Le « Roman de Renart » n’est pas né d’un seul jet au XIIe siècle. Ses sources d’inspiration proviennent de divers écrits antérieurs, dont le « Roman d’Ysengrin », probablement écrit par un certain Nivard. Il s’agit d’un poème latin en sept livres, totalisant environ 6500 vers.
Le « Roman d’Ysengrin », plein de formules critiques et ironiques vis-à-vis du clergé – qu’il semble bien connaître – peut signifier que Nivard était un témoin proche de la vie ecclésiastique – peut-être un moine en rupture de cloître ? Beaucoup de noms de lieux et de noms de personnes se réfèrent à la Flandre (Belgique) de l’époque, ce qui peut aider à y situer Nivard.
La traduction fait complètement disparaître le caractère poétique du texte. Epopée de la ruse de Renart face au benêt Ysengrin, le récit a valeur morale, mais s’enracine dans le réel de l’époque en critiquant avec acidité le comportement des moines et des puissants, ainsi que certains faits d’actualité (la deuxième croisade).
Ysengrin, brutal et toujours affamé, prétend dévorer tout ce qui lui tombe sous le museau, y compris Renart. Ce dernier, beau parleur, s’en tire par de longs plaidoyers qui poussent Ysengrin à se jeter dans des pièges pour la confection desquels, il est vrai, Renart trouve sans peine de nombreux complices : le loin Rufanus (roi), l’ours Bruno, le sanglier Grimmo, le cerf Rearidus, le bélier Joseph, l’âne Carcophas (un pédant), etc.
Les liens qui associent les personnages centraux sont peu clairs et non expliqués : Renart appelle Ysengrin son « oncle », et Ysengrin, sans utilité particulière, est qualifié de « vieux ». Ysengrin porte souvent des titres religieux (moine, ermite...), et, comme il a le mauvais rôle et qu’il est borné, on peut y voir une première strate d’anticléricalisme. Renart, au contraire, porte toujours des titres « laïcs », tels que « médecin ».
Un moment de farce intense, au livre V, survient lorsque Ysengrin, qui s’est introduit dans un monastère, interprète le vocabulaire des offices religieux comme autant d’expressions codées pour désigner des repas. La satire se fait âpre, car, après avoir mis en valeur la voracité du loup, l’auteur révèle que manger et boire constituent en effet les activités majeures des moines. Dans le même livre, Renart, qui se fait poursuivre par la louve épouse d’Ysengrin, réussit à la coincer dans un passage étroit, et cocufie Ysengrin par derrière... On est clairement ici au niveau de la blague de fin de banquet...
Le roman finit mal pour Ysengrin ; ce ventre constamment vide est amené à recevoir la monnaie de sa pièce. Mais la scène finale étonne par son caractère semi-blasphématoire : Ysengrin est représenté en Christ dont des fidèles (tous des porcs, quand même...) se partagent le corps, dans un acte de communion qui peut donner à penser. Nivard n’est pas plus tendre envers la religion qu’un caricaturiste anticlérical d’aujourd’hui...
Ce qui est le plus frappant dans ce « roman », c’est la place donnée aux paroles et au bavardage. Au moment crucial d’une action qui doit se dénouer dans les dix secondes (Ysengrin va bondir sur Renart pour le dévorer, les animaux vont entreprendre d’écorcher vif Ysengrin, etc. .), les protagonistes se lancent dans d’interminables discours où se mêlent arguties rhétoriques, exemples tirés de l’histoire sainte, proverbes et dictons, références à la culture antique... Rabelais n’agit pas autrement en bien des passages, si l’on y regarde bien. On est un peu dans le genre de la fatrasie, avec moins d’incohérence.
La morale de Nivard est simple : les moines ne perdent pas une occasion pour prendre du bon temps, et les puissants oppriment les pauvres. Par contre, Dieu ne se soucie guère d’aider les pauvres. Ce texte serait un peu désabusé que cela ne saurait étonner le lecteur : pas de recours, pas de sauveur suprême...
Là où Nivard est le plus pénible, c’est quand il prolonge sur plusieurs pages des métaphores sans intérêt particulier : dire « servir le déjeuner au loup » pour signifier qu’Ysengrin se fait battre ; comparer interminablement le corps écorché d’Ysengrin, ruisselant de sang, à un manteau de pourpre. Tout suspense est cassé, amorti, par cette logorrhée parfois élégante, souvent répétitive.
Si bien des épisodes du « Roman d’Ysengrin » ont inspiré les auteurs des « branches » du « Roman de Renart », il faut avouer que ces derniers ont beaucoup plus de grâce et de charme que cet essai lourdingue d’amusement pour gens cultivés du milieu du XIIe siècle. Son cynisme général lui confère une modernité inattendue.