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Métaphysique des tubes par Kevin-1677

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Amélie Nothomb retrace dans Métaphysique des tubes les trois premières années de sa vie, qui la voient péniblement sortir de sa condition de tube. Qu’est-ce que le tube ? C’est l’être rivé à l’organisme et à l’organique, c’est le petit être tout attaché à la vie sans en avoir conscience. C’est l’image utilisée par l’auteure pour rendre compte, plus singulièrement, de ses deux premières années passées dans l’apathie et l’inertie les plus complètes. Tel un tube, son être était bien composé d’une membrane corporelle traversée de vie, de sang, d’eau et de nourriture, mais l’ « intériorité », résolument vide, ne semblait rien y gagner. Depuis la naissance, pas de pleurs, pas de rires, pas la moindre expressivité ni le moindre mouvement.
Cet état larvaire ne semblait point promis au changement, avant que deux évènements netviennent changer la donne :
-sans qu’il n’y ait apparemment eu de déclencheurs, le tube, alors âgé de deux ans, va entrer dans une fureur incroyable. Celle-ci semble devoir être aussi pérenne que l’état léthargique précédent.
L’auteure développe ici une thèse intéressante : cette première réaction s’opère par une expérience de l’insoutenable, provoquant un accident mental à même de mettre en branle la matière grise et le système nerveux. Autrement dit, quelque chose dépasse et stimule, sans que l’on puisse assigner ce « quelque chose ».
-une certaine grand-mère provoque la réaction fondamentale du tube par le don d’un morceau de chocolat blanc. Et à travers lui, le don du plaisir qui va faire naître le Moi, c’est-à-dire le retour sur Soi. A. Nothomb a deux ans et demi, et par l’expérience radicale du plaisir elle finit par faire l’expérience d’elle-même, par se rencontrer. Et surtout, du point de vue de sa famille, elle finit subitement par se calmer ! Le chocolat blanc cause l’identité et avec elle la mémoire.
A. Nothomb (dont la mémoire semble effectivement exceptionnelle) peut donc retracer avec larges détails les six mois suivants. Non sans humour, elle se rappelle les premiers mots oralisés comme d’un vrai casse-tête et sa rétention maligne alors qu’elle peut parler depuis longtemps ; son intérêt précoce et sa facilité avec les mots, la lecture ; la figure bienveillante de son enfance : Nishio-san ; son amour du milieu aquatique ; la beauté du Japon et de son jardin ; sa compréhension de l’éphémère des choses et la violence du deuil (en apprenant qu’elle ne resterait pas au Japon, qu’elle devrait quitter des êtres déjà chers) ; son anniversaire des trois ans et sa tentative de suicide dans le bassin aux carpes.
Cette tentative de suicide aquatique nous fait replonger à plein dans la métaphysique des tubes. A. Nothomb reçoit comme cadeau des carpes dont elle n’a nullement envie. Mais il faut bien nourrir ces petites bêtes, et le moment du déjeuner dont elle s’acquitte est un moment de profond dégoût. Les carpes ouvrent leur grande bouche avide, découvrant presque jusqu’à leurs entrailles. L’angoisse devient telle que l’auteure se souvient en avoir cauchemardé la nuit et être entrée dans un trouble vertigineux. Jusqu’à cette dernière fois, où nourrissant les dégoûtantes carpes l’auteure s’y identifie. N’est-elle pas, elle aussi et en dernière analyse, un tube digestif seulement caché ? Elle est ramenée à sa condition de tube : « Souviens-toi que tu es tube et que tube tu redeviendras ». Rappelons-nous que la petite Nothomb s’était déjà confrontée à l’idée que tout est transitoire. A présent, ses vues se complètent, se précisent : ce transitoire se déroule sur un substrat plus solide de vérité et d’éternité : le tube. C’est pénétrée de ces pensées qu’elle tombe (se laisse tomber) dans l’eau et heurte le rocher.
« La vie, c’est ce que tu vois : de la membrane, de la tripe, un trou sans fond qui exige d’être rempli. La vie est ce tuyau qui avale et qui reste vide ». La vie comme perpétuel geste organique gratuit et répétition du même. La vie comme déglutissement et le suicide comme salut.

Une petite observation : le titre choisi par A. Nothomb est assez génial parce qu’équivoque.
Métaphysique des tubes sens 1 : Recherche rationnelle pour comprendre l’être du tube, l’être-tube !
Autrement dit, réflexion sur un tube indépassable, ou disons essentiel.
Métaphysique des tubes sens 2 : Recherche de ce qu’il y a au-delà de la phusis des tubes. On met alors l’accent sur l’être-par-delà-le-tube. Autrement dit, réflexion sur ce qui fait que nous dépassions le tube !

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