Retrouver le bon vieux Froissart dans une oeuvre romanesque est un plaisir. La bonhomie, le pittoresque et le sens narratif qui animaient les trois mille pages de ses chroniques sont mis au service d'une longue fiction de 30 000 vers ( Le Roman de la Rose n'en fait que 22 000).
"Méliador" est le dernier roman arthurien médiéval en langue française (XIVe siècle). Il faut avoir à l'esprit qu'il s'adresse à une chevalerie française doublement menacée par la Guerre de Cent Ans, mais aussi par la poussée ascendante de rivaux sociaux: la bourgeoisie, les artistes célèbres... "Méliador" offre à cette aristocratie en déprime un idéal renouvelé de la chevalerie arthurienne, de ses fêtes, de ses tournois, de ses armoiries.
Las ! Par l'écriture même de son roman, dont le style porte si fort la marque de l'aimable écrivain qu'il est, Froissart démontre que l'âge des idéaux épurés et anonymes est révolu; son génie littéraire, bien individualisé, le signale en tant que créateur original ne véhiculant plus aucun message transcendant. Plus de ces symboles épars, plus de ces quêtes à cheval entre l'humain et le divin. Juste de bons et beaux guerriers cherchant à conquérir le coeur d'une pucelle, de préférence bien née.
Froissart a l'habileté de se ménager d'entrée un domaine narratif où aucun pinailleur ne viendra relever des contradictions avec des romans arthuriens déjà parus: "Méliador" se situe lors de la jeunesse du Roi Arthur, donc antérieurement aux célèbres romans du cycle. Ce qui lui permet d'inventer des noms de chevaliers qui ne se retrouvent nulle part ailleurs dans la geste arthurienne.
Large d'esprit tout en renouant avec la tradition de la satura latine (récit entremêlé de pièces de vers), Froissart accueille au fil de son récit des poèmes (ballades, virelais, rondeaux) dont l'auteur est son protecteur, le duc Wenceslas de Brabant: tout autant qu'exercices d'école nécessaires pour briller dans la belle société, ces poésies développent les sentiments des personnages, et permettent de servir de transition entre deux narrations séparées par un long intervalle de temps ou d'espace. Si l'on ajoutait de la musique, on ne serait pas loin de l'opéra-comique.
Dans les dialogues nombreux et naturels qui s'insèrent dans l'action, on est frappé par la complicité qui règne entre les chevaliers et leurs écuyers. La distance sociale entre les deux s'est réduite, et, si l'on n'y prend garde, on va trouver normal que les chevaliers de Froissart parlent avec leurs serviteurs comme les maîtres parlent aux valets chez Molière.
Au reste, les concurrents de la chevalerie dans la course à la suprématie sociale entrent dans le roman par les portes et les fenêtres: Méliador se déguise en marchand - en roturier ! - pour séduire Hermondine, et Agamanor se fait peintre habile pour séduire Phénonée. La séduction passe par la condition bourgeoise tout autant que par la bravoure traditionnelle.
Les galanteries aristocratiques traverseront plus tard la Carte du Tendre, puis les fêtes de Watteau; elles seront formulées avec finesse et raffinement. Mais la rudesse et le mystère des premiers récits arthuriens sont à jamais révolus.