtout chez Proust, des clés d’analyse de ce qu’il traverse et éprouve.

Afin de surmonter son état et son impuissance, Philippe Lançon a décidé de se positionner en tant que chroniqueur de sa condition, passant avec brio du rôle de journaliste à celui d’écrivain.
Des passages rendent hommage aux parents de Philippe, ainsi qu’à son frère, dont l’abnégation est émouvante. L’auteur témoigne également sa reconnaissance et son admiration sincère pour l’ensemble du personnel soignant ainsi que pour les policiers qui ont assuré sa protection.
Philippe Lançon nous livre une oeuvre difficile, dense, puissante et sublime qui me poursuivra sans aucun doute encore longtemps.

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