Passage des larmes est un roman djiboutien publié en 2009 par Abdourahman A. Waberi. Reprenant le vieux mythe des frères ennemis et de la gémellité autodestructrice, il met en scène dans une forme curieuse empruntant autant au roman d'espionnage qu'au récit poétique d'exil l'opposition de deux hommes que tout sépare malgré leur sang commun : un agent de renseignement occidentalisé qui retourne dans son pays et un dijadiste armé emprisonné.
Alternant entre les carnets diaristes de l'agent qui doit documenter pour le compte d'une entreprise américaine la situation géopolitique dans le Djibouti post-2001 et une sorte de profession de foi radicale de l'autre frère en prison, le récit entend opposer en métonymie deux visages symboliques que l'on peut dégager de ce pays, interface entre l'Afrique et l'Asie choyée par tous les impérialismes du monde...et le récit le fait bien. Que ce soit dans sa grande diatribe centrale contre la manière dont la France s'est arrogée la domination sur ce territoire ou dans la manière dont son premier narrateur décrypte le pragmatisme cynique de la méthode américaine pour faire de l'agitation à l'étranger, Le récit est renseigné lorsqu'il approche ces questions géopolitiques et historiques et il le fait avec une imagerie poétique forte. L'angle est d'autant plus intéressant que l'auteur évite le piège récurrent des œuvres d'exilés, en évitant de faire de Djibril, son premier protagoniste, une image d'émigré du tiers monde éclairé par la vie chez les blancs en face d'un frère barbare et ignare. Les deux personnages ont leurs zones d'ombre et sont quelque part victimes en miroir des mêmes politiques impérialistes qui les conditionnent simplement dans deux camps en confrontation d'un monde multipolaires.
Mais alors pourquoi cette note aussi basse, pour une œuvre dont l'idée structurelle me plaît vraiment ?
Abdourahman A. Waberi suicide son récit au milieu en faisant peu à peu des phases de confession du frère emprisonné un improbable éloge de Walter Benjamin qui n'a rien à foutre ici. La splendeur noire, quoiqu'un peu romantisante, d'un personnage qui trouve son sens dans la lutte armée est nullifiée au profit d'une espèce de très niaise réconciliation avec la vie et la lecture sans aucune crédibilité dans le cadre de la diégèse échafaudée.
Je ne crois même pas que ma désaffection personnelle pour Benjamin explique ce rejet, ayant adoré par exemple le Vingtième siècle de Bellanger ; mais cette intervention médiatique interposée et hors de propos m'a complètement saccagé un duel de figures qui me parlait. La construction du roman n'a à mon avis aucun sens ; et, ultimement, fait retomber le tout dans la mare du bountysme dont il savait auparavant se préserver. Grosse déception.