Une leçon d'optimisme?

Avis sur Les Raisins de la colère

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Suivre une famille de l'Oklahoma jetée sur la route pour fuir sa misère pendant la Grande Dépression n'est peut-être pas le meilleur exercice pour trouver l'optimisme.
Et ce ne sont pas les rêves de la Californie décrite comme une terre promise qui aident. Car très rapidement, le lecteur, moins rapidement certains des personnages, comprend que la terre promise n'en est pas une et qu'elle va au contraire dévoiler toutes ses difficultés et adversités.

Ce roman est une épopée familiale. Car la famille y est le ciment qui résiste à tout ou presque. La famille perd sa terre, son socle naturel et séculaire. La famille s'effrite, perdant les plus faibles, les moins réalistes, les plus fragiles, ceux qui n'ont peut-être plus de rêves. Mais la famille survit.

Si le contexte est crument décrit par l'auteur, ce n'est peut-être pas ce qu'il faut retenir de plus important dans ce roman. Une série de clichés de Dorothea Lange est tout aussi évocateur. Steinbeck y dénonce quand même les fautifs : le monstre et tous les banquiers qui se cachent derrière. Le capitalisme outrancier qui ne se soucie plus de la base, de la terre, des mains qui la travaillent, des ventres qu'elle nourrissait.
Et tous les personnages secondaires qui se rallient au monstre, qui travaillent pour lui, en profitant ou pas, qui se soumettent à lui en forçant la soumission des autres, voilà les ennemis de la famille. Ceux qui ont renié la leur, renié la terre, renié les fondements de la société de colons qui a créé l'Amérique. Le monstre travaille main dans la main avec l'injustice.

Notre famille de fermiers de l'Oklahoma sont les derniers colons de l'Amérique. Leur terre leur est enlevé, soit, il faut aller en chercher ailleurs, aussi dur que sera la tâche. Ils referont ce que leurs aïeux ont fait moins d'un siècle avant. Et le lecteur ne peut pas blâmer leur naïveté et leur ignorance, car ils ont bien d'autres qualités. Steinbeck ne ménage pas les allusions bibliques pour décrire cette famille, mais tout y est déformé par le prisme de la société américaine des années 30-40. L'enfant prodigue a tué, le patriarche est obscène, le prophète ne sait plus prier, l'exode ne peut se faire qu'avec des pneus neufs.
Le reproche que je ferai à Steinbeck est d'avoir donné une série de tableaux extrêmement forts, mais de ne pas avoir laissé la place à tout ce qui n'est pas décrit dans les tableaux. Car nous perdons de vu les personnages qui s'égarent, qui tombent, qui s'enfuient. Ou au contraire qui vont de l'avant pour défendre cette famille qui devient chère au lecteur.

Les attraits pour cette famille sont l'honnêteté, la volonté et surtout la générosité. Honnêteté face aux tentations du vol, du meurtre, de l'abandon physique et moral. Volonté de résister aux coups et à l'injustice, de soulever les obstacles, de rester unis, de survivre. Et par dessus tout un élan irrésistible de générosité. Car c'est la meilleure défense qu'ils ont face à l'injustice. Je dis irrésistible car le lecteur que je suis a du mal à comprendre comment la générosité peut encore s'exprimer quand il s'agit de sacrifices de soi tels que sont déployés dans ce livre. Il faut parfois amputer la famille pour qu'elle survive. Jusqu'au dernier paragraphe, ce livre montre comment cette générosité irrépressible mène à une certaine forme de béatitude, même au plus fort de la tempête, repoussant encore et encore le désespoir.

On ne finit pas se livre indemne car les sentiments y sont lus violemment. On se révolte pour eux, on économise pour eux, on reste soudé au livre pour eux. On voudrait les rencontrer.

J'avoue avoir été surpris plusieurs fois de trouver mes placards de cuisine plein.

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