Le quotidien d’une bande d’étudiants sous le prisme d’un fait divers encombrant

Avis sur Le Maître des illusions

Avatar Quentin Perissinotto
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Hinc illae lacrimae

Une dizaine d’années : c’est le rythme de croisière trouvé par la romancière américaine pour la publication de ses romans. Une production bien loin des standards actuels imposés et par la rentrée mercantilisation littéraire. Mais force est de constater que ni les littérateurs (elle a reçu le prix Pulitzer de la fiction en 2014 pour son dernier ouvrage, Le Chardonneret) ni le grand public (que tous ses opus soient édités au format poche ne tient pas au hasard ; ce sont en majeure partie des best-sellers qui se voient octroyer le droit de paraître au format mineur) ne l’ont oubliée : ses livres rencontrent à chaque sortie un beau succès. C’est justement son premier – et à ce jour plus grand – succès qui nous intéresse : une foison de huit-cents pages portant l’intriguant nom de Maître des illusions.

Si le titre pose quelques questions, la seconde interrogation qui nous assaille lors de la lecture est celle du genre de roman : est-ce un triller, simplement un roman avec du suspense ou un roman psychologique ? Assurément un peu de tout cela à la fois. Nous n’avons pas affaire à un pur thriller car les faits divers et sordides caractérisant ce type de récit sont simplement évoqués, presque balayés, et ne constituent pas le moteur narratif principal du roman. Ce sont plutôt les relations entre les différents protagonistes qui sont passées au tamis. Richard Papen décide d’entrer dans une petite université du Vermont pour se frotter à Platon, Dionysos et autres compères antiques dans le cadre de ses études de lettres classiques, de grec. Ainsi apparaissent Henry Winter, Charles et Camilla Macauley, Francis Abernathy, Bunny Corcoran, ainsi que le charismatique mais austère professeur Julian Morrow. A eux sept ils forment une secte à l’intérieur de la faculté et du campus. Une secte qui apparaît aussi obscure au lecteur qu’à Richard.

« Les cours de Julian se passaient dans son bureau. Nous étions très peu nombreux et de plus aucune salle de classe ne pouvait l’égaler en termes de confort et d’intimité. Alors que j’allais y prendre mon premier cours, j’ai vu Francis Abernathy traverser le pré à grands pas tel un oiseau noir, les pans de son manteau battant comme les ailes d’un corbeau. Il fumait une cigarette, l’air préoccupé, mais l’idée qu’il puisse me voir m’a rempli d’une angoisse explicable. J’ai plongé sous un porche et attendu qu’il soit passé. »

Cet artefact de roman d’apprentissage s’apparente à une quête de sens pour le narrateur qui n’est autre que Richard Pappen. Il est projeté dans une nouvelle ville, très loin de son univers californien un peu campagnard. C’est un monde universitaire vide, qui sonne creux, qu’il s’agit de remplir à dose d’alcool, drogues et autres vices et perversions en tout genre. Richard voulait fuir la monotonie de sa vie d’avant, il est versé dans un campus où uniquement des solitudes se rencontrent, pour ne créer rien d’autre qu’une compagnie illusoire. Ce qui n’est pas sans rappeler les campus-novels de Bret Easton Ellis, à qui Donna Tartt dédie son livre. Mais ce sont surtout ses nouveaux compagnons qu’il s’agira de percer à jour. L’utilisation du pluriel à illusions dans le titre n’est pas anodine.

Le style de Tartt est clair : une alternance entre une écriture simple sans ornement pour les dialogues et une langue plus précise, contemplative pour les descriptions et les portraits. Ce qui rend le roman particulièrement percutant, car ce jeu de double vitesse soulève un suspense intenable, qui fait que l’on ne peut pas lever les yeux du Maître des illusions. Mais réduire le livre à un page turner serait ignorer l’éventail de ses facettes. C’est aussi un roman d’ambiance ; ou plutôt d’ambiances. Il y a tout d’abord cette mélancolie qui traverse les pages, qui enveloppe les personnes et resserre la ville et le campus. Les personnages cherchent des points de fuite, se battent contre leur propre transparence, mais tous retombent dans le morne quotidien. L’ambiance à l’américaine, avec des bars miteux, des vins capiteux, des snacks accompagnés de café, se dépose tout le long de la narration, ancre la routine dans les odeurs et les saveurs.

« Dès mon premier jour à Hampden, j'avais vécu dans la crainte de la fin du trimestre, où je devrais retrouver Plano, le plat pays, les stations-service et la poussière. À mesure que le temps passait, que la neige se faisait plus profonde et les matinées plus sombres, chaque jour me rapprochait d'une date sur le polycopié taché collé sur la porte de ma penderie (7 décembre - remise des compositions) et ma mélancolie se changeait en une sorte de terreur. »

La place est également faite au lyrisme, sous le prisme de la vieille rengaine romantique de la correspondance entre la nature et l’âme. Le style un peu précieux de Tartt trouve aussi sa résonance dans les différentes tirades hellénistes et érudites du professeur ou de ses élèves.

« Les Grecs étaient différents. Ils avaient la passion de l’ordre et de la symétrie, comme les Romains, mais ils savaient l’idiotie de nier le monde invisible, les anciens dieux. L’émotion, les ténèbres, la barbarie. »

Les multiples angles de lecture sont la grande force de ce fabuleux pavé : il est coutume de dire qu’il y a autant de manières possible de lire un livre qu’il y a de lecteurs, mais Le Maître des illusions nous montre qu’il y a surtout une pléthore de sensibilités cachées dans un seul et même texte. Une saga en un unique tome.

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