Publié en 1995, *Microserfs* de Douglas Coupland est un roman daté, mais précieux. Qu’est-ce qui le distingue d’un simple « roman technologique » ? C’est avant tout la chronique d’anciens employés de Microsoft, à une époque où le monstre de Redmond régnait sans partage sur l’informatique personnelle. Mais c’est aussi, rétrospectivement, une sorte de préquel affectif et culturel à *Cryptonomicon* de Neal Stephenson : avant les cryptomonnaies, les startups en série et la financiarisation du code, il y a ces jeunes ingénieurs qui croient encore pouvoir changer le monde depuis un garage, un bureau encombré ou une chambre d’étudiant.
Un âge révolu
L’action se déroule en 1993-1994. Le récit commence au siège de Microsoft, avant de se poursuivre et de s’achever dans la mythique Silicon Valley — à une époque où John Sculley, éjecté du directoire d’Apple, retrouve ses pénates.
Nous suivons un groupe de geeks qui part en Californie pour créer une sorte de *Minecraft* avant l’heure, sans les technologies des années 2000 : Java open source, haut débit, serveurs Apache, etc. Leur univers est celui des processeurs Intel Pentium — qui se souvient de la fameuse affaire de la virgule flottante ? —, des Apple Quadra et même d’une Silicon Graphics IRIS, déjà antique pour l’époque, équipée d’un processeur Motorola 680x0.
Cette matérialité comptable de la technique est essentielle : Coupland décrit un monde où l’innovation se mesure encore en mégahertz, en RAM et en disques durs, non en valorisation boursière. C’est exactement le monde qui précède, de quelques années, celui de *Cryptonomicon* : celui où le code devient capital, où l’ingénieur devient fondateur, et où la Silicon Valley cesse d’être un territoire géographique pour devenir une machine mythologique.
Une Silicon Valley désenchantée
Cette chronique ne brise pas tant d’illusions sur les rapports humains que sur la Silicon Valley elle-même, fantasmée de façon indécente par des politiques incapables de distinguer SFTP de P2P.
Relu aujourd’hui, le roman reste intéressant — non pour les sauts quantiques accomplis par le simple PC, mais parce qu’Internet a fini par dématérialiser la Silicon Valley. Une idée, un vieux PC, GNU/Linux avec ses outils de développement et ses bibliothèques, une box : et voilà votre start-up. Certes, l’État met encore des bâtons dans les roues — impôts, charges, contraintes sanitaires et sociales — mais la barrière d’entrée technologique s’est effondrée.
C’est précisément cette transition que *Cryptonomicon* saisira plus tard avec une ampleur quasi épique : le passage du bricolage artisanal du code à l’économie globale de l’information, de la cryptographie militaire à la finance numérique. *Microserfs* en est la veille, intime et un peu mélancolique ; *Cryptonomicon*, la bascule historique.
Le geek avant la mythologie
Le roman complète aussi admirablement *L’Histoire des jeux vidéo* de M. Ichbiah, qu’il s’agisse des illusions autour de la 3DO, de la longue chute de Nintendo qui se profilait alors, ou des décombres d’Apple après Jobs… et après Sculley.
Mais sa véritable force est de remettre le geek au centre : le « vrai » geek, celui qui code, qui s’interroge sur le CM-5 de Thinking Machines — pas le beau gosse qui se croit geek parce qu’il joue à la PlayStation et considère *Final Fantasy* comme l’état de l’art.
Le geek, avant d’être cette créature amoureuse de la métaculture, est avant tout un technicien au sens noble du terme : celui qui crée de façon non orthodoxe et qui hacke, par plaisir et, si nécessaire, par nécessité. C’est cette figure que Neal Stephenson élèvera ensuite au rang de héros épique dans *Cryptonomicon* — le codeur comme artisan, stratège et parfois conspirateur de l’histoire technologique.