Fiftrement assentionnel !

Avis sur Les Furtifs

Avatar Pequignon
Critique publiée par le

Si comme beaucoup vous avez lu La Horde du Contrevent il y a des années (peut-être plusieurs fois), vous ne pourrez pas retrouver le « c'est quoi cette fabulerie fantastique !? » que vous aviez ressenti. Trop tard, vous connaissez Damasio. La force et le style se retrouve dans Les Furtifs, à double-tranchant. Soit ça fait un effet de ressucée soit on le retrouve avec plaisir.

Les Furtifs, c'est une dystopie proche de celle de la Zone du Dehors (son premier roman) technique et surveillance et auto-liberticide, dans laquelle s'immisce et s'épand un concept sorti de la Horde du Contrevent. Les furtifs. Ça prend ou pas mais c'est diablement travaillé, sculpté, taillé. Damasio dit qu'on ne peut pas se contenter d'un concept pour écrire un livre. Et il s'y applique. Il déploie des efforts zélés (ça peut se voir voire agacer) pour que son phrasé, la sonorité de son écriture transcende (ou masque les failles de) ce qu'il raconte. Mais en plus, son concept n'est pas une idée en l'air. Il y a de quoi faire. Et si vous tenez ce livre jusqu'au bout, il sera de ceux, comme la Horde, qui hanteront votre quotidien. Les Furtifs, on apprend à les appréhender, à les saisir, à les comprendre, à les assimiler, à les modeler, tout au long des sept cents pages. Ça peut donner l'impression, au choix, d'un concept volatile hyper maîtrisé que l'auteur dévoile couche par couche pour faire infuser la philosophie de chaque aspect du concept, ou bien d'un concept boiteux dont l'auteur s'efforcerais de colmater les brèches en faisant des digressions, malmenant nos questionnements et nos gesticulades perplexes parce que décidément c'est pas clair comment un truc comme ça peut être possible.

Pour moi, c'est passé. Peut-être parce que je suis une groupie de Damasio, j'ai dû forcer ma lecture vers un « mais non, il maîtrise, il est fort ». Peut-être pour autant aurais-je fait pareil pour d'autres même inconnus. Parce que j'aime la lecture exigeante ; j'aime qu'on me mette la tête sous l'eau sans didacticiel. Arrivé au bout, on a quand même une vision complète de ce concept, pas évident à faire tenir, qui est de l'ordre de la métaphysique, de la couillue volonté de matérialiser de l'idée, dans un monde proche du nôtre. Eh oui, finalement La Horde du Contrevent manipule des muages de naouak dans l'excuse d'un monde imaginaire où l'on prend bras ouverts tout ce que l'on nous propose parce qu'incrédulité suspendue. Ici, Damasio prend le risque de nous faire croire à cette sorcellerie du sens, des mots, du mouvement, de l'air, dans notre monde à nous. Notre futur proche. Il s'expose à nos expériences de notre monde et donc à nos critiques de son concept, dans le but de nous éclairer de cette possibilité, de nous faire croire que ce délire philosophique peut exister chez nous. Très louable, plutôt balèze. Damasio ressasse peut-être ce qu'il connaît et a déjà éprouvé mais il n'est pas du tout dans sa zone de confort. Il est sorti du cocon de son imaginaire pour l'exposer. Ça peut ne pas prendre. Mais si ça prend, comme pour moi, alors un mur qui craquelle la nuit s'auréole d'un nouveau sens et quand vous roulerez des yeux, vous aurez peut-être l'impression de croiser un bout de furtif. On écoute la musique différemment, et quand on la joue, on crée des formes de vie.

Beaucoup de temps est donné à se tordre les viscères dans la paternité. Passe ou casse aussi : soit c'est trop, soit on accepte de se risquer à se tordre avec Lorca, qui cherche sa fille. Chose nouvelle chez Damasio, il s'attaque à du classique de la littérature blanche : l'Emotion avec un grand Eh. Il la tourne et la retourne, mais à sa manière. Un ressenti vu revu copié photocopié jusqu'à la gerbe depuis le Romantisme, il en fait un concept SF à lui. Toujours cette idée du mouvement du vivant. L'émotion est une forme-force, un être, en tout cas ça bouge.

Un point négatif : il pousse le bouchon un peu loin dans le chapitre sur le Cryphe. Ce concept-là est amusant, on pousse le style et l'exploration des mots et des lettres, mais c'est franchement facultatif et même un peu suffisant. Parfois, à trop aimer les mots, l'exigence se perd le temps d'un dialogue. Il ne faut pas croire inventer des choses quand on ne fait que s'amuser la langue (dialogue jeux de mots sur les -îles). Mais tout ça est bien dérisoire face à la déferlante d'idées qu'on se mange dans la gueule, de souffle de vie, de positivisme du collectif, ce respect pour la déglingue, l'insolence sociale et la matérialité qu'il bâtit avec. Damasio ne se repose jamais. La moindre phrase est ciselée au pinceau tout petit format et il atteint son but : par la sonorité de son écriture, on est sans arrêt en train de ressentir un sens encore au-delà de ce qu'on lit. Il nous fait toujours aller chercher encore au-dessus. En inversant deux lettres, un mot en évoque trois autres, en adéquation sémantique. La petite idée des signes sur les lettres, parfois beaucoup, parfois peu, nous fait charger encore de sens (les petits signes, c'est nous, c'est les Furtifs, c'est le vif des personnages… ?). Entre les paragraphes et avec ces petits signes, il nous fait la place à notre délire qu'il veut qu'on insère nous entre ses lignes. Une véritable invitation, incitation du lecteur à activer son chaos interne. On a donc un style élevé au maximum, qui se désole de ne pouvoir aller au-delà du style pour signifier toujours plus haut. Ça peut faire pompeux, indigeste, chacun le ressent comme il reçoit, c'est fait pour ça, ce n'est ni expliqué ni excusé. Pour moi, ce fut infiniment cohérent. Englobant.

D'ailleurs en écrivant cette critique, le fif du livre me tourne autour.
Mission complète.
1/G.

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