Deux salles, deux ambiances

Avis sur Le Roi en jaune

Avatar David Toubiana
Critique publiée par le

L'édition Malpertuis du Le roi en jaune introduit intelligemment le recueil et explique la démarche et les choix d'édition opéré lors de la publication de l'ouvrage en 1895. Ils sont bien gentils quand même dans cette boîte parce qu'ils essaient tant bien que mal de justifier la publication d'un recueil offrant deux salles et donc deux ambiances.

D'un côté, quatre nouvelles interessantes dont le fil conducteur est la pièce de théâtre fictive Le roi en jaune. Sa lecture provocant systématiquement un boulversement chez le lecteur, le menant au suicide ou encore à la traque par des entités surnaturelles, Robert Chambers raconte un monde en proie à une oeuvre choquante. Reprenant la thématique réutilisée par Lovecraft ou Borgès d'un écrit transformant ses lecteurs, ce petit cycle vaut pour sa description d'une société d'artiste nonchalants, décadents et souvent méprisables. Pour les fans de "Lovey", il permet surtout de comprendre la personnalité de l'auteur de La couleur tombée du ciel et ce que représentait ses personnages. En effet, autant chez Chambers, la lecture de la pièce provoque une apathie, un renversement du sens de la vie, marquant les sentiments et les sensations, boulversements propre aux romantiques et autres auteurs appuyant sur les sentiments des personnages. Autant chez HPL, la lecture du "Necronomicon" boulverse les connaissances, la philosophie et l'intelligence des personnages au point que cette dernière parvient à céder sous le poids d'une connaissance trop lourde pour être supportée. Et percevoir cette différence entre les deux auteurs traitant de la même thématique permet de comprendre ce qui inscrit Lovecraft dans une écriture matérialiste scientifique fascinante tant elle est mise au coeur d'une horreur très réelle.

Par contre, pour la suite... les nouvelles consistent en une chiée de poncifs atroces sous formes d'histoires d'amour condamnées par le dieu de la malchance, d'artistes bohèmes vivotant dans des quartiers lointains ou encore de femmes qui doivent succomber aux charmes de peintres torturés mais sensibles. Cette succession d'écrits catastrophiques dignes des collections Harlequin et autres bleuettes pénibles ayant eu beaucoup plus de succès que les nouvelles concernant le "Roi en jaune", cela met en évidence ce pourquoi Chambers a décidé de s'orienter vers ce type d'écrit. Et relire Lovecraft critiquant la carrière de Chambers est fascinante à bien des égards : le refus d'une thématique facile à lire, de décrire des personnages poseurs et unidimensionnels, qui ont permis à l'auteur d'obtenir fortune et gloire, plaçait HPL sur le chemin tout tracé des échecs critiques et financiers.

Dommage Howard, t'avais raison.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 18 fois
Aucun vote pour le moment

Autres actions de David Toubiana Le Roi en jaune