Grand observateur de la psyché féminine, comme je l’ai déjà remarqué avec Brooklyn, peut-être l’auteur a-t-il été un enfant très observateur, comme le petit Conor de ce roman. Car l’histoire se situe dans sa ville natale du sud-est de l’Irlande, Enniscorthy, et n’est pas sans rappeler son enfance marquée par la mort de son père. Nora se retrouve veuve avec deux grandes filles et deux jeunes garçons. C’est une femme discrète, assez silencieuse, mais qui sait écouter et qui est attentive aux moindres variations de son entourage. Sa réserve est grande, elle est froide avec ses soeurs et pas trop du genre câlin avec ses enfants, malgré son affection. Un des personnages la décrit comme « digne ». Digne de confiance entre autres, car elle ne divulgue aucune confidence et n’en fait pas non plus. Dans cette petite bourgade irlandaise (dans les années ’70), loin de l’agitation de Dublin, les ragots vont bon train, ainsi que les ingérences dans les affaires d’autrui. Son caractère l’en préserve. Mais ses silences ne masquent pas une passivité, ils sont habités. Par les souvenirs de son défunt mari, qui est parfois comme une présence, ou ceux de son enfance ou sa jeunesse, par ses pensées. La découverte de la musique donne accès à Nora à une autre manière que les mots d’exprimer et de ressentir les émotions et questionnements de son monde intérieur. De même qu’elle laisse son fils ainé Donal (adolescent) utiliser la photographie pour canaliser son chagrin à la perte du modèle paternel (une personnalité forte et attachante) ; un chagrin qui a jeté l’adolescent dans un tourbillon d’émotions violentes, lui coupant la parole et le rendant bègue, – ce qui est un événement tiré de la vie personnelle de l’auteur. La discrétion n’empêche pas Nora de se démener pour ses enfants, sans aucune crainte du scandale, quitte à utiliser des lettres anonymes ou des menaces pour les défendre et exprimer sa détermination à ne pas se faire prendre pour une faible femme. L’écriture du roman est à l’image de son personnage : de la retenue, des mots et des situations simples qu’il ne faut pas croire sans profondeur, un rythme qui suit ces 4 années d’émancipation où Nora ne peut plus être prise pour « la femme de Maurice », mais affirme sa personnalité.