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Les Mandarins par poko

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J’avais sur Simone de Beauvoir d’anciens préjugés – elle aimait Sartre, je n’aimais pas Sartre, plus par principe qu’autre chose, et son nom charriait une exubérance qui me déplaisait. Rien de concret, en somme, juste les interprétations des évocations trop vagues d’un cours ou d’un autre.
J’ai le jugement préétabli facile et je le sais, je me suis donc imposé de découvrir cette auteur pour me faire sur elle une opinion fondée.

Les Mandarins, ce sont essentiellement Dubreuihl et Henri, deux intellectuels (comme le titre l’indique clairement à qui possède un dictionnaire) de gauche qui, au sortir de la deuxième guerre mondiale, cherchent à trouver leur rôle et le moyen de le tenir. Comprenons-nous bien, un livre écrit en 1954 sur la gauche intellectuelle non-communiste est intrinsèquement adorable. Avec ses espoirs auxquels je crois sans force, les désillusions qu’il n’a pas encore vécues et ce côté idéal si enfantin, il a tout pour lui. Enfin, à part la réalité.

(Pardon, je ne prévoyais pas une critique aussi longue. La suite, je suppose, est plus ou moins inutile.)

Beaucoup des discours tenus ont beaucoup vieilli – voire énormément. Une des questions du livre, par exemple, cherche à savoir s’il existe une gauche crédible en dehors du communisme. Bon, depuis les échecs du communisme international, on en est plutôt venu à se demander s’il existe encore une gauche crédible tout court, et voir des personnages discuter de l’opportunité de dénoncer les abus de l’URSS si ça doit risquer d’éloigner à jamais la gauche de la scène politique peut sembler aberrant. Mais c’est tellement adorable.

Pour tenir ces discours adorables, Simone de Beauvoir a fait appel à un tel panel de personnages que je ne sais toujours pas qui est qui. Certains, cependant, on plus d’importance que d’autres. Je ne vais pas tous les passer en revue – je n’ai de toutes façons pas assez de doigts pour tenir le compte – mais il y en a quatre ou cinq qui m’ont assez marquée.
Henri et Dubreuihl, entre autres, sont très intéressants. Henri est le personnage principal du roman. Il est adorable. Il se remet en question, s’interroge sur sa responsabilité, se retrouve tout seul et perd le contrôle de sa vie. Dubreuihl, lui, n’est pas adorable. Mais les deux narrateurs insistent d’une telle manière sur lui qu’on sent que l’auteur y est attachée et, ça, c’est adorable. Et puis la relation qu’il a avec Henri est adorable, aussi.

Sa femme, Anne, par contre, je ne l’aime pas. Je comprends sa place dans le récit, et le livre aurait sans doute été moins bon sans la coupure qu’elle présente, mais franchement, le bon goût s’en serait passé. A vrai, je n’aime aucune femme du roman. Elles sont toutes hystériques, dépressives ou juste inutiles – j’avoue que ça m’a étonné de la part de l’auteur du Deuxième sexe.
Prenons Paule. Ce personnage me fascine. Paule, c’est la femme d’Henri. Longtemps avant l’époque couverte par le livre, elle a été promise à une brillante carrière, semble-t-il, à laquelle elle a renoncé pour se marier. Ensuite, elle choit jusqu’à devenir une toute autre personne en laquelle personne parmi ceux qu’elle a aimés au seuil de la gloire ne peut plus reconnaître une amie – mais elle est heureuse comme un cochon nez dans l’auge. Chacune des étapes de sa déchéance permet à un personnage d’évoluer, de s’éveiller à quelque chose, et même s’ils n’atteignent pas le bonheur, ce n’est pas ce qu’ils cherchent (souvenez-vous que ce sont d’adorables idéalistes de gauche). C’est absolument dramatique, comme destin. Mais est-ce mieux de dégénérer vers le bonheur que de grandir vers – vers ce qu’a été notre siècle pour la gauche ? La question me poursuit depuis des jours.

Tout le monde évolue, donc. Un peu comme dans roman initiatique qui se ferait pas à pas mais si, ici, la situation finale évoque la situation initiale, ce n’est pas un échec pour autant. On évolue parce que qu’évoluer, c’est vivre. On vit.
Ah, et on pense. Le roman est plein. Plein d’idées, de contre-idées, d’idées encore, dont on ne sait pas si elles s’amassent avec densité ou répétition ou si c’est juste une file disciplinée qui rentre dans le cerveau pour le convaincre. Je dirais que ce ressenti indéfini vient, et c’est le problème de tout le roman, d’un problème de style. Simone de Beauvoir écrit de manière totalement banale. Ce n’est pas mauvais. Ce n’est pas bon. C’est juste égal, monocorde. Pour cette raison, paradoxalement, le livre gagne à être aussi long qu’il l’est : le temps est nécessaire à s’attacher aux personnages (et à les trouver adorables, si vous avez bien suivi), par-delà le lisse de leur narration.

Les Mandarins n’est donc pas un beau roman, mais c’est un roman sensible, crédible, qui vient de se trouver une place parmi les livres que je relirai. Un jour, je dirai sans doute qu’il fait partie de mes préférés. Après tout, il est adorable.

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