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Rue de Bagnolet, je tourne mécaniquement sur ma droite à une centaine de mètres de l'arrêt de métro et m'engouffre chez un Doner Kébab. Il fait très lourd et je suis chargé, rentrant d'un weekend passé dans le Limousin à prendre du bon temps autour d'un agneau rôti. Un sac plaque sur toute la surface de mon dos ce T-Shirt trempé que je trimballe depuis deux jours, alors que je porte en bandoulière un second sac, bien plus imposant, contenant duvet, pulls et diverses affaires de toilette. Sous mon bras droit suffoque une baguette de pain encore chaude alors que mon bras gauche porte mon bouquin bien haut au dessus de mon épaule, empêchant la goutte qui coule le long de mon poignet de s'écraser sur une des cinq dernières pages des Raisins de la colère.

Instantanément une forte odeur de sauce Samouraï me fouette les narines. Je crois être dans la file d'attente, il y a des gens devant et derrière moi. J'entends leurs voix, des "chef" par ci, des "mayo" par là. Moi qui pensais finir mon livre chez moi, penché sur mon bureau et concentré sur cette dernière scène... Je vois une grosse dame qui s'avance devant moi pour prendre la commande, la devance et passe une tête oblique vers le serveur en levant un sourcil. Ce dernier, avec un sourire, me désigne négligemment la plaque chauffante où grésillent en cœur une dizaine de petits bouts de volaille. Rendant son sourire à Achmed, je bredouille une phrase évoquant une pita, des frites et des oignons et me dirige vers une chaise plantée au fond de la salle. Je m'y écroule et décide de ne pas relever mes yeux de ce livre avant de l'avoir terminé. C'est la merde en Californie.

Cinq minutes plus tard voici que je lis les dernières lignes, et je sens que mon œil s'humidifie. Mais ce n'est pas habituel, ce n'est pas encore connu. Il ne s'agit pas de la fin de Sur la route de Madison, ce ne sont pas des picotements de joie ou de tristesse. Il s'agit d'un sentiment bien plus fort, qui me fait alors frissonner des pieds à la tête sur ma chaise en plastique, catapulté au fond de cette boutique qui pue la friture. C'est comme si tout s'emboitait. Je pense à l'histoire, bien sûr, à Man et Rosaharn et Tom et Casy, et puis je pense à John Steinbeck, et à cette incroyable fin. J'aimerais beaucoup décrire ce sentiment, que j'aurais voulu prolonger mais qui m'a été arraché par un "salade tomate oignons?" un peu trop récurrent.
Il s'agissait de colère, d'abord. C'était d'ailleurs le sentiment dominant qui m'animait durant toute la lecture de ce livre, avec l'admiration. Mais de cette colère, dans les toutes dernières lignes, naît un innénarable sentiment de force qui vous prend tout le corps, vous fouille les tripes et vous plonge dans un état second pendant les quelques minutes que vous réussissez à mettre de côté avant de retourner à la réalité.

Les Raisins de la colère est un livre qui se situe dans le contexte de la Grande Dépression, cumulée aux Dust Bowls, ces tempêtes de sable qui dépouillèrent alors beaucoup de fermiers de leurs terres. Steinbeck nous raconte l'histoire de la famille Joad, obligée de quitter sa terre après que les récoltes aient été ravagées et que les tracteurs soient venus tenter d'en tirer les dernières ressources. Sans une chance de s'en sortir face aux monstres intouchables que sont les banques, aux machines dominatrices qui prennent le contrôle des hommes et les éloignent de leurs terres, violant ces dernières de leurs innombrables verges d'acier, les Joad, comme des millers d'autres habitants de l'Oklahoma et de l'Arkansas à l'époque, se voient forcés de partir.
Il y a des tracts un peu partout, jaunes, oranges, rouges.

ON RECHERCHE DES SAISONNIERS EN MASSE POUR LA RECOLTE DES PÊCHES.

Ca vient de Californie. Paraît-il que là bas, il y a du raisin à s'en faire péter la panse. Y'a des vallées et des belles maisons. Peut-être qu'on pourra vite s'en racheter une près de la mer, qui sait ?

Les Joad vont ainsi prendre la route, emportant le moins de choses possible avec les quelques dollars qui restent, comme des milliers d'autres. Tom, l'ainé, sort de prison pour avoir tué un homme en se défendant lors d'une bagarre. Il ne faut pas quitter le territoire. Qu'importe, il n'y a plus rien à faire ici.

Le récit est principalement composé comme suit : un chapitre sur les Joad, qui avancent inlassablement à la recherche d'un travail qui leur permette de vivre décemment, à la recherche d'un tant soit peu de fierté, histoire d'arrêter cinq secondes de réfléchir à l'avenir, et un chapitre "global", durant lequel le narrateur s'arrête sur les conditions de vie des Okies, les paysages Californiens, les comportements types des vendeurs de bagnoles opportunistes, la désillusion des voyageurs sans le sou... Le tout avec un brio exceptionnel.
Le style de John Steinbeck est inimitable, marqué par un rythme Vaudou, les répétitions sont parfaitement maitrisées et font vivre au lecteur le sentiment d'impuissance des masses face à quelques marionnettistes.

C'est un livre très fort, avec des personnages fascinants : le personnage de 'Man est absolument incroyable de vérité, Tom est un peu mon modèle, Casy est le leader qu'il nous faut aujourd'hui, Al est le petit frère démerdard que j'aurais voulu être, les grands parents ont de la gueule, Pa est un vieux mélancolique attachant, Rose de Saron est tour à tour adorable, admirable et pénible, et Ruthie et Winfield sont la poche d'air d'un récit qui a l'air sombre, mais qui se lit avec force et admiration, jamais avec desespoir.
C'est d'ailleurs à mon sens le génie de Steinbeck ici. Nous sommes omniscients, mais trop curieux des futurs comportements des protagonistes pour intervenir.

John, oh John ! Qui étais-tu? Bon dieu je suis dans ce kébab et j'aurais pas espéré trouver mieux pour la fin de ton livre. Quelle fin ! Je ne me suis même pas dit "oooh, un kébab vaut-il la peine lorsqu'on pense à la misère du monde?" Non, non, non. Après ce livre j'ai défoncé mon kébab, absolument confiant dans les ressources de bonté, de partage des hommes, et absolument sûr qu'il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Pour le reste, on verra plus tard.

Edit : je conseille fortement d'écouter la reprise de "The Ghost of Tom Joad" par Rage Against The Machine après la fermeture de ce livre.
Hexode
10
Écrit par

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il y a 10 ans

15 j'aime

1 commentaire

Les Raisins de la colère
Nushku
10

The ghost of Tom Joad

C'est l'histoire du Dust Bowl et de la sécheresse, d'un déracinement et d'espoirs rigoureusement brisés par un système effondré, d'une odyssée imposée dans une mer de poussière et de goudron, de...

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il y a 10 ans

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Black_Key
10

Highway to Hell

La route. Serpent d'asphalte crevant les immenses étendues désertiques, déchirant le paysage d'un trait sombre. Là, entre les flaques de goudron fondu et les cadavres de coyotes imprudents, des...

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il y a 6 ans

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Les Raisins de la colère
EIA
10

"Un monstre pas un homme, une banque"

Avant toute chose, je préfère avertir que ma critique risque d'être bourrée de spoils ( bon à savoir si comme moi vous n'aviez ni lu le livre, ni vu le film...). Cela faisait bien longtemps que je...

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il y a 8 ans

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Ten$ion
Hexode
8
Ten$ion

Décharge nerveuse

J'aurais littéralement détesté ce groupe, si je m'étais limité à une première écoute. Peu de choses les différenciaient alors, de mon point de vue, de ces nouveaux artistes qui ont un bon beatmaker...

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il y a 10 ans

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Hexode
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