Callaghan !

Avis sur Le Royaume blessé

Avatar Clément Bourgoin
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Il y a quelques temps, alors qu'il était plongé dans l'écriture du Royaume blessé, Laurent Kloetzer confiait à nos collègues de Krinein que son prochain livre serait « un roman d'aventures épiques, avec des chevaux et des épées, et une petite réflexion sur les histoires de types qui montent des chevaux et se battent avec des épées. » Mais Kloetzer n'est pas du genre à écrire de simples romans de fantasy avec des chevaux et des épées. Son premier roman, Mémoire Vagabonde, était inspiré d'une chanson de Noir Désir, « Joey I », qui revenait hanter le personnage schizophrène comme une comptine tout au long du récit. La Voie du Cygne, quant à lui, était construit autour du thème du jeu de l'oie, qui servait à la fois de sujet et de structure à l'intrigue. Bon point, et contrairement à ce qui se fait généralement en fantasy, tous ses romans sont des histoires autonomes, avec un début et une fin, qui concernent des personnages et des époques différentes et peuvent se lire indépendamment : ne vous attendez pas à un cycle s'étalant sur des dizaines de tomes.

Dans Le Royaume blessé, c'est sur la structure narrative que l'auteur va jouer, puisque l'histoire qu'on nous raconte n'est pas directement celle d'Eylir Ap'Callaghan, mais celle d'un simple secrétaire, narrateur de l'histoire à la première personne. Après avoir entendu un conteur faire le récit des aventures d'Allander Ap'Callaghan, conquérant légendaire, ce citadin quelconque décide de partir à la recherche de son jeune frère et unique héritier, Eylir Ap'Callaghan, afin de devenir à son tour le dépositaire de son histoire.

Le roman alterne ainsi deux récits : celui que fait le narrateur de sa propre quête à la poursuite d'Eylir et celui composé des histoires racontées par les personnages qui ont croisé le chemin du guerrier. A travers ce patchwork d'anecdotes, de confessions et de souvenirs, dont on ne sait jamais s'ils tiennent de la réalité ou du mythe, le lecteur fasciné voit peu à peu se dessiner le personnage d'Eylir, ténébreux et insaisissable, entre simple humain et héros légendaire. A mesure que sa quête avance, le narrateur se rapproche inexorablement du guerrier, réduisant le laps de temps entre les évènements et leur récit, le fossé entre le fantastique et le réel, et on ne cesse de désirer et de craindre en même temps le moment de leur rencontre, l'instant où le narrateur deviendra aussi acteur de l'histoire qu'il raconte.

Tout le récit repose sur cette mise en abîme et cette dualité entre deux personnages que tout oppose. D'un côté le puissant conquérant, habile, valeureux, effrayant et mystérieux, accumulant les aventures, menant des armées à la bataille, terrassant ses ennemis et ne reculant devant aucun danger, qui séduit les femmes et s'arroge la loyauté des hommes. De l'autre le narrateur, simple citadin timide, faible et peureux, embarqué malgré lui dans cette histoire dont il ne devrait être qu'un figurant, mais qui se trouve projeté au premier rang puisqu'il en est le conteur. Inspirant la pitié ou au mieux la sympathie, il finit par ne vivre que pour et à travers la vie qu'il a choisi de raconter, visitant les mêmes lieux que son héros, aimant les mêmes femmes, jusqu'à frôler la folie.

Déroutant au premier abord par sa construction presque labyrinthique, le roman de Laurent Kloetzer se révèle réellement captivant. Comme le narrateur, finalement très humain et assez attachant, on ne peut s'empêcher d'être happé par les aventures d'Eylir Ap'Callaghan et conquis par le personnage. L'auteur prend le temps de poser ses personnages, son décor et son ambiance, sans pour autant que le récit, pourtant imposant par sa taille, ne souffre d'aucun ralentissement. Hommage sincère aux fondateurs du genre, le roman est aussi bourré de références et de clins d'œil en tout genre, dont la majorité m'a sans doute échappé. Tout cela dans une langue élégante, lyrique, qui donne parfois envie de monter sur une table dans une auberge pour déclamer le texte.

L'univers, s'il n'est pas d'une originalité renversante, sert parfaitement de cadre au récit et n'est pas dénué d'une certaine personnalité. Ainsi, l'inévitable carte du début du livre dévoile un monde dont les contours rappelle étrangement l'Europe et l'Afrique, mais sans qu'aucun détail ne laisse penser qu'il s'agisse de notre monde à une autre époque. Au cours de ses voyages, le narrateur oscille sans cesse entre un Moyen-âge barbare et une Renaissance raffinée, où les épées s'opposent aux arquebuses et les chevaux aux machines à vapeur. La magie y est à la fois omniprésente et insaisissable : ici, point de sorciers barbus lanceurs de sorts, mais une ambiance fantastique, faite de revenants inapaisés, de sombres sages et de brumes impénétrables. Tout cela concourt à faire du Royaume blessé un roman original et envoûtant.

Alors, un sans-faute ? Pour Laurent Kloetzer, sans aucun doute. Tout de même on aurait aimé avoir un peu plus à se mettre sous la dent. Par exemple, quelques nouvelles issues du même univers, comme celle, parue dans Faeries, qui conte les aventures d'un autre membre du clan Callaghan. Seul bonus, une « scène coupée » relatant la rencontre d'Eylir avec un personnage légendaire ayant vécu quelques siècles plus tôt, que l'auteur a considérablement raccourcie dans la version finale du roman. Mais on reste un peu sur sa faim ! C'est d'autant plus dommage que c'est un véritable petit bijou de la fantasy française.

Callaghan !

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